Cette semaine, j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains, et tant pis pour moi si je perds des lecteurs ! Car après moult hésitations, je me suis en effet résolu à aborder un sujet plus sensible que le conflit israélo-palestinien, la fiscalité des milliardaires ou l’état de forme d’Antoine Dupont. Je vais vous parler des pluriels en « x ».
CETTE INFOLETTRE REDEVIENT GRATUITE !
« Sur le bout des langues » reste bien sûr comprise dans l’abonnement à L’Express, mais elle est aussi accessible à tous ceux qui le souhaitent
Pour s’inscrire, suivez ce lien, sélectionnez « Sur le bout des langues », entrez votre adresse de messagerie dans le bandeau qui apparaît en bas de page et cliquez sur « Valider ».
Nous connaissons tous la règle pour les mots qui se terminent par -ou. Ils prennent un « s », sauf bijoux, cailloux, choux, genoux, joujoux, hiboux, poux (et ripoux pour les adeptes du verlan !). Mais savez-vous d’où elle vient ? D’une… erreur ! Pendant des siècles, en effet, les scribes utilisaient souvent des abréviations (allez composer des textes pendant des heures à la plume d’oie dans un monastère humide et vous ferez rapidement de même). Aussi avaient-ils pris l’habitude de remplacer les terminaisons des mots en -us par un signe ressemblant à un « x ». Ils écrivaient ainsi non pas chous, mais chox, comme le confirme Nina Catach dans son Dictionnaire historique de l’orthographe française (Larousse).
Le problème ? A la fin du Moyen Age, cette convention a été oubliée. Et l’on a cru que, conformément à la prononciation, il fallait ajouter un « u » devant le « x ». C’est alors seulement que chox est devenu choux…
La même bévue a été commise pour les mots se terminant par -al. Un cheval donnait des chevals, puis chevaus ? Les scribes, toujours économes de leurs efforts, écrivaient chevax. Mais, là encore, certains ont cru bon de rétablir le « u » quelques siècles plus tard, tout en conservant le « x ». Et voilà comment chevax a été transformé en chevaux.
Partant de là, certains considèrent qu’il ne serait pas absurde de régulariser tous les mots concernés en remplaçant ces « x » par des « s ». C’est notamment le cas de l’association Erofa, qui propose la règle suivante : « En finale de mot, le x non prononcé est remplacé par s. »
Voici ses principaux arguments :
1. Aboutir à une règle claire. Que le « s » devienne la seule marque du pluriel faciliterait l’apprentissage du français. La suppression de cette exception serait de surcroît conforme à l’histoire de la langue. Au cours des derniers siècles, nous sommes en effet déjà passés de quantitez à « quantités » et de loix à « lois ».
2. Reconstituer des familles de mots. Comme « sang » fonctionne avec « sanguin », chois rappellerait « choisir » et chaleureus « chaleureusement ». De surcroît, à l’exception de quelques termes comme « croix » ou « voix », cette évolution serait globalement respectueuse de l’étymologie puisque, comme on l’a vu, la présence d’un « x » à la fin des mots concernés résulte souvent d’une erreur.
3. Rendre la prononciation du « x » prévisible. La lettre x subsisterait en français, mais elle ne serait plus jamais muette. On la réserverait pour des mots comme « exercice » ou « taxi », où elle se prononce distinctement.
Imaginons un instant que cette proposition entre en vigueur. Nous écririons donc adieus, châteaus, chous, cheveus, jeus, hibous, landaus, travaus, vieus, etc. Et cela ne fait pas l’ombre d’un doute : nombre d’entre nous auraient aussitôt les yeux (les yeus ?) qui saignent – à commencer par l’auteur de ces lignes. Et cela est tout à fait normal. Car nous sommes tous soumis à une loi très puissante : la force de l’habitude.
Supposons que, demain, on nous impose subitement d’écrire abbaisser (avec deux « b »), poulmon (avec un « l »), monnoye (avec un « o » et un « y ») et même poësie (avec un tréma sur le « e »). J’en suis certain : vous, moi, mon collègue de bureau et mon voisin de palier auraient aussitôt le sentiment que l’on est en train d’assassiner notre belle langue nationale. A ceci près que… toutes ces orthographes ont existé (on les trouve dans les anciennes versions du dictionnaire de l’Académie française). Le plus drôle est que, bien souvent, ces nouvelles graphies qui nous semblent aujourd’hui si naturelles avaient provoqué un tollé lors de leur apparition. La force de l’habitude, vous dis-je…
Il est donc plus que probable qu’une éventuelle disparition des pluriels en « x » suscite des résistances chez tous ceux qui les ont connus et y sont légitimement attachés. Et tout aussi probable de penser que, d’ici deux ou trois siècles, les futures générations de francophones appliqueraient cette règle sans s’arracher les cheveus.
RETROUVEZ DES VIDÉOS CONSACRÉES AU FRANÇAIS ET AUX LANGUES DE FRANCE SUR MA CHAÎNE YOUTUBE
Du côté de la langue française
Les nouveaux mots du Petit Robert 2027
Comme chaque année, 150 nouveaux mots font leur entrée dans le Petit Robert 2027, qui vient de paraître. Parmi eux : marrainer (femme qui apporte son soutien à un projet), narchomicide (meurtre lié au trafic de drogue) ou encore gavé (beaucoup, très), régionalisme gascon aujourd’hui adopté par les nouvelles générations (« Ce burger est gavé bon ! »).
Adiflor offre 3650 liseuses aux écoles primaires au Tchad
Adiflor (Association pour la Diffusion Internationale Francophone de Livres, Ouvrages et Revues) vient d’envoyer 3650 liseuses numériques à des directeurs d’écoles primaires au Tchad. Ces micro-ordinateurs intègrent des contenus pédagogiques qui peuvent être consultés hors ligne. L’association prépare également une liseuse bilingue français/khmer pour le Cambodge, en vue du sommet de la francophonie qui se tiendra à Phnom Penh en novembre 2026.
De plus en plus de Français demandent à l’IA d’écrire à leur place
59 % des Français auraient déjà demandé à une IA d’écrire un texte à leur place. Une proportion qui atteint 83 % chez les 18-24 ans, selon une étude de la plateforme de cours en ligne Preply menée par l’institut Cesuswide auprès d’un échantillon de 1501 personnes.
Ça se dit comme ça… à Lyon et à Saint-Etienne
Bugne, déprofiter, gognand, radée, sarrason… Les Editions Le Robert poursuivent leur tour de France du français régional avec deux nouvelles éditions : Ça se dit comme ça à Lyon et Ça se dit comme ça à Saint-Etienne. Deux villes marquées par l’influence du franco-provençal, l’ancienne langue commune de ces territoires.
Ça se dit comme ça à Lyon, par Jean-Baptiste Martin, Le Robert.
Ça se dit comme ça à Saint-Etienne, par Jean-Luc Epaille et Olivier Glain, Le Robert.
Du côté des langues de France
Traduction des langues minoritaires : les IA bientôt notées
Qu’il s’agisse de ChatGPT, de Gemini ou du Chat (Mistral), les intelligences artificielles génératives affichent le plus souvent de très mauvaises résultats lorsqu’il s’agit de traduire les langues minoritaires. Des chercheurs bretons et gallois vont mettre en ligne un site qui permettra d’évaluer leurs performances.
Les langues régionales révélatrices des crises françaises ?
Tel est le raisonnement que développe ici la constitutionnaliste Véronique Bertile. Selon elle, la France, qui s’est construite sur un idéal monolingue, fait fi de la réalité multilingue de la société.
Participez aux rencontres de Salinelles du 29 mai au 31 mai
Les rencontres de Salinelles constituent le principal rendez-vous de l’édition et de la littérature d’oc. Organisées par Paul Martin-Granel, le fondateur des éditions de L’aucèu libre, elles proposent dans le parc et l’orangerie du château de cette petite commune du Gard lectures, salon du livre, conférences, poésie, exposition de livres d’artistes et concerts. Entrée libre.
Retrouvons-nous à Béziers pour parler des langues régionales
Une langue en plus, le documentaire de 52 minutes consacré aux langues dites régionales que j’ai conçu pour France 3, sera diffusé ce 27 mai à 18 heures 30 au Cirdoc de Béziers (Hérault) Je serai sur place afin de poursuivre les échanges. En voici la bande-annonce. Entrée libre. Réservation conseillée.
Du côté des langues du monde
L’incroyable aventure du gallois en… Patagonie
Opprimés sur leur sol par les Anglais, 150 Gallois sont partis au XIXe siècle dans le sud de l’Argentine avec l’espoir de préserver leur langue et leur culture. Cet article raconte leur incroyable aventure, laquelle se poursuit aujourd’hui.
A écouter
Pourquoi ne dit-on pas « Quelle heure est‑elle ? »
« Heure » est un mot féminin, et pourtant, on dit « quelle heure est‑il ? ». Dans sa chronique de RTL, Un bonbon sur la langue, Muriel Gilbert en donne la raison.
A regarder
Aval a la rivièra, par le groupe Abal
Réinterprétation inventive et, selon moi, réussie de ce chant traditionnel par le groupe polyphonique occitan Abal, dont l’ambition est de « réveiller des poésies chargées d’histoires grâce aux vestiges laissés par les poètes et poétesses » des siècles passés.
RÉAGISSEZ, DÉBATTEZ ET TROUVEZ PLUS D’INFOS SUR LES LANGUES DE FRANCE SUR la page Facebook dédiée à cette infolettre
Source link : https://www.lexpress.fr/culture/chateaus-jeus-hibous-vers-la-fin-des-pluriels-en-x-IWIXFN76MZHQ3LLXUGZUKWSABU/
Author : Michel Feltin-Palas
Publish date : 2026-05-19 04:15:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
