De la résolution du Parlement européen sur la « souveraineté technologique » à la décision de la France d’abandonner l’usage de Zoom et de Microsoft Teams par les fonctionnaires, les appels à réduire la dépendance de l’Europe envers des solutions numériques étrangères – en particulier américaines et chinoises – se multiplient. Comme l’a formulé l’ancien commissaire européen Thierry Breton, les Européens risquent de devenir les « idiots utiles » des géants de la tech qui « domineront le cyberespace et chercheront à imposer leurs normes, leur vision du monde et la dépendance qui s’ensuit ».
Cependant, ces appels ne doivent pas occulter un défi bien plus pressant : celui de la diffusion des technologies. En Europe, l’adoption d’outils technologiques tels que l’intelligence artificielle (IA) par les entreprises, les organismes publics et les institutions de sécurité a été extrêmement lente et inégale.
Comme le montre un récent rapport de GLOBSEC suivant les progrès de l’adoption de l’IA en Europe, il existe de fortes disparités entre les Etats membres où sa diffusion a été rapide – comme le Danemark ou la Suède, où plus de 25 % des entreprises utilisent des outils d’IA – et ceux qui continuent d’accuser un retard. En Pologne et en Bulgarie, par exemple, les parts d’entreprises y ayant recours ne sont respectivement que de 4 % et 5 %. Avec seulement 8,5 % d’adoptants d’IA dans son secteur privé, la France se situe plutôt en queue de peloton.
L’écart de productivité ne fera que se creuser
Si cette tendance se maintient, l’Europe passera à côté d’opportunités importantes. Elle tire parti de son intégration au sein des écosystèmes technologiques transatlantiques. Elle abrite des institutions de recherche de premier plan, des entreprises innovantes dans les technologies de pointe, dont plusieurs « licornes », et demeure une destination privilégiée pour les investissements dans les infrastructures numériques, les centres de données et la R&D appliquée.
Hélas, les atouts de l’Europe ne se sont pas encore traduits par des gains de productivité et d’autres bénéfices tangibles. Sans une adoption et une diffusion plus rapides de l’IA, l’écart de productivité par rapport aux Etats-Unis (et à la Chine) ne fera que se creuser.
L’écart entre l’accès aux technologies de pointe et le rôle joué par l’IA et des outils similaires dans l’économie au sens large n’est pas dû à l’absence de solutions technologiques européennes. Il résulte d’obstacles organisationnels, réglementaires et institutionnels qui entravent l’utilisation des nouvelles technologies. Nos recherches ont par exemple montré que l’adoption de l’IA dans les pays européens est fortement liée à la santé de leurs écosystèmes de capital-risque – un constat peu surprenant, mais difficile à corriger rapidement.
Aujourd’hui, les solutions d’IA agentique ont des applications pratiques dans toute l’économie, tout comme l’IA physique dans le secteur manufacturier. Toutefois, comme le souligne le rapport de GLOBSEC, les outils d’IA sont actuellement adoptés principalement par un groupe limité de grandes entreprises européennes. Parmi celles comptant 250 employés ou plus, le taux d’adoption est passé de 30 % à plus de 55 % entre 2023 et 2025.
Une fausse solution au retard de l’IA
C’est une erreur de confondre les capacités techniques avec leur utilisation effective. Même si l’Union européenne développait un éventail de solutions d’IA nationales, rien ne garantirait une adoption accélérée. Tant que le débat ne portera pas davantage sur des facteurs plus « souples » tels que les frictions réglementaires, la disponibilité des compétences, la préparation organisationnelle ou les procédures d’achat, l’adoption à grande échelle et les gains de productivité resteront hors de portée.
Par ailleurs, insister sur des solutions exclusivement européennes, quel qu’en soit le coût, risque d’exclure de meilleures alternatives provenant d’ailleurs et de retarder leur adoption. Selon une estimation de 2024 réalisée par le Centre européen d’économie politique internationale (ECIPE), basé à Bruxelles, l’écart d’investissement entre l’UE et les Etats-Unis dans les secteurs de la technologie et du cloud s’élève à 1 360 milliards de dollars ; combler ce fossé exigerait un effort colossal, tant de la part du secteur privé que du secteur public.
La vraie question pour les décideurs européens
Si les Européens ont besoin de garde-fous clairs encadrant l’IA, l’informatique en nuage (cloud computing) et d’autres outils, des solutions purement centrées sur l’Europe sont tout simplement inatteignables. Les « dépendances » qui inquiètent les Européens ne sont pas seulement fonction de l’origine géographique des technologies. Elles reflètent plutôt les systèmes plus larges dans lesquels celles-ci sont intégrées.
Les technologies largement déployées, bien comprises et intégrées entre les secteurs renforcent la résilience, même lorsqu’elles sont fournies par des entreprises non européennes dignes de confiance. À l’inverse, des technologies nationales, si elles sont inférieures ou sous-utilisées, ne contribuent guère à améliorer la productivité, la sécurité ou, en fin de compte, l’autonomie.
Quel que soit l’état actuel des relations transatlantiques, les entreprises technologiques américaines jouent un rôle central dans le paysage européen des infrastructures et des services numériques. Et elles continueront de le faire pendant un certain temps encore. Leur présence constitue un mécanisme de diffusion essentiel, réduisant les obstacles à l’adoption et permettant aux petites entreprises et au secteur public d’accéder à des capacités de pointe qui, autrement, resteraient hors de portée.
La « souveraineté technologique » de l’Europe constitue une impasse si elle se traduit par des solutions moins nombreuses ou moins performantes ou par une adoption plus lente de celles-ci. La question pour les décideurs européens n’est donc pas de savoir si le continent doit continuer de s’appuyer sur l’IA et les autres solutions provenant d’Amérique, mais plutôt comment il peut les utiliser de manière large, efficace et sûre, tout en favorisant ses propres écosystèmes d’innovation afin d’améliorer sa compétitivité à l’échelle mondiale.
*Le général (à la retraite) John R. Allen est le directeur du GeoTech Center au sein de GLOBSEC, conseiller stratégique auprès de Microsoft et membre du conseil d’administration de Polar Semiconductor. Auparavant, il a été président de la Brookings Institution (2017-2022) et commandant de la Force internationale d’assistance à la sécurité de l’Otan en Afghanistan (2011-2013).
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/souverainete-technologique-pourquoi-leurope-risque-de-rater-le-train-de-lia-par-john-allen-NLWZJGQ4GREINNF7MQRN4IOM2A/
Author :
Publish date : 2026-05-04 05:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
