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« Augmenter le Smic, c’est généraliser la pauvreté par le bas » : l’alerte de deux économistes

« Augmenter le Smic, c’est généraliser la pauvreté par le bas » : l’alerte de deux économistes

Le 1er juin, le Smic a augmenté de 2,41 %, porté par le déclenchement automatique de l’article L. 3231-5 du Code du travail. Cumulée à la revalorisation de 1,18 % du 1er janvier, la hausse dépasse 3 % en moins de six mois, indexée sur la seule inflation, déconnectée des gains de productivité qui devraient pourtant tirer toute progression salariale durable. Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou en a fait un trophée social. A tort. Cette énième envolée du salaire plancher n’est pas la victoire des travailleurs qu’on nous chante : c’est l’humiliation infligée aux classes moyennes françaises, sommées d’applaudir leur propre déclassement.

Le piège statistique du « coup de pouce »

Le mythe de la générosité de la République se nourrit d’une illusion d’optique. Quand le Smic progresse plus vite que tout, ce ne sont pas les pauvres qui s’enrichissent : ce sont les classes moyennes qui s’appauvrissent en termes relatifs. La France détient le ratio Smic/salaire médian le plus élevé d’Europe, classée par Eurostat dans le groupe des pays où ce ratio dépasse 60 %, quand l’Allemagne reste dans la tranche 50-60 %. Loin d’être un titre de gloire, c’est le symptôme d’un effondrement de la hiérarchie salariale. Nous n’avons pas créé un pays plus juste : nous avons créé un pays plus plat.

Le phénomène a un nom, désormais consacré jusqu’à l’OCDE : la « Smicardisation ». En une décennie, le SMIC net a progressé de 26,35 %, contre 22,83 % pour le salaire médian. La proportion de salariés au SMIC est passée de 11 % à 14,6 %, et la moitié du privé touche entre un SMIC et un SMIC et demi. Cette compression n’est pas le fruit du marché, mais la conséquence mécanique d’un plancher qui s’élève sans contrepartie productive. La France ne combat pas la pauvreté : elle la généralise par le bas.

La trappe à pauvreté camouflée en politique sociale

Le plus cynique reste à venir. Pour rendre un Smic artificiellement élevé compatible avec l’emploi, la France a empilé trente ans d’allègements de cotisations dont le coût atteint 78,4 milliards d’euros par an, en hausse de 30 % depuis 2021. Une bombe que les Français paient deux fois : par leurs impôts et par le blocage de leur progression salariale.

Le dispositif est dégressif. Les charges patronales au Smic sont près de deux fois moindres qu’au plafond de la Sécurité sociale, et l’exonération s’évapore à 1,6 Smic. À l’embauche, l’entreprise rationnelle concentre ses postes au plancher ; en cours de carrière, toute augmentation lui coûte deux fois, en salaire brut et en perte d’exonération.

La DREES (octobre 2024) chiffre froidement le piège : pour augmenter de 100 euros le revenu disponible d’un célibataire au Smic, l’employeur doit débourser 442 euros. Effet aberrant : augmenter un salarié entre 1 et 1,6 Smic coûte plus cher que d’augmenter un salarié déjà au-dessus. La République a inventé une politique sociale qui interdit aux pauvres de devenir classes moyennes, et qui pousse les entreprises à les y maintenir.

Les exclus du marché : jeunes, peu qualifiés, immigrés

La théorie économique le rappelle avec une cruelle simplicité : aucun employeur n’embauche durablement un salarié dont la productivité est inférieure au coût. Quand le Smic chargé dépasse la valeur qu’un travailleur peut produire, celui-ci n’est pas sous-payé, il est exclu. Voilà l’angle mort moral d’un débat saturé de bons sentiments.

Le verdict empirique est implacable. Le taux de chômage des 15-24 ans atteint 21,1 % au premier trimestre 2026, près de trois fois la moyenne nationale. Dès 2007, le Conseil d’analyse économique, Philiipe Aghion, Gilbert Cette, Daniel Cohen, Jean Pisani-Ferry, avertissaient que le coût du Smic constituait « une barrière significative » à l’embauche des jeunes peu qualifiés ; l’IZA World of Labor 2024 le confirme. Pour les nouveaux arrivants, le drame est plus aigu : diplômes non reconnus, langue imparfaite, réseau inexistant, l’immigré récent voit toutes les portes du marché légal se claquer d’un coup. Quand la République prétend protéger les fragiles en interdisant qu’on les emploie, elle ne protège personne : elle condamne au chômage, à l’assistanat ou au travail au noir.

Choc de simplification, choc de liberté

L’heure n’est plus aux rafistolages. La logique économique commande à terme la suppression pure et simple du Smic : un prix fixé par décret n’a pas plus de raison d’exister sur le marché du travail que sur n’importe quel autre. Le Danemark, la Suède et la Finlande prospèrent sans salaire minimum légal, en confiant cette responsabilité à la négociation collective sectorielle.

La priorité immédiate, c’est la désindexation du Smic. Couper le mécanisme d’auto-revalorisation enclenche une érosion réelle année après année, jusqu’à ce que le plancher perde toute capacité de nuisance sur l’emploi. Aucune baisse nominale, donc aucun choc social, mais la négociation collective et les gains de productivité retrouvent enfin leur rôle dans la fixation des salaires. Un choc de baisse complémentaire à 1 200 euros bruts entérinerait la trajectoire ; les rémunérations d’apprentissage et de professionnalisation, déjà fixées en pourcentage du SMIC, s’ajusteraient mécaniquement à ce nouveau plancher.

Second pilier : la simplification fiscale. Il serait incohérent de dénoncer une trappe à pauvreté pour la remplacer par une autre. Pas de nouveau crédit d’impôt ciblé, pas de nouveau dispositif dégressif. La réponse libérale est inverse : lisser les cotisations patronales sur l’ensemble de la distribution des salaires. Plutôt que de subventionner les bas salaires pour mieux y enfermer leurs titulaires, baissons uniformément le coût du travail, sans seuil punitif, sans effet de cliquet. La progression salariale redevient rentable, et chacun retrouve la dignité de vivre de ce qu’il produit.

Le Smic à la française n’est plus un bouclier : c’est un mur. Derrière ce mur, ce sont les classes moyennes qu’on enterre, mais aussi des millions de jeunes et de peu qualifiés que la République prive du droit le plus élémentaire : celui d’être utile.

*Nathalie Janson est économiste, professeur associé à Neoma BS et présidente du think tank GenerationLibre ; Joris Valentini a une formation en finances et en économie. Il est actuellement étudiant à l’ESSEC et chargé de mission à GenerationLibre.



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Publish date : 2026-06-02 11:00:00

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