Dans le jargon diplomatique, la Suisse est souvent présentée comme le « postier » des Etats-Unis et de l’Iran. La raison ? Les deux pays, qui n’ont plus de relations diplomatiques, ont indirectement échangé depuis 1979 par le biais de l’ambassade de Suisse à Téhéran qui possède un « mandat de puissance protectrice » pour le compte des Américains. C’est grâce à ce canal privilégié que Washington peut faire passer des messages à ses homologues iraniens, et vice versa. En mars dernier, Berne a annoncé la fermeture temporaire de son ambassade à Téhéran en raison de la guerre au Moyen-Orient. Toutefois, « dans le cadre de ses bons offices, la Suisse continuera à maintenir une ligne de communication ouverte entre les Etats-Unis et l’Iran, en consultation avec les deux pays », a précisé le ministère des Affaires étrangères.
Tim Guldimann, ambassadeur suisse en Iran entre 1999 et 2004, a été l’un de ces fameux « postiers ». Des tractations secrètes aux négociations nucléaires, il a observé de près les moments clés de la relation entre Washington et Téhéran. Fin connaisseur des rouages diplomatiques iraniens, son décryptage pour L’Express éclaire les pourparlers actuels avec Donald Trump. Entretien.
L’ex-ambassadeur Tim Guldimann.
L’Express : Quel était le rôle de la Suisse avec son « mandat de puissance protectrice » ?
Tim Guldimann : Utiliser la représentation des intérêts offerte par la Suisse constitue un mécanisme de communication entre deux Etats ayant rompu leurs relations diplomatiques et consulaires. La dimension diplomatique concerne les relations entre gouvernements, tandis que la dimension consulaire porte sur la protection des intérêts des ressortissants respectifs. A l’époque où j’exerçais ces fonctions, le canal suisse était utilisé dans les deux sens, ce qui simplifiait considérablement les échanges.
Pourquoi la Suisse a-t-elle endossé ce rôle ?
Le rôle de la Suisse dans ce domaine est étroitement lié à sa tradition de neutralité. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a représenté les intérêts de nombreux Etats en conflit. Dans le prolongement de cette tradition, la Suisse a assumé la représentation des intérêts américains en Iran à la suite de la révolution iranienne et de la prise d’otages de 52 diplomates et civils américains par des étudiants iraniens dans l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran entre 1979 et 1981.
Du côté iranien, la représentation des intérêts de l’Iran aux Etats-Unis a d’abord été assurée par l’Algérie à partir de 1981. En 1992, cette fonction a été reprise par le Pakistan, qui l’exerce depuis lors. Mais à l’époque où j’étais en poste à Téhéran, les Iraniens utilisaient également la voie suisse pour communiquer avec les Etats-Unis.
Comment ces messages entre Washington et Téhéran transitaient-ils ?
Il faut être très clair : ce n’était pas de la médiation. Notre rôle était celui d’un facteur. Lorsque le gouvernement iranien voulait transmettre un message à celui des Etats-Unis, les autorités à Téhéran nous contactaient. Je me rendais alors au ministère des Affaires étrangères, où l’on me remettait un message écrit. Je le lisais pour en prendre connaissance – c’est là toute la différence avec un facteur traditionnel ! – puis j’emportais le document avec moi. Il m’arrivait éventuellement de faire un bref commentaire aux Iraniens, mais cela n’avait pas d’importance pour la transmission du message.
Ensuite, depuis l’ambassade de Suisse, nous envoyions ce message par cryptofax à Berne ainsi qu’à l’ambassade suisse à Washington. Là-bas, le document était imprimé puis remis physiquement au département d’Etat américain. Le même procédé fonctionnait dans l’autre sens.
Les contacts se faisaient-ils uniquement par écrit ?
Une autre forme de communication existait : il arrivait que le ministère iranien des Affaires étrangères me convoque et qu’un haut responsable, par exemple un vice-ministre, me communique oralement certaines informations, sans qu’elles prennent la forme d’un message écrit officiel. Il souhaitait néanmoins, sans le dire, que ces informations soient transmises aux autorités concernées. Je me chargeais alors de cette transmission, dans un cadre moins formel que celui des communications officielles. Mais en raison de l’absence de relations diplomatiques entre les deux pays, la nature précise de ces communications ne peut être évoquée. Il fallait rester discret…
Ces contacts pouvaient-ils faire bouger les choses sur le plan opérationnel ?
Dans certains domaines, notamment consulaires, ce rôle a parfois dépassé la simple transmission de messages. Au cours des dernières années, la Suisse a notamment contribué à faciliter la libération de certains citoyens américains détenus en Iran. Cette action relevait de la représentation consulaire. Il est important de préciser qu’elle concernait uniquement les citoyens américains ne possédant pas la nationalité iranienne. En effet, les personnes ayant la double nationalité sont considérées par les autorités iraniennes comme des citoyens iraniens avant tout, indépendamment de leur autre nationalité. Dans de telles situations, les autorités suisses pouvaient néanmoins attirer l’attention des autorités iraniennes sur la nationalité américaine de la personne concernée et solliciter leur coopération. L’issue de ces démarches dépendait alors largement de la bonne volonté des autorités iraniennes.
A quelle période y a-t-il eu une intensification des contacts par l’intermédiaire de la Suisse ?
Cette activité de transmission des messages a pris une importance particulière après le 11 septembre 2001. Entre les attentats et la conférence de Bonn, consacrée à la formation du gouvernement afghan dirigé par Hamid Karzaï. Une coopération de facto s’est développée entre les Etats-Unis et l’Iran en vue de soutenir la mise en place des nouvelles autorités afghanes. Les autorités iraniennes avaient apporté un soutien important aux efforts visant à stabiliser l’Afghanistan et à mettre en place de nouvelles institutions politiques. Cette coopération passait en partie par le canal suisse, mais également par des contacts directs établis sur place dans le cadre de la conférence.
Mais la décision du président George W. Bush d’inclure l’Iran dans « l’Axe du mal » en janvier 2002 a été perçue comme un tournant majeur. Elle a été d’autant plus mal accueillie qu’elle intervenait après une période de coopération relativement constructive entre les deux pays. Cela a brutalement interrompu cette dynamique et compromis les espoirs de rapprochement qui avaient commencé à émerger.
Lorsque vous étiez en poste à Téhéran et que Mohammad Khatami était président au même moment que Bill Clinton, vous aviez un très fort espoir de pouvoir aider à renouer des relations diplomatiques entre les deux pays. Pourquoi cela a-t-il échoué ?
Beaucoup pensaient – et moi aussi – que Khatami serait en mesure d’engager des réformes profondes et d’orienter progressivement le système politique iranien vers davantage de démocratie, un renforcement de l’Etat de droit et une plus grande liberté d’expression. Cependant, très rapidement, il est apparu qu’il ne disposait pas des moyens nécessaires pour transformer les structures conservatrices et répressives du régime. Cette incapacité a engendré une certaine déception à l’égard du projet réformateur auquel nombre d’observateurs avaient cru. A l’époque, l’analyse de la vie politique iranienne reposait largement sur l’opposition entre réformateurs et conservateurs. Aujourd’hui, cette distinction semble beaucoup moins pertinente qu’elle ne l’était alors.
Les récits de nombreux sommets successifs depuis 1979 racontent que les Iraniens sont de très fins diplomates. Qu’avez-vous observé lorsque vous étiez en poste ?
Il s’agit d’un contexte culturel différent, dans lequel les situations sont souvent moins tranchées qu’elles ne le sont en Occident. Une certaine ambiguïté est parfois maintenue volontairement, ce qui permet de préserver une plus grande marge de manœuvre dans les relations et les négociations. La langue persane elle-même reflète, dans une certaine mesure, cette approche. Elle comporte plusieurs termes qui pourraient être traduits par « tromperie » ou « dissimulation », mais dont le sens ne correspond pas exactement à la conception occidentale, plus cartésienne, de la « fraude » ou du « mensonge ». Cette dimension culturelle m’est apparue de manière particulièrement frappante lors de mon apprentissage du persan. Pendant les cinq années que j’ai passées en Iran, une professeure venait quotidiennement me donner des cours à domicile. Un jour, elle m’a expliqué que le mot persan désignant la « vérité » est haqiqat et que son pluriel est haqayeq. Je lui ai alors demandé comment il pouvait exister un pluriel du mot « vérité ». Ma question l’a surprise, car pour elle il allait de soi que, dans sa culture, il puisse exister plusieurs vérités.
Ce constat vaut aussi pour les diplomates. Mais ce que j’ai remarqué surtout, c’est qu’il y avait un très grand professionnalisme chez les Iraniens. A mon époque, il y avait une vraie confiance mutuelle. J’entretenais des relations de confiance avec de nombreux responsables iraniens, comme Mohammad Javad Zarif [l’actuel vice-président de la République islamique chargé des affaires stratégiques, ndlr], qui occupait alors les fonctions de vice-ministre des Affaires étrangères. Par la suite, après avoir pris un congé du service diplomatique en 2004, j’ai participé à des discussions sur le dossier nucléaire iranien dans le cadre d’un débat organisé par une fondation américaine de médiation. Dans ce contexte, nous avons encore eu des discussions avec Zarif lorsqu’il était ambassadeur de l’Iran auprès des Nations unies à New York.
La situation aujourd’hui semble totalement bloquée entre Téhéran et Washington. A l’inverse d’autres présidents américains qui ont observé une « prudence stratégique », Donald Trump a-t-il sous estimé l’Iran militairement et diplomatiquement ?
Il a en tout cas généré un grand chaos. Avant la guerre, le régime iranien traversait une période de grande fragilité. Sur le plan intérieur, il faisait face à d’importants mouvements de contestation qui avaient détruit le reste de sa légitimité. Sur le plan extérieur, sa position s’était également détériorée, notamment à la suite du changement de régime en Syrie. Les autorités iraniennes avaient en particulier perdu une partie de leur capacité à maintenir certaines liaisons stratégiques avec leurs alliés régionaux, notamment le Hezbollah. Le régime se trouvait donc dans une situation de faiblesse relative, tant à l’intérieur du pays qu’à l’échelle régionale. Dans ce contexte, la politique menée par Donald Trump a eu, selon moi, un effet inverse à celui recherché : consolider un régime qui se trouvait auparavant dans une position beaucoup plus vulnérable. Au lieu de l’affaiblir, elle a contribué à renforcer sa cohésion interne et à accroître son influence régionale grâce au contrôle de facto du détroit d’Ormuz.
Les tensions entre le président américain Donald Trump et le Premier ministre Benyamin Netanyahou se font de plus en plus visibles. Le pari de Téhéran de fracturer l’alliance américano-israélienne est-il en train de porter ses fruits ?
Oui, les Iraniens disposent de leviers d’influence qui leur ont permis d’obtenir, indirectement, que Donald Trump adopte une position moins conciliante à l’égard d’Israël au Liban. Donald Trump tenterait d’imposer une limitation à l’action israélienne sur ce théâtre d’opérations, dans la perspective d’obtenir une attitude plus ouverte de la part de l’Iran. La dimension libanaise est ainsi devenue un enjeu central, en partie, en raison de la politique menée par Donald Trump.
Les différentes parties tâtonnent et tentent d’explorer diverses options. Dans ce contexte, une question demeure ouverte : celle de la nature et de la portée des relations futures de l’Iran avec la Chine, voire avec la Russie. Pour l’heure, malgré ses relations avec Pékin, Téhéran ne peut se passer totalement des Etats-Unis : les transactions financières internationales demeurent largement tributaires du système financier américain.
Voyez-vous ce régime survivre à ce conflit ?
Rien n’est définitif mais les régimes autoritaires peuvent perdurer longtemps, comme l’illustrent différents exemples historiques tels que l’Union soviétique, Cuba ou la Corée du Nord. La question est de savoir s’il conserve encore une capacité militaire durable et surtout, comment remédier à la situation économique extrêmement désastreuse de la population. C’est d’ailleurs ce qui a déclenché les dernières manifestations nationales, réprimées avec une brutalité extrême. Il n’y a aucune perspective d’avenir. La légitimité du régime auprès de la population apparaît aujourd’hui détruite, à l’exception de la minorité qui en tire directement des bénéfices. Toutefois, cette perte de légitimité ne suffit pas nécessairement à entraîner une chute rapide du système en place.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/entre-liran-et-les-etats-unis-les-coulisses-du-canal-suisse-racontees-par-un-ex-ambassadeur-il-VRLU623X3FGV5JFFGPMWWEEBMI/
Author : Charles Carrasco
Publish date : 2026-06-06 05:45:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
