« Rien ne justifie que nous soyons une nation qui sait faire en cinq ans la reconstruction de Notre-Dame, et qui parfois met plus de cinq ans à faire un projet industriel ». Le constat dressé par Emmanuel Macron, mercredi 22 avril, a en effet de quoi surprendre. Lors d’un déplacement sur une future mine de lithium dans l’Allier, le chef de l’Etat a détaillé sa « méthode Notre-Dame » – un coup d’accélérateur donné à 150 projets stratégiques, sur le modèle de la reconstruction de la cathédrale parisienne. Olivier Lluansi, professeur au Cnam et auteur de Réindustrialiser, le défi d’une génération (2024), analyse pour L’Express la faisabilité de cette ambition.
L’Express : Les industriels n’ont cessé d’appeler à une simplification des procédures ces dernières années. Pourquoi cette annonce maintenant ?
Olivier Lluansi : On peut voir un lien entre l’annonce des 150 « cathédrales industrielles » et la loi de simplification qui vient enfin d’être adoptée, deux ans après son lancement en procédure accélérée. Ce texte introduit des possibilités de dérogation pour certains projets, notamment en limitant les recours. Un autre point clé concerne les règles de zéro artificialisation nette (ZAN) : les grands projets industriels en sont désormais exemptés et peuvent être réalisés sur des terrains auparavant contraints, sans être comptabilisés dans les objectifs de ZAN. L’idée est donc d’appliquer ces dérogations, pour ces 150 projets, dans l’esprit des grands projets dérogatoires, comme les Jeux olympiques ou la reconstruction de Notre-Dame, bien que l’ampleur des dérogations actuelles soit nettement moindre que celles dont ils ont profité.
De quels leviers concrets dispose Emmanuel Macron pour mettre en œuvre cette accélération ?
En fait, leur nombre reste limité. Les préfets disposent déjà de certaines capacités de dérogation, réaffirmées à plusieurs reprises par les gouvernements successifs. En réalité, les principaux outils nouveaux sont ceux introduits par la loi de simplification – l’assouplissement du ZAN pour les grands projets et la réduction des possibilités de recours.
Du point de vue des industriels, ces mesures vont dans le bon sens, mais elles sont insuffisantes. Le problème est structurel : il tient à une accumulation de normes. Une simplification des procédures passe par une clarification des responsabilités, un interlocuteur unique, des délais encadrés… Avec le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (Meti), nous avons formulé des recommandations qui visent à revoir en profondeur le cadre juridique, en distinguant ce qui relève véritablement de la loi de ce qui relève des modalités d’application, qui seront requalifiées en « règlement ». Une telle réforme permettrait de donner davantage de marges de manœuvre aux préfets, qui pourraient alors déroger plus facilement à des règles aujourd’hui inscrites dans la loi.
Qui est le véritable coupable de cette complexité ?
Pour comprendre ses origines, il faut remonter quarante ans en arrière. Pendant des décennies, la France a considéré que l’industrie n’était plus une priorité stratégique. L’erreur a été d’avoir pensé que nous pouvions être un pays souverain sans industrie, et d’avoir ainsi accumulé à son égard les contraintes réglementaires, fiscales et sociales.
Aujourd’hui, il s’agit de lever ces obstacles. La France en a pris conscience, mais n’a pas encore aligné son système politico-administratif avec ses intentions. Car cela suppose une stratégie globale et cohérente, qui a jusqu’ici fait défaut au profit d’annonces ponctuelles et changeantes : par exemple, nous avons eu sept priorités industrielles sur les huit dernières années, sur l’industrie verte, puis sur l’industrie de défense, ou encore sur les data centers… Or les industriels opèrent sur des cycles longs.
L’industrie souffre de multiples maux, de la crise de compétitivité face à la Chine à la flambée des prix de l’énergie. Que peut-on réellement attendre de ces nouvelles mesures ?
En effet, les difficultés de l’industrie française sont multiples : nous avons des impôts de production quatre fois plus élevés qu’en Allemagne. A cela s’ajoute une difficulté sur la formation, avec une baisse du niveau des personnes formées ou encore la mobilisation insuffisante de l’épargne vers l’économie productive. Il n’existe donc pas de solution miracle, mais un ensemble de réformes à mener. Cette annonce d’accélération est un petit pas dans la bonne direction.
Néanmoins, cette focalisation sur les grands projets pose question. En réalité, 70 % des projets industriels français sont de petite taille — moins de deux hectares — et restent, eux, pleinement soumis aux contraintes, notamment celles liées au ZAN. En novembre 2025, une nouvelle loi, dite loi Huwart, a introduit en outre une concurrence entre usages industriels et résidentiels pour l’accès au foncier. Or, dans cette compétition, le logement l’emporte généralement, car il dispose de davantage de moyens financiers et d’un poids politique plus important. Ainsi, on laisse de côté une majorité de projets essentiels au tissu industriel, qui sont indispensables à l’écosystème de ces « 150 cathédrales », à l’emploi, aux compétences…
Que répondez-vous à ceux qui craignent que la simplification ne bafoue certaines protections environnementales ou sociales ?
Toute la difficulté consiste à trouver un équilibre : simplifier sans affaiblir les protections. Cette équation est délicate, ce qui explique que les réformes prennent du temps. Nous avons néanmoins une marge de progression : le rapport Guillot de 2022 montrait qu’en Allemagne, par exemple, avec les mêmes réglementations européennes, les délais pour obtenir des permis de construire pour des usines sont deux fois moindres qu’en France. Pour autant, il est difficile de douter de l’engagement environnemental de l’Allemagne. Cela montre une chose : la longueur d’une procédure n’est pas un signe de sa qualité.
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Author : Tatiana Serova
Publish date : 2026-04-23 16:18:00
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