C’est un livre étrange et envoûtant. Dans L’Art de disparaître, Maria Stepanova raconte l’errance d’une écrivaine exilée qui doit se rendre à un festival littéraire. Galère de train, portable déchargé, l’héroïne se retrouve dans une ville inconnue où elle fait des rencontres improbables – elle hésite même à s’engager dans un cirque… L’ambiance fait bizarrement penser à celle d’Alice au pays des merveilles. D’abord poétesse, Maria Stepanova a connu la gloire grâce à En mémoire de la mémoire, ample récit d’un siècle d’histoire russe qui a été traduit dans près de 30 langues. Par ailleurs ancienne rédactrice en chef du site Colta.ru, elle n’est plus la bienvenue au pays moins merveilleux de Poutine. Dans les bureaux de son éditeur français, Stock, qui publia jadis Tourgueniev, elle se montre mélancolique : « Mon écrivain de prédilection reste Tolstoï. Je relis régulièrement Guerre et Paix, toujours avec le même plaisir. Hélas la Russie actuelle me rappelle plus Dostoïevski… »
Née à Moscou en 1972, Maria Stepanova est assez âgée pour avoir connu trois époques successives : « C’est ma chance – ou ma malchance. J’ai grandi en URSS. Puis, quand j’ai eu 18 ans, le régime s’est effondré, et il y a eu la nouvelle Russie des années 1990. Tout semblait changer pour le meilleur. Nous avons été pleinement optimistes pendant un bon moment… L’arrière-plan était sombre, avec les deux guerres en Tchétchénie, les attaques terroristes, mais, sur le plan culturel, c’était intense, tout arrivait à une vitesse incroyable. Les livres occidentaux qui avaient été si longtemps censurés par les Soviétiques surgissaient de partout. Mallarmé ou T. S. Eliot me semblaient être mes contemporains, je vivais dans le même espace-temps. Enfin Poutine est arrivé au pouvoir. On n’a rien vu au début. J’ai ouvert les yeux quand Mikhaïl Khodorkovski a été arrêté en 2003. La société s’est polarisée. Une majorité de la population n’était pas si contente du changement. Les journalistes et les éditeurs avaient l’impression d’être du bon côté de l’Histoire. Nous étions peut-être un peu condescendants… Un fossé s’est creusé. Plus de la moitié des Russes votent Poutine et soutiennent aujourd’hui la guerre en Ukraine. Ce clivage trouve ses racines dans la libération illusoire des années 1990… »
En 2022, quand la Russie envahit l’Ukraine, Maria Stepanova est à New York – elle donne alors des cours à Columbia. Comment vit-elle les événements ? « L’annexion de la Crimée, en 2014, ne nous avait pas fait le même effet. On pouvait être écrivain sans sentir de pression. Les autorités surveillaient l’industrie du cinéma, les théâtres, mais la littérature était hors de leurs radars, y compris la littérature élitiste. Personne n’était persécuté, ils s’en moquaient. Tout a changé en 2022. Je suivais les informations depuis Columbia. Je voyais que, parmi mes contacts Facebook, tout le monde était en ligne : mes amis ne dormaient plus, ils ne comprenaient pas la nouvelle réalité. De mon côté, je n’ai pas émigré consciemment. Rien n’était planifié. Moscou a toujours été ma maison. J’ai dû me faire à l’idée que je ne serais plus capable d’être écrivaine en Russie. Ça a été une perte énorme. Une consolation a été de me dire que je ne faisais que vivre au XXIe siècle une expérience que de nombreux écrivains ont enduré avant moi. Je prolongeais cette trajectoire. Une sorte d’apprentissage. Cela aide à relativiser… »
Après plusieurs mois aux Etats-Unis, Maria Stepanova pose ses valises à Berlin, comme de nombreux ressortissants ukrainiens, russes et biélorusses. Quelques années après la révolution d’Octobre, c’est aussi là que s’était installé l’un des dieux de Maria Stepanova, Vladimir Nabokov. L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? « Oui et non. Dans les années 1920, il y a en effet eu à Berlin une première vague d’immigration russe. Mais les gens ne parlaient pas allemand, ils ne voulaient pas s’assimiler, ils avaient créé un Berlin russe, avec des maisons d’édition et des magazines russes. Ces gens-là avaient une belle vision de la Russie, une Russie qu’ils voulaient sauver. Malheureusement nous savons qu’il n’y a rien de beau dans la Russie contemporaine, et nous nous sentons coupables. Cela nous préserve au moins de nous croire du côté du bien, ce qui n’est pas plus mal… »
« Le plus grand auteur actuel ? Le Bulgare Guéorgui Gospodinov »
La lecture est un refuge. Quels auteurs vivants accompagnent Maria Stepanova dans son quotidien qu’elle nous décrit comme majoritairement contemplatif et solitaire ? « Il me semble évident que le plus grand auteur actuel est le Bulgare Guéorgui Gospodinov. Le Pays du passé est un livre merveilleux, une réflexion profonde sur cette obsession pour le passé qui définit le paysage politique européen. Chez les Russes, je citerai bien sûr Vladimir Sorokine, Sergueï Lebedev, ainsi que Galina Rymbu dans la jeune génération. » Et chez nous, Français ? Trouvons-nous grâce à ses yeux malgré notre insupportable narcissisme ? Elle sourit : « L’écriture est une activité autocentrée, donc je ne jugerai pas ! J’ai lu Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli. C’est intéressant, mais je connais trop bien ce dont il parle pour vraiment l’apprécier. Au risque de vous contrarier, ce roman me semble surcoté… Emmanuel Carrère est plus ma tasse de thé. Son dernier livre, Kolkhoze, est épatant. Je trouve impressionnante la façon dont il a composé Le Royaume, un livre lumineux sur les questions religieuses. Et si vous vous intéressez à la Russie, plus que Le Mage du Kremlin, je vous recommande Limonov de Carrère : ça me rappelle l’évolution que j’ai moi-même observée quand j’étais jeune. »
Depuis le début de l’interview, on n’ose pas dire à la romancière que L’Art de disparaître nous a fait penser à Alice au pays des merveilles. On lui soumet finalement cette comparaison, en craignant qu’elle ne la trouve futile : « C’était ma référence cachée ! Je reste habitée par les contes pour enfants. Je ne fais aucune référence immédiate à Alice au pays des merveilles mais, durant mes premiers mois en Allemagne, je me sentais tout le temps comme le personnage d’Alice, chutant dans un trou, perdant mes repères. C’est une position intéressante, de tomber, tomber, tomber… On peut presque y trouver du confort. Vais-je continuer de tomber toute ma vie ? Y a-t-il une destination ? Je n’ai pas encore la réponse… »
Là-dessus, elle nous conseille C’est moi qui souligne de Nina Berberova, « un des plus grands livres de Mémoires écrits au XXesiècle ». Si disparaître est un art, Maria Stepanova compte-t-elle un jour revenir en Russie ? « Parfois, oui, j’aspire à y retourner. Quand j’étais plus jeune, et que je lisais Nina Berberova et d’autres Mémoires sur l’émigration des générations précédentes, je pensais connaître le scénario et être vaccinée contre la nostalgie – ce concept me paraissait surestimé. En vérité, la nostalgie existe, et elle est tenace. Si ma langue est en moi, mes amis me manquent. Et puis les sensations, les odeurs… Parfois je rêve d’être transportée à Moscou ne serait-ce que pour un jour, juste pour en respirer l’air. Mais je m’imagine à Moscou, et là, la raison reprend le dessus. Pardon de finir sur une note pessimiste : je crains que ma Russie ne soit perdue. »
L’Art de disparaître, par Maria Stepanova. Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard. Stock, 203 p., 20 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-02-15 10:01:00
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