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Demain, allons nous fabriquer nos vaccins nous-même, depuis notre canapé ?

Demain, allons nous fabriquer nos vaccins nous-même, depuis notre canapé ?


De l’avis de tous ceux qui l’ont rencontrée, Rosie a toujours été très sociable. Elle aimait courir, renifler les fourrés, batifoler avec les inconnus croisés sur les longs chemins de terre en balade. Par jour de beau temps, rien ne semblait pouvoir arrêter cette Staffordshire Bull-Terrier croisée Shar-Peï, le museau au vent, déambulant dans Sydney à côté de son maître. Au départ, la maladie n’était pas visible. Elle est arrivée tout doucement, silencieuse puis vorace, grignotant en secret ses pattes, rongeant ses jarrets, ses cuisses ensuite, avant de s’en prendre à ce qu’il lui restait d’enthousiasme.

Un jour de 2024, Rosie refuse de sortir. Elle reste prostrée la gueule ouverte, sans rien dire. Sous son pelage noir et or, son maître, Paul Conyngham, un jeune entrepreneur de la tech australienne, découvre de vilaines boursouflures. Les deux filent à clinique. Les nouvelles sont mauvaises. Les grosseurs s’avèrent être des tumeurs des mastocytes et, à en juger par leur nombre, les médecins pensent que Rosie ne pourra pas survivre. Paul Conyngham a tiré Rosie du refuge en 2019, et n’avait jamais imaginé que leur compagnonnage puisse s’arrêter aussi vite. Devant les vétérinaires, il refuse le diagnostic, jure qu’il sauvera Rosie de son cancer, qu’importe s’il faut payer tous les traitements du monde, ou en inventer de nouveaux.

Quelques mois passent et rien, ni les chirurgies, ni les chimiothérapies, ni les immunothérapies à plusieurs milliers de dollars australiens, n’aide le pauvre chien à l’agonie. Alors que Rosie est exténuée, une idée folle jaillit des pensées torturées de son maître : puisque les médecins ne peuvent pas la guérir, lui, l’ancien patron d’entreprise à la tête de sa propre Start-up d’intelligence artificielle, Core Intelligence Technologie, trouvera lui-même de quoi sauver l’animal. Paul Conyngham n’a aucune compétence en biologie, il n’a jamais fait médecine et le voilà désormais seul, naviguant à vue dans les contrées sinueuses de la cancérologie, capitaine galérien d’une expédition que tout le monde pensait impossible.

Paul Conyngham n’avait jamais mis les pieds dans une faculté de médecin. Grâce à l’IA et à ses compétences en informatique, il a développé un vaccin contre le cancer, pour sauver sa chienne, Rosie.

Eduquer le système immunitaire

Alors que Rosie n’en a plus que pour quelques mois, le jeune homme, quarantenaire malin, les cheveux en bataille et l’éternel jean-T-shirt des patrons de la tech, se réfugie dans la littérature scientifique. Il dévore tout ce qu’Internet contient de recherche, et, quand il ne comprend pas, s’entretient avec les intelligences artificielles. Paul Conyngham manie ces outils à merveille, fort de 17 ans d’expérience dans le domaine. C’est ChatGPT, qui, en premier, lui parle de ces vaccins personnalisés, aux résultats prometteurs. Rosie n’en a alors plus que pour quelques mois. En Chine, aux Etats-Unis et, en Europe, des équipes développent des injections personnalisées pour stimuler le système immunitaire des patients atteints de cancer, une technologie qui, demain, pourrait faire reculer certaines pathologies incurables.

En plus de s’attaquer de front aux amas de cellules malignes, grâce à toutes sortes d’armes chimiques et physiques, les scientifiques misent désormais de plus en plus sur leur maîtrise du système immunitaire. Grâce aux immunothérapies déjà sur le marché, ils arrivent désormais à débrider les petits soldats de l’organisme, pour les rendre plus agressifs, contre les cellules tumorales. Une technique, appelée « immunothérapie », particulièrement efficace, mais uniquement sur un nombre restreint de patients. En cause : des difficultés à reconnaître l’ennemi. Les cellules immunitaires peinent souvent à comprendre que les chairs viciées des tumeurs sont des menaces.

Comme pour la grippe ou le Covid-19, développer des vaccins pourrait permettre d’éduquer l’organisme, de lui apprendre à cibler les cellules tumorales. La technologie n’en est qu’à ses débuts, mais sur l’Homme, les premiers résultats suscitent d’importants espoirs. En octobre 2025, une étude publiée dans la revue scientifique Nature montrait une meilleure efficacité des immunothérapies, grâce à ce type de vaccins. Quelques mois plus tard, en janvier 2026, Moderna annonçait une réduction de 40 % du risque de récidive pour un vaccin contre le mélanome. Début février, dans Nature toujours, BioNTech dévoilait des résultats préliminaires sur le « triple négatif », cancer du sein au pronostic particulièrement défavorable. En France, l’entreprise Transgène a elle aussi montré des premiers signaux positifs, cette fois-ci contre la récidive des cancers ORL.

Paul se convainc qu’avec tout ça, l’IA devrait forcément être capable d’identifier un laboratoire capable de sauver son animal. S’ensuivent de très longues conversations avec la machine. Celle-ci lui explique que ces vaccins reposent sur l’identification d’antigènes que les scientifiques identifient comme des marqueurs caractéristiques des tumeurs. Pour les trouver et indiquer au système immunitaire de les combattre, il faut séquencer le génome de Rosie, puis identifier les mutations à l’origine de ses tumeurs. L’IA lui dit qu’à l’université New-South-Wales (UNSW), à Sydney, un département est spécialisé dans ce type d’analyses. Elle se propose même de l’aider à rédiger un mail aux chercheurs susceptibles de l’aider.

Impossible sans un doctorat en génétique

D’ordinaire, Martin Smith, biologiste au département génomique de l’UNSW ignore les demandes extérieures. Des curieux qui veulent connaître leur ADN pour s’amuser ou comprendre ce que la génétique leur réserve toquent à la porte de son institution toutes les semaines. Les satisfaire prendrait beaucoup trop de temps. Mais voilà que lui aussi craque, devant la tête de Rosie. Moyennant 3 000 dollars australiens, il promet à Paul de faire le nécessaire, mais il prévient : de telles analyses produisent des milliards de données. Il ne pourra pas les déchiffrer sans un doctorat en génétique moléculaire.

Impossible, vraiment ? A force d’échanger avec ChatGPT Paul comprend comment comparer les deux échantillons d’ADN. Ils identifient quels types de mutations sont généralement responsables du cancer, et finit par découvrir des cibles vaccinales potentielles. Parmi elles, une fait déjà l’objet de recherche clinique. Un médicament expérimental est en cours de fabrication. Il pourrait convenir. Paul contacte l’entreprise, mais les délais de fabrication s’avèrent trop importants. Rosie a déjà perdu l’usage de la marche. Elle ne peut plus attendre.

Loin d’abandonner, l’entrepreneur s’entête,et décide de tenter sa chance lui-même. Ces dernières années, les biotechnologies sont devenues abordables. Là où, auparavant, il fallait des décennies de recherche pour séquencer de l’ADN, les chercheurs ne mettent plus que quelques jours. Avec les intelligences spécialisées, comme Alpha Fold, il est désormais possible d’analyser des millions de molécules en même temps et de prédire leurs effets potentiels. Avec ces nouvelles technologies, le vivant devient en quelque sorte « programmable », « automatisable », et c’est précisément le cœur de métier du jeune homme.

Ses travaux avaient très bonne allure, je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient d’aussi bonne facture.

Martin Smith, biologiste à l’UNSW

En septembre 2025, à bout de forces après des nuits passées à faire et défaire ses algorithmes et ses simulations, il croit tenir une molécule à « imprimer ». Un morceau d’ARN messager qui une fois injecté dans le corps de Rosie, pourrait lui faire exprimer les antigènes de ses tumeurs et faire réagir ses cellules immunitaires. Il montre sa recette de cuisine vaccinale à Martin Smith, qui manque de s’étouffer. « Je ne m’attendais pas à ce que ses travaux puissent être d’une d’aussi bonne facture. Paul n’est jamais allé à la fac de médecine. On pensait que formuler un vaccin crédible était possible », raconte le biologiste.

A cette époque, l’université UNSW cherche à approfondir ses recherches vaccinales. Elle n’avait jamais vacciné de chien. Encore moins contre le cancer. Depuis son bureau décoré de fleurs et de livres de biologie, Pr Pall Thordarson, directeur de l’institut ARN, parcourt à son tour les travaux de Paul, sur recommandation de Martin. Fasciné par la qualité de ce qu’il découvre, il lance la fabrication, en suivant sa recette. A plusieurs milliers de kilomètres de là, un centre de recherche vétérinaires accepte d’inclure Rosie dans un essai inédit, centré autour d’elle. La chienne reçoit ses premières injections à Noël.

Contre toute attente, les tumeurs de Rosie régressent de moitié, juste assez pour dégager ses articulations et permettre au chien de gambader à nouveau. L’animal n’est de toute évidence pas guéri, mais sans que l’on sache vraiment comment, elle semble avoir gagné un sursis de quelques mois. L’UNSW publie l’histoire et la presse du monde entier court rencontrer l’animal. En l’absence de point de contrôle et d’études publiées dans les grandes revues médicales, les scientifiques eux, restent prudents. Impossible pour l’heure, de dire avec certitude, quel médicament que Rosie a reçu a réellement fait reculer la maladie.

Une « histoire de chasse » ?

Depuis son bureau à Paris, le Dr Olivier Lantz, directeur du laboratoire d’immunologie clinique de l’Institut Curie, se refuse à qualifier l’aventure de révolution scientifique. « C’est une stratégie utilisée par l’industrie, et qui a montré des bénéfices, donc pourquoi pas, mais pour le moment, je ne vois qu’une histoire de chasse, et pas de véritables débouchées thérapeutiques à cette décoction maison. » Pourtant, la nouvelle déclenche un séisme et sur les réseaux sociaux, de nombreux scientifiques s’émerveillent. Pour la première fois, un chien bénéficie d’un vaccin contre le cancer. Son découvreur est un illustre inconnu, un simple profane.

En 2007, le chercheur Freeman Dyson, physicien à l’université de Princeton, publiait aux éditions The New York Review of Books un essai intitulé Our Biotech Future. Il y prédisait une « démocratisation » massive des biotechnologies, sur le modèle de l’informatique. D’abord réservés à des projets universitaires, les ordinateurs ont peu à peu investi le reste de la société, au point qu’il est possible de créer des logiciels depuis son canapé, là où avant, de tels exploits nécessitaient l’effort d’institutions tout entières. En développant quasiment seul un prototype crédible, Paul Conyngham ouvre un autoroute vers l’inconnu.

« Créer un vaccin était jusqu’à présent un long processus, faisant intervenir des équipes spécialisées de différents domaines. Parcourir la littérature, sélectionner des outils, interpréter les résultats, et concevoir une construction d’ARN messager candidate impliquait de nombreuses personnes. Dans ce cas précis, l’IA semble avoir comprimé l’aventure, si bien qu’au lieu de faire appel à plusieurs experts, une seule personne motivée et profane a pu mettre en place un aussi important flux de travail », résumait Ash Jogalekar, chercheur spécialisé dans l’étude des risques émergents, dans un post sur X publié le 16 mars dernier.

Une démocratisation rapide

Sans l’aide de l’université UNSW et celle du Queensland, qui a permis d’obtenir les autorisations éthiques, l’entrepreneur n’aurait pas pu fabriquer son vaccin à temps pour l’injecter à Rosie. Que se passera-t-il dans quelques décennies ? Comme pour les ordinateurs, les appareils nécessaires pour analyser et imprimer le code génétique se miniaturisent à toute vitesse. Il est désormais possible de transporter les plus performants d’entre eux à bout de bras, et de s’en procurer pour quelques centaines de milliers de dollars.

Une « démocratisation » rapide, trop rapide ? Le 10 mai 2023, des scientifiques inquiets que de tels outils servent à fabriquer des armes biologiques, appelaient déjà à des régulations internationales. En l’absence de nouvelles règles, des personnes mal intentionnées pourraient, dans un futur proche, modifier des virus ou en créer de nouveaux, le tout en quelques clics, pour des sommes relativement « abordables ». « Si l’IA continue à alléger la charge cognitive nécessaire (…) la frontière entre la recherche professionnelle et l’œuvre de simples particuliers motivés pourrait s’estomper. Ce qui exigera une réflexion approfondie sur la sécurité, la gouvernance et l’éthique de telles activités », prévenait Ash Jogalekar, toujours sur la plateforme X.

Dans ses écrits, Freeman Dyson, décédé en 2020, imaginait un monde dans lequel la biologique serait pratiquée à des fins artistiques ou par des curieux dans leur garage. Un univers où imprimer ses propres vaccins personnalisés serait devenu aussi courant que de posséder un four à micro-ondes. Pall Thordarson, le spécialiste de Sydney appelle ça la « domestication des biotechnologies ». Pendant longtemps, cette vision a pu sembler lointaine. A en croire l’enthousiasme des scientifiques, il semblerait que l’on en perçoive les premiers signes.



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Author : Antoine Beau

Publish date : 2026-03-23 15:30:00

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