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« En envoyant J.D. Vance négocier, Donald Trump envoie un signal à l’Iran » : l’analyse de David Khalfa

« En envoyant J.D. Vance négocier, Donald Trump envoie un signal à l’Iran » : l’analyse de David Khalfa

Donald Trump a finalement suspendu sa « puissance destructrice ». Dans une volte-face spectaculaire, le président américain a annoncé le 8 avril un cessez-le-feu de deux semaines avec Téhéran à condition, a-t-il précisé, que le détroit d’Ormuz soit rouvert immédiatement et en toute sécurité. Alors que des pourparlers doivent s’ouvrir ce samedi au Pakistan, les Etats-Unis – dont la délégation sera menée par le vice-président J.D. Vance – affirment vouloir travailler main dans la main avec l’Iran pour discuter d’un allègement des droits de douane et des sanctions qui frappent Téhéran. En attendant les conclusions de cette négociation qui s’annonce très compliquée du fait de positions extrêmement éloignées, plusieurs attaques ont encore été enregistrées dans plusieurs pays du Golfe au premier jour de ce cessez-le-feu.

Après quarante jours de conflit, l’heure est au bilan. Si l’avantage militaire de la coalition américano-israélienne ne souffre d’aucune contestation, l’issue politique semble nettement moins à leur avantage avec un renforcement des Gardiens de la révolution. Selon David Khalfa, codirecteur de l’Observatoire du Moyen-Orient à la Fondation Jean-Jaurès, les inquiétudes sur le détroit d’Ormuz (« le talon d’Achille de la coalition israélo-américaine ») et l’enrichissement d’uranium restent entières. Pour le régime, « l’enjeu central » reste « la levée des sanctions », précise le cofondateur de l’Atlanic Middle East Forum. Entretien.

L’Express : Les deux belligérants proclament une victoire. Qui a gagné cette guerre ?

David Khalfa : Dans un conflit asymétrique, il n’est pas surprenant que les deux belligérants revendiquent la victoire. L’évaluation de cette guerre dépend en réalité du terrain d’analyse retenu. Si l’on s’en tient à des objectifs militaires concrets — réduction des capacités balistiques et affaiblissement du programme nucléaire —, ceux-ci ont été atteints en grande partie par la coalition israélo-américaine, même si le résultat n’est pas total et que l’ampleur exacte des destructions reste à évaluer. Les frappes ne se sont pas limitées aux stocks ou aux lanceurs : elles ont ciblé des infrastructures, des unités de production et la base industrielle de défense iranienne. La reconstruction de cet appareil prendra du temps, d’autant que la chaîne logistique a été fortement endommagée.

Dans le même temps, l’Iran a maintenu une capacité de frappe, certes avec un volume inférieur à celui du début du conflit. Il ne s’agissait plus de frappes de saturation, mais d’attaques suffisamment régulières pour perturber la vie de millions d’Israéliens et de populations arabes au Proche-Orient, tout en endommageant certaines infrastructures énergétiques. Il y a donc un gain tactique pour les Américains, mais sur le plan stratégique, il est encore trop tôt pour dire si cela constitue un vrai succès.

Et sur le plan politique ?

Elle apparaît beaucoup moins tranchée. Les objectifs ont évolué au fil du conflit, en partie en raison de la communication erratique de Donald Trump. Ce que l’on peut néanmoins affirmer, c’est que le régime, bien qu’affaibli, demeure en place. Il est désormais dirigé par des figures des Gardiens de la révolution particulièrement dures, notamment des vétérans de la guerre Iran-Irak. Ce qui me paraît particulièrement révélateur, c’est que ce soit Mohammad Bagher Ghalibaf, le président du Parlement et ex-Gardien de la révolution qui va représenter le régime iranien lors des négociations au Pakistan, et non Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères.

Le régime conserve donc des capacités réelles, bien que réduites, de représailles contre Israël et les pays du Golfe, mais aussi de coercition envers sa propre population avec les miliciens bassidjis. La République islamique semble s’orienter vers une forme de dictature militaro-idéologique dominée par les pasdarans.

Quelle stratégie de communication la République islamique a-t-elle mise en place pour mener en parallèle cette bataille de l’opinion ?

On observe en Occident une tendance à se montrer extrêmement critique à l’égard de la coalition israélo-américaine. Mais cette critique conduit parfois à reprendre trop facilement le narratif du régime iranien et à surestimer sa capacité à infliger des coups réels à l’adversaire. Dans les faits, lorsque l’on examine les résultats militaires – près de 15 000 cibles ont été visées -, les destructions de matériel adverse imputables à l’Iran restent marginales : le taux d’interception et de neutralisation du côté iranien est extrêmement faible, de l’ordre de 0,01 %.

Par ailleurs, certaines opérations ont démontré que les forces américaines étaient capables d’agir au sol pendant plusieurs heures, simultanément en plusieurs points, en profondeur sur le territoire iranien. Cela confirme l’ampleur de la supériorité opérationnelle américaine. En réalité, la stratégie du « faible contre le fort » adoptée par le régime iranien s’est révélée bien plus efficace sur le plan cognitif et informationnel. Le régime a habilement mis en avant les coups portés à ses adversaires. Les déclarations excessives de Trump, notamment ses formules apocalyptiques sur une prétendue « fin de la civilisation iranienne », ont involontairement servi les intérêts de ses adversaires. Elles ont renforcé le discours du régime qui cherche à faire croire qu’il ne s’agit pas d’une guerre contre lui, mais d’une guerre contre l’Iran en tant qu’entité historique et civilisationnelle.

Washington et Tel-Aviv peuvent-ils accepter le plan en dix points proposé par l’Iran qui comprend par exemple le droit à l’enrichissement d’uranium ?

Je ne pense pas qu’un front commun puisse réellement émerger, dans la mesure où Israël refuse toute reconnaissance à l’Iran d’un droit à enrichir l’uranium. Cependant, il convient d’élargir l’analyse, car l’enjeu dépasse désormais Israël. Il s’agit en réalité d’une position israélo-arabe, les pays du Golfe ayant été en première ligne et subi des frappes plus massives qu’Israël lui-même. Aujourd’hui, sur l’encadrement du programme balistique iranien, sur la maîtrise du programme nucléaire, ainsi que sur la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, on observe un alignement relativement net entre Israël et plusieurs Etats arabes.

Ce qui inquiète aujourd’hui les Israéliens, c’est que Trump accepte un accord jugé trop favorable aux Iraniens, notamment sur le dossier nucléaire. Il n’est pas exclu que le président américain finisse par reconnaître un droit iranien à l’enrichissement, tout en imposant un encadrement strict de ce droit et de sa mise en œuvre. Un tel compromis ne serait envisageable que si l’Iran acceptait de transférer ses stocks d’uranium hautement enrichi – notamment les quelque 400 kilos existants – ainsi que le reste de l’uranium enrichi à 20 %. Les Etats-Unis pourraient donc faire preuve de flexibilité en reconnaissant ce droit, qui constitue un enjeu majeur pour le régime, à la fois symbolique et lié à la fierté nationale. En contrepartie, Washington exigerait des concessions substantielles, notamment sur le transfert des stocks et sur l’interdiction d’enrichissement au-delà d’un seuil strictement civil, probablement fixé autour de 3,5 %.

Faut-il s’attendre à un accord « à la vénézuélienne », avec des livraisons de pétrole iranien vers les États-Unis ?

Je ne l’exclus pas non plus, mais je vois une différence majeure avec le scénario vénézuélien : l’enjeu central, ici, reste la levée des sanctions. Les Iraniens cherchent à l’obtenir soit par une déclaration formelle, soit par une reconnaissance implicite du contrôle qu’ils entendent exercer sur le détroit d’Ormuz, notamment à travers l’instauration d’un péage pour chaque navire marchand. Un accord à la vénézuélienne serait, selon moi, extrêmement difficile à faire accepter, car cela nécessiterait un compromis avec les pays du Golfe, qui seraient directement concernés. Or le niveau actuel de défiance rend ce type d’arrangement très difficilement envisageable.

A ce stade, l’Iran n’acceptera de ne rouvrir le détroit d’Ormuz que s’il le contrôle. L’Occident peut-il le tolérer longtemps ?

Dans cette guerre, l’atout principal du régime a été la dimension économique, avec l’instrumentalisation du détroit d’Ormuz, qui constituait le talon d’Achille de la coalition israélo-américaine. Téhéran a utilisé ce levier avec habileté pour accroître les coûts politico-économiques supportés par Washington. Mais les principaux concernés sont avant tout les pays du Golfe. Pour eux, cette perspective est inacceptable : elle touche à la fois à leur honneur et à la souveraineté. Ils refusent catégoriquement que le détroit d’Ormuz devienne un instrument de pression économique aux mains du régime iranien.

On peut donc supposer que les pressions exercées sur Washington sont très fortes afin que Trump ne cède pas aux exigences iraniennes concernant un éventuel contrôle conjoint du détroit. Le compromis minimal envisageable serait la mise en place d’un mécanisme multilatéral permettant un contrôle partagé entre Iraniens, Etats arabes et Américains. Une telle solution n’est pas totalement impossible, mais elle paraît difficile à mettre en œuvre dans le délai très court des quinze jours restants pour parvenir à un accord. Cette question risque donc de rester un point de blocage majeur pour les pays arabes comme pour les Etats-Unis, d’autant qu’elle comporte une dimension économique aux conséquences politiques directes.

La population a-t-elle les moyens de retourner dans la rue ?

A moyen terme, une reprise de la contestation intérieure n’est pas à exclure, car les difficultés économiques pourraient accentuer la fragmentation et la décomposition du régime. La question centrale est donc sa capacité à répondre aux besoins fondamentaux de la population iranienne, ce qu’il peinait déjà à faire avant la guerre, et qu’il aura encore plus de mal à assurer désormais. Dans le même temps, ce régime a démontré qu’il pouvait aller très loin pour se maintenir, y compris au prix de pertes humaines considérables. Il est probable que la répression soit plus féroce que jamais.

Cependant, à plus long terme, le risque d’effondrement économique pourrait provoquer une rupture. Si la situation se dégrade au point de rendre la vie quotidienne insoutenable, des millions d’Iraniens pourraient être poussés à manifester. Ces dernières heures, certaines informations indiquent d’ailleurs qu’Araghchi et surtout Pezeshkian (le président iranien) se seraient opposés à une poursuite de la guerre, précisément par crainte d’un effondrement économique. Leur inquiétude était que cette dynamique mette directement en péril la survie du régime : en cas de crise majeure, le « mur de la peur » pourrait tomber et une révolte deviendrait inévitable. Les tensions sur l’accès à l’eau, les coupures d’électricité et les pénuries étaient déjà importantes avant la guerre. Elles risquent désormais de s’aggraver encore, renforçant mécaniquement les risques de déstabilisation sociale.

Le 8 avril, Israël a procédé à une nouvelle opération de très grande ampleur au Liban contre le Hezbollah, faisant 203 morts et 1 000 blessés, selon le ministère de la Santé. Pourquoi le Liban a-t-il été exclu du cessez-le-feu ?

A la base, le régime iranien souhaitait un couplage stratégique, c’est-à-dire que le Hezbollah soit inclus dans le cessez-le-feu. Or ce n’est pas le cas, ce qui constitue une concession importante de la part de Téhéran. La question demeure de savoir si, au-delà des quinze jours, Israël pourra continuer à appliquer sa stratégie face au Hezbollah. Rien n’est certain. Ce qui est déjà établi, en revanche, c’est le niveau élevé de coordination tactique observé entre le régime iranien et le Hezbollah : pour la première fois, des tirs conjoints ont été constatés, révélant une coopération opérationnelle étroite. Il est apparu que le Hezbollah avait reconstruit une partie de ses capacités de frappe en profondeur, avec une présence renforcée de combattants, notamment de forces spéciales, au sud du fleuve Litani. Ce processus de reconstitution a été accéléré par le soutien direct de l’Iran.

Les frappes israéliennes ayant visé des positions iraniennes sur le sol libanais ont également mis en lumière l’existence d’une coordination très structurée sur le terrain, avec des éléments suggérant un centre de commandement conjoint. Cela constitue un enjeu majeur pour Israël, car la perspective d’une infiltration ou d’une offensive terrestre du Hezbollah au nord du pays reste crédible. Une partie de la population israélienne n’a d’ailleurs pas regagné ses foyers, considérant que la menace demeure. Dans la zone tampon au sud du Liban, Israël a consolidé sa position et progressé de plusieurs kilomètres. Il existe donc une volonté israélienne claire d’affaiblir durablement le Hezbollah.

Quelle est la solution avec le Hezbollah ?

Il n’existe pas de solution strictement militaire au désarmement complet du Hezbollah. La rhétorique israélienne affirmant que la situation ne se réglera que par la force montre ses limites. Désarmer réellement le Hezbollah supposerait de frapper ses bastions historiques, notamment à Beyrouth, ce qui aurait un coût politique, économique et militaire qui semble difficilement envisageable. L’armée israélienne est déjà mobilisée sur plusieurs fronts depuis plusieurs années et montre des signes d’épuisement. Une escalade majeure pourrait provoquer une lassitude accrue dans l’opinion et fragiliser la cohésion de l’appareil militaire. En parallèle, l’Etat libanais reste structurellement incapable d’imposer une solution, et l’armée libanaise elle-même hésite à prendre le risque d’une confrontation frontale qui pourrait la diviser.

Dans ces conditions, le scénario le plus probable est celui d’un conflit gelé : une présence israélienne limitée mais durable dans le sud du Liban, accompagnée d’opérations régulières, de frappes quasi quotidiennes et d’une guerre de basse intensité visant à contenir la capacité de nuisance du Hezbollah, sans véritable issue politique à court terme.

Les pays du Golfe, frappés par les représailles, risquent-ils de perturber l’équation des négociations ?

Ils avaient jusque-là adopté une posture de neutralité, mais ils ne pourront probablement plus maintenir cette position. La parenthèse de normalisation irano-arabe semble refermée. Ces Etats exerceront eux aussi des pressions sur Washington pour éviter de se retrouver à nouveau exposés aux frappes iraniennes, ce qui risque de compliquer davantage les négociations.

Quand Donald Trump s’autocongratule pour sa victoire « totale », J.D. Vance, qui va mener la délégation américaine à Islamabad, affirme que l’accord est « fragile ». Etes-vous confiant sur l’issue des négociations ?

Trump est avant tout un habitué de l’autocélébration, et sa communication s’inscrit dans cette logique. Le prendre pour un simple provocateur irrationnel serait une erreur : même s’il peut parfois sembler excessif, il applique surtout une stratégie de communication multipublics, destinée à plusieurs audiences simultanément. Lorsqu’il parle de « triomphe », il s’adresse d’abord à sa base électorale.

La désignation de J.D. Vance pour négocier l’accord est, à cet égard, révélatrice. Il s’agit de la figure la plus sceptique vis-à-vis de l’offensive militaire, la plus proche d’une ligne néo-isolationniste. Cela indique une volonté réelle, côté américain, d’aboutir à un cessez-le-feu durable, avec une certaine flexibilité. Aux yeux des Iraniens, Vance apparaît comme un interlocuteur plus crédible, précisément parce qu’il n’a pas incarné la ligne des faucons et qu’il avait exprimé des réserves sur la poursuite de la guerre. Il s’agit d’un signal stratégique envoyé par Trump.

Cela étant, lorsque l’on examine les dix points avancés par l’Iran, on retrouve des exigences maximalistes, certes caractéristiques d’un processus de négociation, mais qui restent proches des revendications formulées avant la guerre. On se retrouve ainsi, en partie, dans une situation de retour au point de départ, ce qui explique la prudence de Vance : les positions restent très éloignées. Malgré tout, les deux camps ont un intérêt objectif à prolonger l’accalmie. Le régime iranien est aujourd’hui plus affaibli qu’avant la guerre. De son côté, Trump sait qu’un enlisement, combiné à une crise énergétique mondiale, pourrait être politiquement très coûteux à l’approche des élections de mi-mandat. Cet intérêt commun plaide en faveur d’un accord. Cela dit, après quarante jours de guerre, le niveau de défiance est désormais encore plus élevé qu’avant.



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Author : Charles Carrasco

Publish date : 2026-04-09 10:45:00

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