Chaque année, les services de renseignement américains ont pour obligation d’évaluer les menaces au niveau mondial et intérieur. Un rapport publié en mars en anglais, et une nouvelle fois traduit en français par les éditions des Equateurs sous le titre Menaces actuelles et futures vues par la CIA (parution le 28 mai). L’éditeur y associe la Stratégie nationale de sécurité, document explosif révélé par la Maison-Blanche en décembre, et qui s’apparente à une véritable déclaration de guerre contre l’Europe de la part de l’Amérique trumpiste.
Editorialiste au Monde, Alain Frachon préface l’ouvrage. Pour L’Express, il décrypte ces deux documents qui portent à des degrés divers la marque du trumpisme. Ce grand expert des relations internationales revient aussi sur le rapport de force entre Donald Trump et Xi Jinping, et estime que le président américain a abîmé la crédibilité américaine.
L’Express : A quel point l’influence trumpiste se fait-elle ressentir dans l’Evaluation annuelle des menaces de la communauté américaine du renseignement et dans la Stratégie de sécurité nationale, aujourd’hui traduits par les Equateurs ?
Alain Frachon : L’empreinte trumpiste, si on la cherche dans les documents stratégiques publiés par l’actuelle administration, est la plus prononcée dans le texte du 5 décembre 2025 sur la nouvelle Stratégie de sécurité nationale. L’accent n’est pas mis sur la Chine en tant que concurrent stratégique numéro 1 des Etats-Unis, même si c’est présent, et il n’y a quasiment rien sur l’Ukraine. Le sujet le plus saillant, c’est l’Europe. Ce document offre le portrait le plus hostile qu’on puisse imaginer venant de la part d’un allié, en particulier en ce qui concerne l’Union européenne. Il y a un désir de séparation évident de la part de l’Amérique. 80 000 soldats américains sont toujours présents en Europe, mais ce texte désamorce la mécanique de solidarité, cœur de l’alliance transatlantique. Nous ne sommes pas présentés en tant qu’alliés, mais comme adversaires économiques et même politiques, avec la dénonciation de notre conception de la démocratie. Nous savions que la Chine ne nous veut pas forcément du bien, et que la Russie représente une menace évidente. Mais on n’imaginait pas que les Etats-Unis puissent avoir une attitude aussi officielle et ostensible de dénigrement de l’Europe.
Dans l’Évaluation annuelle des menaces, dans laquelle la CIA, le FBI et les autres agences de renseignement doivent présenter au Congrès l’état de la sécurité nationale, la marque du trumpisme est ailleurs. On la retrouve dans l’importance accordée aux questions de sécurité intérieure, c’est-à-dire à l’immigration et au narcotrafic. Le réchauffement climatique n’existe pas. Le document insiste sur les succès remportés au bout d’un an contre l’immigration illégale. Il est vrai que Joe Biden avait délaissé la frontière avec le Mexique, et que l’administration Trump a eu des résultats sur ce sujet.
Par ailleurs, dans ce document des agences de renseignement, on trouve un tableau plus classique de la Chine présentée comme un concurrent, à côté de la Russie, de l’Iran ou de la Corée du Nord. Sur le plan stratégique, économique, technologique, elle est dépeinte comme un adversaire potentiel, et le rival numéro un pour la prépondérance mondiale. Le portrait de l’Europe est aussi dévastateur que dans le document du 5 décembre, mais il n’y a pas de conclusions politiques. La nouvelle Stratégie de sécurité nationale, elle, explique clairement que vu que l’Europe est un continent vieillissant miné par l’immigration, sans croissance économique, avec une conception de la démocratie qui n’est pas celle de l’administration Trump, il faut soutenir les partis « patriotiques » pour qu’elle ne sombre pas davantage. Les partis ne sont pas nommés, mais on reconnaît aisément l’AfD ou Reform UK, autrement dit des formations avec une opposition radicale à l’immigration, une critique de l’Union européenne et une position empathique avec la Russie de Vladimir Poutine. Selon l’administration trumpiste, l’Europe développe des attentes bien trop ambitieuses pour la guerre en Ukraine, prolongeant ainsi le conflit.
Avez-vous été frappé par d’autres choses dans le document de la CIA et des agences du renseignement ?
Il y a une insistance sur la banalisation de la guerre comme mode de règlement des conflits. Selon le Peace Research Institute d’Oslo, on recensait fin 2024 61 conflits armés entre petites et moyennes puissances, un des chiffres les plus élevés depuis la fin de la guerre froide. La CIA s’en inquiète clairement. Le document mentionne aussi les nouveaux territoires de la guerre, avec le cyberespace ou l’espace extra-atmosphérique. La Chine est dépeinte comme l’acteur qui a le plus développé une capacité de nuisance dans le cyberespace. L’Arctique est aussi présenté comme un nouveau point « chaud » de la course au leadership mondial entre les Etats-Unis et le duo Chine-Russie. Pour l’Arctique, la Russie est le « principal défi » aux yeux des Américains, le pays ayant dans cette zone une partie de sa flotte et de sa capacité nucléaire. Le document insiste sur le côté opérationnel et fondamental de l’amitié sino-russe, et montre comment la Chine a aidé la Russie à tenir face à l’embargo économique provoqué par la guerre en Ukraine.
Par ailleurs, la CIA et les autres agences expliquent que ce qui départagera la Chine et les Etats-Unis, c’est l’intelligence artificielle et l’informatique quantique. Des technologies de nature duale, militaire et civile, qui domineront demain le champ de bataille. Le texte pointe également le fait que le monde entier modernise les arsenaux nucléaires, mais aussi les armes biologiques et bactériologiques. Cela à un moment où il n’y a plus aucun traité sur la gestion des armes nucléaires entre les deux premières puissances dans le domaine, les Etats-Unis et la Russie, et alors que la Chine refuse de participer à la moindre négociation tant que son arsenal ne sera pas équivalent à celui des Américains.
Trump et Xi ne sont pas sur un pied d’égalité.
Que retenez-vous du récent sommet entre Donald Trump et Xi Jinping ?
On imagine volontiers un dialogue entre deux hommes qui pensent que tout peut se résoudre avec des deals. Mais c’est faux. Du côté chinois, la politique l’emportera toujours sur l’économie. Ils sont prêts à faire des concessions nécessaires, des Boeing au soja, qu’ils ne respecteront d’ailleurs pas. Trump dit « mon ami Xi Jinping », mais Xi Jinping n’utilise jamais ce terme. Le dirigeant chinois a un objectif stratégique : assurer la prépondérance de son pays. Il est mû par une idéologie. Il a un cadre, sait où il veut aller. A ses yeux, les Etats-Unis sont le chef de file du camp occidental qui veut contenir l’expansion chinoise et l’empêcher d’accéder à son rang de superpuissance numéro 1. Trump à l’inverse pense que tout peut se résoudre par un compromis. Il n’a aucune vision stratégique. Ils ne sont donc pas sur un pied d’égalité. Il est arrivé en Chine lesté d’une série d’échecs, il a mobilisé une partie des forces d’habitude situées dans le Pacifique pour l’Iran. Cette guerre a aussi montré que l’industrie de la défense américaine ne produisait pas des missiles assez vite. Trump n’a pas fait tomber la République islamique, il n’a rien obtenu sur le nucléaire.
L’un des rares objectifs stratégiques définis du côté américain, c’est d’être la première puissance énergétique mondiale en matière d’hydrocarbures, d’où l’intervention au Venezuela.
Selon vous, la Chine a été la grande gagnante au niveau mondial de l’année 2025. L’est-elle déjà en 2026 ?
Dans la bataille technologique des microprocesseurs les plus avancés pour l’IA, les Etats-Unis ont toujours l’avantage. Or comme le souligne la CIA, les composantes de la puissance se retrouvent là.
Par ailleurs, depuis que je suis journaliste, j’ai connu des annonces régulières sur le déclin américain. Pourtant, j’étais aux Etats-Unis durant les années Reagan et les années 1990. Cette hantise du déclin du monde occidental porte la marque de l’antiquité gréco-romaine, qui était déjà obsédée par des âges d’or révolus. Je m’en méfie donc toujours. Mais il est difficile de nier la puissance émergente de la Chine.
Avec la guerre en Iran, Donald Trump a selon vous abîmé la crédibilité des Etats-Unis. Pourquoi ?
Il a dévalué la parole des Etats-Unis. On a beau dire « oui c’est Trump », il y a un moment où l’on ne peut pas dire tout et son contraire d’un jour à l’autre. Les trumpistes le dépeignent un génie politique. Mais au bout du compte, on ne sait plus ce qu’il veut, quel est son objectif. Il y a une perte de crédibilité. Les Américains n’ont jamais eu un président qui se croyait obligé de parler plusieurs fois par jour. Au contraire, il y avait une réserve présidentielle.
La grande inquiétude aujourd’hui, c’est Taïwan. Trump est tellement en position de demandeur pour un deal, notamment pour sa balance commerciale, qu’il est capable de faire, sans même s’en rendre compte, des concessions rhétoriques au sujet de Taïwan. Or la dissuasion est clé pour l’île. Le jour où les Chinois ne se poseront plus la question de savoir si les Etats-Unis sont prêts à intervenir ou non, ils auront gagné. Trump va peut-être porter un coup fatal à l’ambiguïté constructive qui était la ligne de Washington. Le Taiwan Relations Act de 1979 impose aux Etats-Unis de fournir à l’île les moyens de se défendre, mais pas d’intervenir directement. Joe Biden a fait savoir qu’il interviendrait. Trump n’a jamais repris ce langage. Mais les Etats-Unis jouent sur ce dossier leur crédibilité vis-à-vis de leurs alliés en Asie, qui sont très inquiets et ont bien vu comme le président avait traité ses alliés européens.
En ce qui concerne l’Iran, les Américains ne veulent pas donner l’impression de relégitimer la République islamique en étant forcés à un accord. Mais en même temps, je ne suis pas de ceux qui pensent que le régime iranien sort renforcé de la séquence. Les bombardements ont créé deux millions de chômeurs. Le régime est à bout de souffle, et n’a plus rien à proposer. Si dans un an le régime la République islamique s’effondrait, je ne serais pas étonné.
Menaces actuelles et futures vues par la CIA, préface d’Alain Frachon. Les Equateurs, 230 p., 20 €.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-05-25 15:00:00
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