Le socialisme, né au XIXe siècle, est un concept mort, un « grand cadavre à la renverse », vidé de sens ; ce n’est pas une provocation de ma part quatre-vingt-dix ans après la victoire du Front Populaire et quarante-cinq après celle de François Mitterrand un 10 mai, c’est un constat. Partout la social-démocratie est en proie à des difficultés existentielles face à la mondialisation financière, la crise de l’Etat-providence, le surgissement identitaire, le désordre géopolitique. Le Parti socialiste français peut survivre localement, il peut compter sur des groupes parlementaires et permettre à un gouvernement de durer. Mais sa trajectoire historique est brisée et il n’est plus crédible.
J’en ai été membre pendant trente-sept ans, je lui dois beaucoup, je m’y suis formé politiquement ; je le dis donc avec une certaine nostalgie. Mais j’ai tourné la page en le quittant en 2017. Trop de compromissions, de capitulations, d’erreurs…
La question qui se pose aujourd’hui n’est donc pas : comment sauver le Parti socialiste ? Elle est : peut-il exister, en 2027, une offre politique républicaine, sociale, européenne, crédible – et si oui, à quelles conditions ?
Les gauches sont irréconciliables
Certains ont encore refusé d’admettre lors des dernières municipales que les gauches françaises étaient irréconciliables. Il n’y a pas d’union possible avec ceux qui pèsent l’antisémitisme dans une balance électorale, qui refusent de condamner le Hamas et de nommer l’islamisme politique — un projet totalitaire menaçant les libertés — et qui agitent le slogan « la police tue », désarmant la République. Dire cela, c’est refuser de participer à une imposture. Une gauche avec LFI est incapable de gouverner et elle fait le jeu de l’extrême droite.
Pas de primaire, le rassemblement républicain
La tentation de la primaire est compréhensible. J’ai soutenu cette idée en 2011, quand le Parti socialiste était une force motrice et puissante. J’y ai participé deux fois. Elle semble démocratique, inclusive, ouverte. Elle est en réalité mortelle. La primaire de 2017 l’a démontré : elle a produit le candidat le plus à gauche du camp, celui qui a su mobiliser les militants les plus idéologiquement motivés, incapable de rassembler au-delà. Dévoré en quelques semaines par Mélenchon, il a entraîné le PS dans l’abîme. Quant à une primaire pour la gauche non mélenchoniste, elle est déjà dans l’ornière : Cazeneuve, Glucksmann et Hollande ont dit qu’ils n’y participeraient pas.
La solution n’est pas non plus celle des combinaisons partisanes. Le modèle est 1958. Quand la France était au bord du précipice — la IVe République à l’agonie, l’armée menaçant les institutions, la guerre d’Algérie sans issue — de Gaulle a incarné le sursaut républicain. Il a rassemblé au-delà des camps. Il a rendu à la France des institutions capables de gouverner.
2027, c’est 1958 à sa manière. Certes la situation n’est pas identique. Mais la funeste décision de dissoudre l’Assemblée nationale en juin 2024 a provoqué une instabilité inédite et dangereuse, accélérant la crise démocratique. Nous ne sommes pas loin de la crise de régime. La même exigence s’impose donc : un rassemblement républicain qui dépasse les frontières partisanes habituelles, au nom d’une vision claire de ce que la France doit être dans un monde marqué par le retour de la brutalité. Ce rassemblement doit venir d’un mouvement et d’une figure capables de dire la vérité, de nommer les choses, d’assumer les choix difficiles.
La clarté et la vérité contre le double langage
La gauche qui veut gouverner en 2027 doit rompre avec le double langage qui a été trop souvent sa marque — la promesse à gauche pour gagner les élections, la gestion pour gouverner, et surtout : ne jamais expliquer la différence.
La France a 58 % de dépenses publiques dans son PIB, 43 % de prélèvements obligatoires, 3 000 pages de Code du travail, trop de normes. La trajectoire n’est pas soutenable. Nous compromettons l’avenir de nos enfants. Il faut baisser la dépense publique et réformer notre modèle social. Une gauche crédible dit la vérité sur le réel économique — et propose des réponses qui fonctionnent, en regardant ce qui marche en Europe plutôt qu’en ressortant le Programme commun de 1972, des nationalisations, des impôts et des taxes partout.
Cela signifie d’assumer que les entreprises ne sont pas l’ennemi. Elles ont besoin de plus de flexibilité et de moins de charges. La croissance, l’emploi, la compétitivité industrielle, l’innovation, les salaires sont des conditions de la justice sociale. Il faudra produire mieux, travailler davantage et plus longtemps. La question des retraites n’est pas une question idéologique — c’est une question démographique et financière. Dire le contraire, c’est mentir aux Français.
Cela signifie enfin faire des choix budgétaires courageux, tout ne peut pas être prioritaire, mais il faut donner la priorité absolue à nos armées et à la défense nationale. Nous vivons dans un monde en guerre. L’Europe est menacée. La France doit assumer sa part.
Laïcité, islamisme, sécurité, immigration
Sur la laïcité, pilier de notre pacte républicain, aucune compromission n’est possible. L’islamisme qui veut soumettre la loi civile à la loi religieuse, contrôler les corps, les esprits, les quartiers, est un ennemi de la République qu’il faut combattre frontalement, sans le confondre avec la majorité des musulmans de France. Chaque silence, chaque accommodation, chaque cession concernant la laïcité ouvre la suivante. Ceux qui ont cédé croyaient protéger les minorités. Ils les ont abandonnées.
La gauche qui n’entend pas l’exigence de sécurité et d’ordre ne peut gouverner car elle abandonne le peuple. Sur l’immigration, nous devons nous inscrire dans le cadre exigeant de l’Union européenne : plus de contrôle aux frontières, des capacités d’accueil définies, une politique de retour effective. Nous n’avons pas vraiment besoin d’immigration du travail et il faut réformer celle familiale pour la restreindre. Nous devons privilégier l’assimilation républicaine, la langue, les valeurs communes, le respect des lois. Regardons ce que fait la social-démocratie danoise depuis 2019.
L’école : le redressement national
L’école doit être le pilier du redressement national : lire, écrire, compter, connaître, développer son esprit critique. Il exige des moyens à l’heure de l’IA, de la clarté pédagogique, de l’autorité, et des réformes profondes de l’organisation de l’Education nationale et de la formation des enseignants.
L’intérêt général contre les identités concurrentes
La République repose sur l’égalité des citoyens, non la juxtaposition des identités. La force du corps civique repose sur des valeurs partagées qui transcendent les appartenances particulières, qu’elles soient religieuses, culturelles ou de genre. Qui sème le wokisme récolte le trumpisme.
L’Europe, la solution aux défis du XXIe siècle
La souveraineté européenne – démocratique, militaire, industrielle, énergétique, alimentaire, numérique, culturelle – est la seule réponse crédible à Poutine, à Xi Jinping et à l’internationale réactionnaire. Notre soutien à l’Ukraine n’est pas négociable. Notre liberté s’y joue. L’Europe n’est pas notre problème. C’est la solution aux défis du XXIe siècle. Il faut le dire avec conviction. Contrairement au RN, nous devons brandir le drapeau européen.
La tradition républicaine : Waldeck-Rousseau, Clemenceau, de Gaulle
La gauche doit renouer avec le peuple et la tradition du gouvernement républicain : Waldeck-Rousseau, trois ans à la tête d’un ministère de Défense républicaine. Clemenceau, défenseur de Dreyfus et Père la Victoire. De Gaulle, homme du 18 juin et du sursaut de 1958. Ils ont choisi la République contre les tranchées politiques. C’est exactement le choix que la gauche républicaine doit faire en 2027 en participant à un rassemblement des Français qui la dépasse. Elle n’a pas le droit de se perdre dans ses querelles identitaires, ses primaires destructrices, ses synthèses vides.
Elle a le devoir de choisir : le renoncement ou le rassemblement.
Manuel Valls, ex-Premier ministre de François Hollande, ex-ministre des Outre-mer sous Emmanuel Macron
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Author : Manuel Valls
Publish date : 2026-05-04 16:00:00
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