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Mort de Bernadette Chirac, dernière première dame d’un siècle révolu

Mort de Bernadette Chirac, dernière première dame d’un siècle révolu

Ce n’est pas si facile, mourir. Bernadette Chirac n’avait plus goût à grand-chose depuis la disparition de sa fille aînée, Laurence, en avril 2016. Elle était l’ombre d’elle-même depuis le décès de son époux, Jacques, en septembre 2019. Mais elle s’est accrochée à la vie avec l’obstination qui l’a portée depuis l’enfance. Jusqu’à l’ultime seconde, malgré l’obscurité qui gagnait chaque jour, Bernadette Chirac a lutté.

Elle naît Chodron de Courcel au printemps 1933, dans une famille bourgeoise qui ne manque ni de propriétés ni d’argent. La guerre ? La fillette la passe dans le château d’une tante maternelle, près de Gien. Plus tard, elle fréquente les institutions catholiques, et se prépare pour un beau mariage. « De la tenue en toutes circonstances », lui rappelle régulièrement sa mère, Marguerite. Chez les Chodron de Courcel, une jeune fille ne sort pas « en cheveux », elle se maquille avec discrétion et elle ne porte pas de pantalon.

Lorsqu’elle rencontre Jacques Chirac à Sciences Po, Bernadette est aussi timide et discrète qu’il est charmeur et séduisant. Trop heureuse d’avoir été choisie par ce camarade d’études au sourire de jeune premier, elle l’épouse, venant à bout de la résistance de ses parents, qui avaient prévu pour elle un parti mieux né et plus fortuné. La mariée rêve d’un mari haut fonctionnaire, à la carrière toute tracée. Elle comprend vite que si elle ne veut pas changer de mari, il lui faut changer de rêve : « Vous ratez tout et vous faites tout rater aux autres », lui lance-t-il un soir du printemps 1965, alors qu’elle a refusé de le rejoindre en Corrèze où il vient d’être élu conseiller municipal de Sainte-Féréole. Alors Bernadette plie.

Dans l’ombre du conquérant

Elle supporte la colère de son père, Jean de Courcel, qui tient la politique en horreur, elle supporte les absences de Jacques Chirac, pour qui toutes les occasions sont bonnes de quitter le nid, elle supporte cette vie qu’elle n’a pas choisie mais dont elle entend bien ne pas être exclue. Pour aider son mari, elle est même sur le terrain à sa place lorsqu’il est retenu à Paris. Tant et si bien qu’en 1979, il lui demande d’être candidate elle aussi aux élections cantonales. « Le plus beau jour de ma vie », dira-t-elle à une amie quarante ans plus tard.

Sa liberté, elle la conquiert de haute lutte. Avant d’entrer en politique, soucieuse de ne pas se contenter d’élever ses deux filles, Bernadette Chirac reprend des études, contre la volonté de son mari. Elle n’ira pas au bout du cursus : la maladie de Laurence, atteinte d’anorexie mentale à la suite d’une méningite mal diagnostiquée, et la carrière de Jacques, qu’elle doit épauler dans sa circonscription pendant qu’il est à Matignon, ne lui laissent d’autre choix qu’un dévouement quotidien, rythmé par les voyages entre la Corrèze et Paris.

« Madame Valises », comme elle se surnomme elle-même, a un caractère de chien. Elle est susceptible, cassante, autoritaire, odieuse parfois. Chacun sa place, et les vaches seront bien gardées. A l’hôtel de ville de Paris, que Jacques Chirac gagne en 1977, elle régente tout, dépenses fastueuses et train de vie somptuaire, mais elle est parcimonieuse avec ses propres deniers. Elle court les mondanités, qu’elle adore autant que son mari les fuit. Pourtant, c’est l’une des périodes les plus douloureuses de sa vie. Laurence va mal ; Claude, la cadette, attirée un moment par les paillettes du showbiz, s’est finalement rapprochée de Jacques Chirac, dont elle est désormais conseillère en image. Bernadette peine à trouver sa place entre le père et la fille, entre le mari et les différentes femmes qui se posent, de-ci de-là, dans sa vie.

Lorsque Chirac est élu président de la République, en 1995, c’est à peine si son épouse est conviée à partager la fête, bousculée par les militants, déconsidérée par l’entourage politique du nouveau chef de l’Etat. Les deux premières années sont épouvantables. Bernadette Chirac détonne sur la photo, avec sa coiffure bien apprêtée et ses tenues tellement vieille France. Claude veille à l’écarter, cette mère qu’elle juge ringarde, trop snob, trop décalée. Pour un peu, les Français oublieraient qu’elle est là.

La revanche de « la Tortue »

Fidèle à elle-même, Bernadette se replie sur ce qui lui est familier pour mieux revenir au front. Elle prend en main l’intendance de l’Elysée et tyrannise le personnel quand elle n’est pas au volant de sa petite voiture rouge à sillonner la Corrèze, dont elle devient l’une des figures. Pas question de continuer à faire la potiche. Elle décide, comme Première dame, de s’investir dans l’accueil des enfants et des adolescents dans les hôpitaux, lance l’opération « Pièces jaunes », dont le succès ne se démentira pas. En politique aussi, la jeune femme qui rechignait cède la place à une personnalité aussi populaire que son mari, voire plus – en tout cas plus sensible à la réalité du pays : en 2002, elle est l’une des premières à anticiper la forte progression du Front national à l’élection présidentielle.

Justice est enfin rendue à cette guerrière en tailleur. Non qu’elle soit devenue plus accommodante ; simplement, maintenant, son franc-parler fait son succès. Il n’y a qu’avec son petit-fils Martin qu’elle sait se montrer généreuse, attentive, tendre – aimable, en un mot. Dans l’arène politique, les élus de son camp se disputent son soutien, partout en France ils la réclament. « La Tortue », comme l’appelle Jacques, gagne la ligne d’arrivée en fort meilleur état que le lièvre… Les ennemis d’hier se plient en quatre pour revenir dans ses petits papiers. La Corrèze, où elle est réélue sans discontinuer, la plébiscite. L’opinion la choisit, et la place en tête des premières dames les plus aimées.

Bernadette Chirac savoure sa revanche, jamais à court d’une petite vacherie avec ceux dont elle n’a oublié ni les lâchetés, ni les abandons. Le seul à qui elle finit par pardonner, c’est Nicolas Sarkozy, traître à la chiraquie en 1995 mais plus tard si chaleureux, si prévenant… Entre 2002 et 2004, alors qu’il est entré au gouvernement et s’est installé Place Beauvau, le ministre de l’Intérieur et l’épouse du président de la République se retrouvent dans un appartement prêté par un proche pour discuter tranquillement. Des rendez-vous au secret, loin de Jacques Chirac et de sa rancune inexpugnable. Plus tard, à la veille des primaires de la droite en 2016, Bernadette ne le cache pas : elle préfère « cent fois » son turbulent rival à l’austère Alain Juppé, qu’elle boude avec ostentation. Sa complicité, sa proximité avec Sarkozy est telle qu’au décès de Laurence, sa mère et l’ancien président la veillent ensemble. » [Carla et moi] On l’aime », répète-t-il en 2019, à la télévision, alors qu’on dit Bernadette Chirac très affaiblie par la mort de son mari.

Désormais c’est Claude qui veille sur elle. L’accident vasculaire de l’ex-chef de l’Etat, en 2005, puis son lent déclin, ont rapproché les deux femmes. Après des années de relations tendues, les voilà les gardiennes d’un temple aux colonnes d’argile. Pour protéger la santé de « Jacques », son épouse et sa fille l’empêchent de fumer, pour protéger son image elles le tiennent enfermé, pour prévenir les mots crus qui lui échappent de plus en plus souvent, elles le contraignent au silence. Bernadette n’a pas la victoire magnanime ; elle fait payer au prix fort toutes ces années de petites humiliations et de grands désespoirs.

Vestige d’un ancien monde

Lorsque à son tour, les tourments et l’épuisement la fragilisent, la vieille dame quitte enfin cette scène dont elle a tant aimé l’éclat. Elle apparaît encore parfois, le visage creusé, le dos courbé, poussée par sa fille dans une chaise roulante. Vestige d’une époque où le divorce n’était pas convenable, où la banque exigeait l’autorisation de monsieur pour ouvrir un compte à madame, où le sacrifice d’une mère pour ses enfants était tout simplement normal. Bernadette Chirac a été une femme politique à part entière, la femme d’un homme politique hors du commun, la dernière première dame d’un siècle révolu, l’épouse trompée d’un mari autour duquel « les filles galopaient », une mère brisée par la maladie de sa fille aînée. Entre méchante arrogance et indéfectible dignité, elle a vécu plusieurs destins en un.

« Bernadette, dans la vie, quand on n’avance pas, on recule ! », lui jette à la figure Abel Chirac, son beau-père, alors qu’elle renâcle à soutenir les premiers pas de Jacques en politique, au printemps 1965. Elle se l’est tenu pour dit. Elle a conquis son autonomie, son indépendance d’esprit. Elle aura survécu moins de sept ans à l’homme qu’elle a accompagné pendant tant d’années, l’homme auquel, d’une manière ou d’une autre, elle aura finalement consacré toute sa vie.



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Publish date : 2026-06-06 10:22:00

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