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Psychanalyse, autisme et pseudothérapies : enquête sur les ambiguïtés de l’influent Pr Bruno Falissard

Psychanalyse, autisme et pseudothérapies : enquête sur les ambiguïtés de l’influent Pr Bruno Falissard

Il est polytechnicien, professeur de santé publique à l’université Paris-Saclay, directeur d’un centre de recherche en épidémiologie, membre de l’Académie de médecine, psychiatre et ancien président de l’Association internationale de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Un CV impressionnant. Mais si le nom du Pr Bruno Falissard, 64 ans, a émergé dans le débat public ces derniers mois, c’est avant tout comme président de la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, la SFPEADA, qui représente les pédopsychiatres français. On l’a ainsi vu au Sénat ou à l’Assemblée nationale, auditionné sur la santé mentale des jeunes. On l’a souvent lu dans de grands médias, sollicité pour son expertise, ou comme cosignataire de diverses tribunes. On l’a surtout retrouvé de tous les combats pour défendre la place de la psychanalyse dans les soins, des adultes comme des enfants.

A l’automne dernier, le Pr Falissard et la SFPEADA se sont associés, aux côtés d’autres organisations de psychologues et de psychiatres, à la fronde contre une sénatrice qui voulait supprimer tout financement public pour les thérapies psychanalytiques. En fin d’année, les mêmes ont croisé le fer avec la Haute Autorité de santé (HAS), qui souhaite obliger les professionnels intervenant auprès d’enfants avec un trouble du spectre autistique (TSA) ou de l’attention (TDAH) à recourir à des soins dont l’efficacité a été validée par la science. Si le Parlement suit cette proposition, il leur faudrait donc renoncer à la psychanalyse, « non recommandée » officiellement dans le TDAH depuis 2024, et dans les TSA depuis le 12 février, faute de bénéfice démontré.

Pour les enfants concernés et leurs familles, l’enjeu est immense. Il s’agit en effet de leur donner accès à des prises en charge capables de les aider à progresser, par exemple en améliorant leurs capacités à communiquer. Mais sur le terrain, dans les hôpitaux et les structures d’accueil, les résistances au changement demeurent fortes. « Beaucoup de pédopsychiatres ont été formés à la psychanalyse, et en sont adeptes. Ceux qui, comme moi, suivent les données de la science restent minoritaires », constate un médecin membre de diverses instances représentatives de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie française, sous couvert d’anonymat.

« Il joue de son influence »

On en revient ici à la SFPEADA, et à son président : « Une société savante devrait diffuser les connaissances scientifiques et faire évoluer les pratiques. Mais il n’y a rien de tel pour la pédopsychiatrie », regrette un chef de service d’un grand hôpital parisien. Bien au contraire. « Bruno Falissard suit l’opinion des professionnels qu’il représente, mais il va bien au-delà, car il est lui-même un fervent défenseur de la psychanalyse. Il joue de son image de grand scientifique, qu’il est par ailleurs, et de son influence, réelle, pour conforter cette pratique », déplore notre premier interlocuteur.

Scientifique, Bruno Falissard l’est indéniablement, avec plus de 500 publications dans des revues à comité de lecture à son actif. Probablement un brin jaloux, certains confrères notent toutefois qu’il en est rarement premier ou dernier auteur (deux positions qui signalent un rôle important dans une étude), et que ses travaux portent sur des thèmes trop variés pour qu’il puisse se prévaloir d’une expertise en particulier : « Rien de plus normal : même si j’ai mes propres domaines de recherche, j’interviens surtout comme méthodologiste à la demande de collègues », répond-il.

Preuve de ses compétences en la matière, tous les laboratoires pharmaceutiques de la place font aussi appel à ses services. Selon sa déclaration publique d’intérêt et la base Transparence santé, ces collaborations lui auraient rapporté plus de 600 000 euros entre 2007 et 2020, plus une centaine de milliers d’euros par an en moyenne entre 2021 et 2025, selon la base Transparence santé : « Il s’agit d’un maximum prévu au contrat et non des sommes réellement touchées, nous précise toutefois Bruno Falissard. En 2025, j’ai par exemple perçu 45 000 euros ».

Influent, le Pr Falissard l’est aussi. A la tête de son laboratoire d’épidémiologie mais aussi d’un master 2 de recherche, il a encadré les travaux de nombreux futurs médecins. Il a aussi été membre du jury du PHRC – le programme hospitalier de recherche clinique, qui finance les études menées par ses confrères au sein des hôpitaux – , et de conseils scientifiques de plusieurs institutions publiques ou privées. Ses différentes fonctions se nourrissent les unes les autres, et lui ont permis de participer aux travaux préparatoires de la stratégie autisme 2018-2023. « Il se prévaut d’être professeur de médecine et pédopsychiatre pour s’exprimer sur les TSA, mais il n’est en réalité pas professeur de pédopsychiatrie », s’agace un observateur. Une nuance qui échappe au grand public, mais qui a toute son importance dans le milieu médical, pour qui cherche à se poser en expert d’un domaine.

Chef de pôle par intérim à la Fondation Vallée

Le Pr Falissard a par ailleurs peu exercé comme pédopsychiatre. « J’ai eu une consultation d’une demi-journée par semaine pendant 30 ans à l’hôpital Robert-Debré », souligne-t-il. Mais ses anciens collègues, sans doute agacés par ses critiques récurrentes contre les méthodes scientifiques qu’eux-mêmes utilisent au quotidien dans cet établissement parisien, murmurent qu’ils le voyaient à peine une fois par mois. Un poste qu’il a quitté en 2022 pour prendre une chefferie de pôle par intérim à la Fondation Vallée, dans le Val-de-Marne. Dans cet hôpital très axé sur les pratiques psychanalytiques, il indique avoir surtout eu des fonctions managériales – ce qui expliquerait qu’il ait « tout ignoré » des dérives qui y ont été constatées ces dernières années par la Chambre régionale des comptes, la HAS et l’Agence régionale de santé, récemment révélées par L’Express.

Sa passion pour les théories de Freud et les thérapies qui s’en sont inspirées remonte à la fin des années 1990, et à sa rencontre avec la psychiatre et psychanalyste Geneviève Haag. « Je n’avais jamais entendu quelqu’un décrire aussi bien ce qu’un enfant autiste peut ressentir », explique-t-il, l’air encore émerveillé. Des années plus tard, il préfacera un livre où cette consœur détaille une grille d’évaluation des TSA de son invention. On y retrouve des concepts aussi improbables que « la sphinctérisation de la bouche », ou encore « l’inclusion du corps dans des contenants circulaires signalant la récupération en cours du sentiment d’existence »… En 2004, Bruno Falissard participe à un groupe d’évaluation de l’efficacité de différentes méthodes de psychothérapie (thérapies cognitivo-comportementales, psychanalyse…), sous l’égide de l’Inserm. Alors que ce groupe conclura à l’inefficacité de la psychanalyse (sauf pour certains troubles de la personnalité chez l’adulte), il déclarera plus tard qu’il s’agissait « d’un guet-apens ».

Sans être psychanalyste lui-même, il va à partir de là contester le concept même de « troubles du neurodéveloppement » et défendre sans relâche la psychanalyse… sans pour autant mener d’études de qualité sur le sujet, malgré ses compétences de méthodologiste. En 2011, il participe à un travail censé prouver « la capacité des psychanalystes à repérer les sujets dont un frère ou une sœur auraient été gravement malade durant leur enfance », qu’il cite encore régulièrement. Une expérience menée sur… 18 soignants dont 3 psychanalystes. Un échantillon bien trop petit pour tirer la moindre conclusion, avec en outre des biais de recrutement importants, la plupart des 15 autres participants étant inexpérimentés.

Critiques sévères

Il se lance ensuite dans une étude sur l’intérêt de la psychanalyse dans l’autisme. Nous sommes en 2012 et la HAS s’apprête à déclarer cette pratique « non consensuelle » pour les TSA. Le Pr Falissard et ses coauteurs espèrent au contraire en prouver l’efficacité. Leur travail, publié en 2014, fera l’objet de critiques sévères, notamment du chercheur en sciences cognitives (et chroniqueur à L’Express) Franck Ramus : faible nombre de participants, absence de groupe contrôle, publication dans une revue française peu réputée, dont l’un des coauteurs était éditeur en chef… Des critiques reprises et complétées par la HAS dans son dernier rapport.

Ce n’est pas tout. En 2020, Bruno Falissard entre au conseil scientifique de la Cippa, une association de psychothérapeutes psychanalystes « s’occupant de personnes autistes ». Il va défendre différents outils d’inspiration psychanalytique – une classification « à la française » des maladies psychiatriques (CFTMEA), quasiment inconnue hors de nos frontières, ou une grille de détection de l’autisme (Préaut), tout aussi peu utilisée à l’étranger car considérée comme « fragile méthodologiquement », faute d’études en nombre suffisant. Plus étonnant encore, il est président élu de la SFPEADA quand celle-ci saisit, en 2021, le Conseil d’Etat à propos de la mise en place des plateformes d’orientation et de coordination, destinées à faciliter l’accès des familles à un diagnostic de TND. Le dispositif prévoyait que les psychologues y exerçant proposent des méthodes éprouvées, et non des thérapies psychanalytiques. Un « excès de pouvoir », selon les plaignants. Ils seront déboutés…

Mais pourquoi un scientifique aussi reconnu continue-t-il de défendre une pratique non scientifique ? « La psychanalyse permet aux soignants d’aller mieux, et s’ils vont mieux, les enfants iront mieux », nous explique-t-il, en revendiquant… l’absence de caractère scientifique de cette affirmation. Et surtout « parce que les méthodes recommandées ne sont pas plus démontrées que la psychanalyse », poursuit-il. La preuve, selon lui ? « Un essai clinique français bien mené portant sur une de ces méthodes a montré qu’elle ne fonctionnait pas ». Quand bien même, cela ne validerait pas la psychanalyse… « L’essai en question montre que la méthode testée est bénéfique pour certains enfants, nuance la Pr Amaria Baghdadli, pédopsychiatre au CHU de Montpellier et co-présidente du principal groupe de travail de la HAS sur l’autisme. La littérature scientifique, comme le consensus des 300 experts réunis par la HAS, ne dit pas autre chose : les interventions éducatives et comportementales doivent être choisies selon les besoins, et dans ce cas, le niveau de preuve est suffisant pour qu’il soit possible de les recommander ».

« Les hommes ont une haine des femmes »

Bruno Falissard semble surtout voir dans la psychanalyse une grille de lecture pertinente du monde. « La neurobiologie ne permet pas de comprendre les crimes d’un Dominique Pélicot (condamné pour avoir drogué et fait violer son épouse par 50 hommes, NDLR), souligne-t-il. La psychanalyse propose une piste : les hommes ont une haine des femmes, et en particulier de leur femme, car elle ne sera jamais à la hauteur de leur mère. Bien sûr, tel quel, cela peut paraître ridicule et caricatural, mais cette idée mérite d’être étudiée si l’on veut faire avancer la société ».

Des propos surprenants dans la bouche d’un professeur de médecine ? En réalité, la psychanalyse semble avoir toujours été une référence pour lui – dès 1997, il mentionne ainsi Jacques Lacan dans un texte sur la place de l’intuition dans la science (« pour (lui), la schizophrénie est une déchirure dans le réseau des signifiants »). Et sa chaîne youtube, où le Pr Falissard poste ses conférences et autres cours, fourmille de telles envolées. Il y évoque Galilée et la physique quantique pour défendre la psychanalyse. Il a pu aussi y expliquer que « les neuroscientifiques ne s’attaquent pas au corpus psychanalytique car la sexualité, et en particulier la sexualité infantile, fait toujours peur au XXIe siècle » (2018), que l’autiste serait « un personnage conceptuel qui permet de penser l’arrivée de l’intelligence artificielle et de nous projeter dans l’avenir du bordel (sic) dans lequel on vit » (2021), ou encore que « le fait que la Terre tourne autour du soleil n’est pas une vérité factuelle, mais une hypothèse, un postulat » (2025)…

Tout aussi étonnant : le positionnement du Pr Falissard sur les thérapies non conventionnelles. Voilà une quinzaine d’années, il avait été mandaté par l’Inserm et le ministère de la Santé pour évaluer l’efficacité de « soins » comme la chiropraxie, l’hypnose ou la cryothérapie. La plupart des rapports, toujours régulièrement cités pour leur qualité, avaient conclu à l’inefficacité, ou au manque de preuves d’efficacité, de toutes ces thérapies. Aujourd’hui, on retrouve pourtant le même Pr Falissard dans deux associations regroupant de fervents partisans de ces pratiques. Le Collège universitaire des médecines intégratives et complémentaires (Cumic) d’une part, qui compte parmi ses membres le Pr Fabrice Berna, dont le Point avait révélé la proximité avec le Samadeva, un organisme de longue date dans le viseur de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), et dont le Pr Falissard avait publiquement pris la défense, ou encore le Pr Jacques Kopferschmitt, qui avait signé la préface d’un livre blanc de la médecine anthroposophique, elle aussi dénoncée par la Miviludes. Et d’autre part le Getcop, qui présente la médecine anthroposophique comme « une démarche thérapeutique globale » et « éthique »… Ce n’est pas là le moindre des paradoxes du Pr Falissard.



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Author : Stéphanie Benz

Publish date : 2026-02-15 16:00:00

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