Mieux vaut tard que jamais. En reconnaissant, sans ambiguïté, que l’Europe n’aurait pas dû se détourner de l’énergie nucléaire, Ursula von der Leyen a dit tout haut ce que de nombreux experts pensaient tout bas depuis des lustres. Ce mea-culpa tardif laisse toutefois un goût amer : combien d’années perdues pour l’Europe ?
Dans une chronique récente pour L’Express, Cécile Maisonneuve, présidente de Decysive, remettait l’église au milieu du village : en 1995, le Vieux Continent tirait 33 % de son électricité du nucléaire et importait 44 % de son énergie. Aujourd’hui, les rapports se sont inversés : les importations représentent 54 %, tandis que la part du nucléaire dans la production électrique est retombée à 23 %. Quelle Europe aurions-nous aujourd’hui si nous avions choisi d’associer nucléarisation et décarbonation, au lieu de les opposer ? Dans ce scénario contrefactuel, la dépendance aux marchés gaziers serait moins prononcée et l’industrie européenne mieux protégée des secousses géopolitiques.
L’Allemagne, qui assiste aujourd’hui à la fin de son règne dans l’automobile, afficherait ainsi un autre visage. Mieux, si Berlin avait choisi de fermer d’abord ses centrales à charbon plutôt que son parc nucléaire, jusqu’à 1 100 millions de tonnes de CO2 auraient pu être évitées d’ici 2035 -, l’équivalent de près de trois années d’émissions françaises. Le coût économique et sanitaire imputable à cette trajectoire avoisine les 12 milliards de dollars par an. Autant de chiffres qui rappellent que les décisions énergétiques ont un impact durable — et que les occasions perdues se paient au prix fort.
« Fâcheuse tendance à se tromper tout le temps »
Hélas, l’Europe n’en est pas à sa première erreur sur l’énergie. « Elle a même une fâcheuse tendance à se tromper tout le temps », ironise tristement Thierry Bros, enseignant à Sciences po Paris. Pour l’essayiste Adina Revol, ancienne porte‑parole de la Commission européenne en France, la faute la plus « impardonnable » est la dépendance au gaz russe, enracinée dès les années 1970. A l’époque, le chancelier ouest-allemand Willy Brandt cherche à apaiser les tensions avec l’Union soviétique. Il développe la théorie de l’Ostpolitik : une dépendance économique mutuelle réduirait les risques de conflit, puisque tout le monde aurait trop à perdre. « Il y avait une foi inébranlable en cette doctrine. Rétrospectivement, c’était très naïf », remarque Andreas Rüdinger, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).
Le projet des gazoducs Nord Stream entre la Russie et l’Allemagne matérialisera cette croyance. Le premier est mis en service en 2012, « avec l’accord de l’ensemble des grandes puissances européennes », se souvient Thierry Bros, impliqué dans les discussions. L’image, symboliquement forte, restera : celle d’une Angela Merkel tout sourire ouvrant les vannes aux côtés de Dmitri Medvedev. Le second gazoduc, achevé en 2021, sera bien plus controversé. Plusieurs Etats dont les pays baltes, la Pologne et l’Ukraine s’y opposaient. Mais l’Allemagne, obligée de trouver une solution pour compenser son nucléaire disparu, a pesé de tout son poids, enfermant l’Europe dans une allégeance qui allait s’avérer extrêmement coûteuse. « Gazprom a su rallier de nombreuses personnalités européennes influentes, d’anciens responsables politiques comme l’ex-chancelier Gerhard Schröder, qui ont fait du lobbying en sa faveur », rappelle l’économiste suédois Anders Åslund, ancien conseiller gouvernemental. Certains continuent d’ailleurs d’agir en ce sens, à Paris comme ailleurs !
L’hydrogène, « ce rêve trop coûteux »
L’Europe aurait mieux digéré la fermeture du robinet du gaz russe si plusieurs pays – la France, la Suède ou encore la Belgique – n’avaient pas simultanément décidé de réduire la voilure sur le nucléaire, dans le contexte post Fukushima. Pour amortir cette capacité perdue dans l’atome et pallier l’intermittence de l’éolien et du solaire, le gaz s’est imposé comme la variable d’ajustement. Seul hic : il est loin d’être neutre pour le climat. Alors, pour obtenir l’aval de Bruxelles et pouvoir construire de nouvelles centrales thermiques, l’Allemagne a promis de les convertir à l’hydrogène d’ici à 2045. Un vœu pieux : la majeure partie de l’hydrogène produit en Europe ne se fait pas à partir de renouvelables, mais à l’aide d’un procédé industriel reposant… sur du méthane. Depuis 2020, Bruxelles a certes multiplié les mécanismes de soutien à l’hydrogène vert. Mais « ce rêve, trop coûteux, ne se concrétisera pas », tranche Simone Tagliapietra, chercheur à l’Institut Bruegel. « L’Europe a été incapable de faire émerger un écosystème complet. Elle aurait pu devenir la référence mondiale. Mais comme dans les batteries électriques, elle est en train de se faire distancer par la Chine », déplore-t-on chez un grand industriel français.
Le GNL (gaz naturel liquéfié) américain inonde, en revanche, le Vieux Continent, ravivant les craintes d’une nouvelle soumission. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, les importations venant des Etats-Unis ont été multipliées quasiment par quatre. L’Europe achète désormais près de 60 % de son GNL à Donald Trump. Or l’imprévisible président semble bien décidé à utiliser l’énergie comme un moyen de pression, voire de chantage. « L’UE s’est toujours retrouvée en décalage avec les dynamiques à l’œuvre hors de ses frontières », constate amèrement Francesco Sassi, chercheur à l’Université d’Oslo (Norvège).
Pas de bon narratif
En réalité, les Vingt-Sept font face à une équation insoluble : l’énergie peut être abordable, durable ou disponible, mais rarement les trois à la fois. « Dans les années 1990 et 2000, les gouvernements se sont focalisés sur le premier critère en se tournant vers le gaz russe, explique Jonathan Stern, professeur à l’Oxford Institute for Energy Studies. Durant les années 2010, la durabilité prévalait, ce qui a conduit à une dépendance accrue vis-à-vis des panneaux solaires et des terres rares chinoises ». Aujourd’hui, la sécurité d’approvisionnement devient un enjeu majeur, ce qui oblige les demandeurs à payer plus cher.
Mais comment prendre les bonnes décisions quand les Etats membres, responsables nationalement de leur mix énergétique, s’entre-déchirent ? Bruxelles et Strasbourg ont souvent été le terrain de jeu d’oppositions partisanes. Sur le nucléaire, la taxonomie verte, la réforme du marché électrique… « On a parfois perdu beaucoup de temps sur des débats qui n’avaient aucun sens », regrette Andreas Rüdinger. Selon lui, le problème est encore plus profond : « L’UE n’a jamais réussi à trouver le bon narratif pour vendre sa transition bas-carbone ». « Avoir bâti le Green Deal, l’agenda vert, sur des réglementations plutôt que sur des investissements était une erreur », confirme Anders Åslund. Dès le départ, les instances européennes se sont fourvoyées en oubliant d’intégrer la question industrielle à celle de l’énergie. Parviendront-elles enfin à rectifier le tir ?
Argent et lisibilité
L’Europe n’a plus vraiment le choix, sous peine de voir son décrochage avec les Etats-Unis et la Chine s’amplifier. Première piste : soutenir enfin, et résolument, le nucléaire. Les formules diplomatiques ne suffisent plus. « Les 200 millions d’euros de garantie bancaire annoncés récemment par Bruxelles pour encourager les petits réacteurs nucléaires innovants sont une peccadille face aux besoins réels », rappelle un patron du secteur. Un petit modèle de quatrième génération coûte à lui seul la bagatelle d’un milliard d’euros. Pour les gros EPR, la facture unitaire s’envole bien au-delà des dix milliards. Ce fardeau du financement pourrait pourtant être allégé. Si l’Europe mobilisait vraiment tous les canaux dont elle dispose, le coût du nucléaire chuterait de 60 %, confiait récemment l’eurodéputé Renew Christophe Grudler à L’Express.
Tout n’est pas qu’une question d’argent : l’UE manque aussi cruellement de lisibilité réglementaire. « Si on n’enlève pas toutes les couches administratives qui plombent le nucléaire, ça ne marchera jamais », avertit Damien Ernst, professeur à l’université de Liège (Belgique). Pourquoi ne pas instituer une certification unique pour chaque type de réacteur, valable dans toute l’Union, qui éviterait de recommencer le processus à chaque implantation nationale, s’interroge l’expert ? Une telle mesure ouvrirait d’emblée aux acteurs de la filière un marché européen élargi.
Enfin, plus encore que ses aides financières et son corpus de règles, l’Europe doit absolument revoir sa vision de long terme. « C’est sa grande faiblesse : elle n’a pas su intégrer cette dimension dans ses réflexions sur l’énergie, contrairement à la Chine ou aux Etats‑Unis », souligne Eric-André Martin, ancien diplomate et analyste géopolitique. Il est donc temps pour le Vieux Continent de se poser les questions qui fâchent, sur le gaz par exemple. « Jusqu’ici, aucune stratégie européenne solide n’a été élaborée : le sujet est tabou », constate Cécile Maisonneuve. Crise après crise, les responsables politiques s’accrochent encore et toujours au même sparadrap : le plafonnement des prix…
Le débat des ressources domestiques
Repenser l’approvisionnement est devenu une nécessité. « Est-ce que tous les pays européens tirent parti de leurs ressources domestiques ? La réponse est non. Cela permettrait pourtant de réduire la facture énergétique de 10 %. Ce n’est pas négligeable », poursuit Cécile Maisonneuve. Le débat émerge en Allemagne, mais il promet d’être houleux : prolonger l’exploitation des énergies fossiles, même modestement, revient à assumer une réalité que beaucoup de partis refusent encore de voir. La solution pourrait venir d’un rééquilibrage du côté des fournisseurs. La Norvège, qui couvre un tiers des besoins européens en hydrocarbures, est toute disposée à monter en puissance. La concurrence risque même de devenir féroce entre les pays européens, pour sécuriser le précieux gaz venu de cet Etat bien plus fréquentable que la Russie.
Autre sujet épineux, le système d’échange de quotas d’émission carbone (ETS). Conçu en 2005 pour réduire les émissions de CO2, il affecte la compétitivité des entreprises. « Nous sommes les seuls à nous imposer un tel mécanisme », relève un spécialiste. Les Etats‑Unis s’en désintéressent et la Chine se donne plus de temps. L’Italie presse la Commission européenne de le suspendre. La France, de l’assouplir. « Cela choquera peut‑être, mais il faut sérieusement réfléchir à une révision des objectifs du Green Deal », lâche Hartmut Lauer, ancien dirigeant d’un groupe énergétique allemand. Les cibles, fixées il y a plusieurs années, paraissent aujourd’hui hors d’atteinte pour nombre de pays.
Certains signaux sont néanmoins prometteurs. Ursula von der Leyen, ancienne défenseure de l’ETS, propose désormais des ajustements ciblés et invite l’UE à se fixer « une trajectoire de décarbonation plus réaliste au-delà de 2030 ». Un pragmatisme qu’il faudra également appliquer à la sécurité de nos installations. Car c’est un autre enseignement de la crise en Iran : les attaques physiques ou numériques à l’encontre des complexes énergétiques deviennent monnaie courante. Un point de vulnérabilité majeur pour l’Europe. Il faudra bien que ses dirigeants se préoccupent de cet angle mort, afin d’éviter, demain, un nouvel acte de contrition.
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Author : Sébastien Julian, Baptiste Langlois, Tatiana Serova
Publish date : 2026-03-21 15:00:00
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