Un journal français que l’on peut lire en polonais ! Le visage de Rafal Trzaskowski s’illumine en découvrant le site de L’Express dans sa langue. S’exprimant dans un français impeccable – il a fait une partie de ses études à Paris, le quinquagénaire, fils de pianiste, ancien ministre et député européen, nous reçoit dans un salon lors du congrès économique européen de Katowice (Silésie). L’amitié franco-polonaise, l’avenir des démocraties libérales, l’effondrement démographique…Conversation à bâtons rompus.
L’Express : Varsovie est-elle en train de devenir une grande capitale européenne ?
Rafal Trzaskowski : Varsovie a toujours été une grande ville européenne, même avant la Seconde Guerre mondiale. Mais aujourd’hui, je pense sincèrement que c’est l’une des villes les plus dynamiques d’Europe. La croissance est incroyable. Il y a une énergie particulière ici, une volonté permanente de faire bouger les choses. Pendant la période communiste, cette énergie était étouffée. Il était très difficile de réaliser ses rêves, de construire, d’innover. Après la chute du communisme, tout s’est accéléré. Depuis trente ans, la ville change pratiquement chaque année. Et cette transformation est visible partout.
Il y a vingt ans, nous avions encore des complexes par rapport à l’Europe occidentale. Aujourd’hui, honnêtement, il n’y en a plus. Que l’on parle des infrastructures, des transports publics, des espaces verts ou de l’innovation, Varsovie n’a plus à se sentir inférieure.
L’Express a récemment consacré un article à votre politique environnementale. Quels sont aujourd’hui vos grands projets pour Varsovie ?
Nous transformons profondément le centre-ville. Historiquement, Varsovie avait deux centres : la vieille ville historique et un autre centre, hérité du modernisme socialiste et de l’architecture communiste. Certains endroits ressemblaient davantage au centre de Minsk ou de Moscou qu’à une capitale européenne moderne. Nous sommes en train de changer cela complètement. Nous créons de grandes zones piétonnes, très végétalisées, autour d’une nouvelle place centrale où se trouve déjà le Musée d’art moderne. Nous construisons aussi un théâtre ultramoderne. Toutes les rues autour de cette place sont réaménagées et nous plantons des centaines d’arbres. Notre objectif est simple : rendre le centre-ville plus humain, plus agréable à vivre, plus ouvert.
Mais il y a aussi toute la transformation énergétique. Nous investissons massivement dans les transports publics zéro émission, dans les énergies renouvelables, dans l’efficacité énergétique et les espaces verts. Je tiens beaucoup à une idée : l’écologie doit être positive. Je ne crois pas à une politique uniquement fondée sur les restrictions. Bien sûr, nous avons mis en place une zone à faibles émissions, comme beaucoup de villes européennes. Mais la plupart de nos mesures reposent sur des incitations positives.
Vous insistez aussi beaucoup sur la reconquête des bords de la Vistule.
Longtemps, Varsovie a tourné le dos à son fleuve, exactement comme Paris l’a fait pendant des décennies avec la Seine. Mon prédécesseur a commencé à changer cela et nous poursuivons ce travail. Aujourd’hui, la ville se tourne à nouveau vers la Vistule. Nous voulons reconnecter ce que j’appelle des « îlots d’énergie » : des quartiers très vivants, avec des restaurants, des clubs, des espaces verts, mais qui restaient isolés les uns des autres.
Nous avons construit de nouveaux ponts et créé des continuités piétonnes et cyclables pour relier ces différents quartiers. L’idée est de permettre aux habitants de traverser la ville à pied, à vélo, de profiter pleinement de l’espace public.
La Pologne fait face à une crise démographique majeure. Comment une ville comme Varsovie peut-elle continuer à attirer les jeunes ?
La catastrophe démographique touche presque toute l’Europe. La France reste une exception relative, même si la situation s’y dégrade aussi. A Varsovie, nous subissons déjà des conséquences très concrètes : dans certaines crèches, nous avons 20 % d’enfants de moins qu’il y a six ans. Dans les quartiers centraux, la baisse est nette. En revanche, dans les quartiers périphériques, nous continuons à construire des écoles et des équipements parce que les familles y sont encore nombreuses.
Il y a cependant un aspect positif — même si le contexte est tragique — lié à la guerre en Ukraine. La Pologne attire énormément de talents venus de toute la région : des Ukrainiens bien sûr, mais aussi des Bélarusses, des Moldaves et d’autres populations d’Europe orientale qui viennent chercher un avenir ici. Nous accueillons des entrepreneurs, des ingénieurs, des innovateurs. Beaucoup d’Ukrainiens occupent aussi des emplois essentiels au fonctionnement de notre économie. Et Varsovie devient de plus en plus internationale. Il y a quelques mois, près du bois de Natolin, j’ai découvert un match de cricket entre Pakistanais et Indiens. Ce genre de scène était inimaginable ici il y a encore quelques années. Nous attirons aussi des talents du monde entier grâce à certains secteurs très compétitifs, notamment le jeu vidéo. La Pologne est devenue une puissance européenne dans ce domaine.
En quoi vous sentez-vous européen ?
Je suis Polonais et Européen, car ces deux identités me donnent un sentiment de fierté et de force. L’européanité, c’est aujourd’hui avant tout s’atteler à ce que les villes européennes jouent un rôle politique croissant. Par moments, les villes font avancer l’Europe davantage que les gouvernements nationaux. Nous nous battons actuellement contre le projet de centralisation du budget européen par la Commission. Les villes et les régions doivent rester au cœur des décisions européennes, parce que ce sont elles qui mettent concrètement les politiques en œuvre.
Les villes sont souvent plus progressistes que les gouvernements centraux. Si l’on parle d’innovation, d’ouverture, de tolérance ou de transition écologique, rien ne peut se faire sans elles. Et surtout, nous sommes beaucoup plus proches des citoyens. Nous travaillons avec des consultations permanentes, avec des mécanismes de participation. Cela fonctionne très différemment d’une politique imposée d’en haut.
Vous coopérez beaucoup avec d’autres maires européens ?
Oui. Je participe au Comité européen des régions, où je suis rapporteur sur le budget européen. Nous travaillons aussi dans des réseaux comme Eurocities ou C40, qui rassemble les grandes villes engagées contre le réchauffement climatique. Mais nous avons également créé notre propre réseau : le Pacte des villes libres, avec Budapest, Prague et Bratislava. Nous voulions montrer que l’Europe centrale ne se résumait pas aux populistes. Que les grandes villes libérales de la région pouvaient agir ensemble. Aujourd’hui, beaucoup d’autres villes nous ont rejoints, y compris Londres, Paris ou des villes américaines.
Vous vous êtes inspiré de Paris pour certains projets ?
Toute la réflexion de Paris sur les quais, les pistes cyclables, et les espaces verts nous a beaucoup inspirés. J’ai étroitement travaillé avec Anne Hidalgo, qui est une amie proche. Nous avons beaucoup échangé avec Paris et avec Londres. Mais la coopération fonctionne dans les deux sens. Par exemple, Berlin s’intéresse aujourd’hui à notre politique de résilience urbaine. Nous avons créé un centre de sécurité fonctionnant 24 heures sur 24 ainsi qu’un programme appelé « Varsovie protège ». Il s’agit de renforcer la résilience de la ville face aux crises : sécurité des infrastructures critiques, cybersécurité, gestion des stocks stratégiques, organisation des secours… Nous adaptons aussi notre réseau de métro afin qu’il puisse être utilisé comme infrastructure de protection civile en cas de crise majeure.
La France et la Pologne se sont beaucoup rapprochées ces derniers mois. Cette relation peut-elle faire avancer l’Europe ?
Je l’espère. La relation franco-polonaise est aujourd’hui plus équilibrée que jamais. Nous sommes devenus de véritables partenaires. Pendant longtemps, la Pologne était surtout perçue comme un pays obsédé par la relation transatlantique. Mais désormais, nous savons qu’il faut faire les deux : préserver le lien avec les Etats-Unis et renforcer les capacités européennes.
Sur beaucoup de sujets, nous sommes très proches des Français : la sécurité, l’énergie, le nucléaire, la cybersécurité, la souveraineté alimentaire. La Pologne a pris très tôt au sérieux les questions de sécurité. Il y a quinze ou vingt ans déjà, nous alertions nos partenaires européens sur la Russie, sur certaines dépendances énergétiques ou sur les risques liés à la Chine.
La France, elle aussi, a toujours pensé en termes de puissance et de sécurité globale. Après le Brexit, elle est devenue le seul pays de l’Union européenne disposant d’une véritable vision stratégique mondiale. Pour nous, ce partenariat est donc extrêmement important.
Que peuvent apprendre les Français de la Pologne ?
Notre expérience de la résilience, de la cybersécurité, de l’accueil massif des réfugiés ou encore de la lutte contre la désinformation. Nous avons aussi développé des approches très concrètes sur l’intelligence artificielle, l’innovation ou la sécurité énergétique. Pendant longtemps, j’avais l’impression qu’il existait un amour franco-polonais un peu à sens unique. Aujourd’hui, je crois que cette relation est devenue réciproque. Nous avons réellement des choses à construire ensemble.
Vous êtes l’un des principaux représentants du camp libéral en Europe centrale. Pensez-vous que le populisme peut être battu ?
Absolument. Ce qui s’est passé en Pologne a montré que les populistes pouvaient être vaincus démocratiquement. Et ce qui arrive aujourd’hui à Viktor Orban est aussi très important. Pendant longtemps, beaucoup d’Européens occidentaux considéraient les dérives populistes comme un problème spécifique à l’Europe de l’Est. Aujourd’hui, tout le monde comprend que c’est un défi pour l’ensemble des démocraties européennes.
La clé, c’est de renforcer les contre-pouvoirs : les villes, les régions, la société civile, les ONG. Prenez un exemple concret : le budget de Budapest dépend très largement des subventions du gouvernement hongrois. A Varsovie, au contraire, une partie importante des revenus générés localement reste dans la ville. Cela nous donne une autonomie beaucoup plus forte et protège davantage les institutions locales contre les dérives politiques.
Et puis il y a la question de la désinformation. Nous savons qu’il est très difficile de réguler directement les grandes plateformes américaines. En revanche, nous pouvons agir localement. A Varsovie, nous avons introduit dans les écoles des programmes d’éducation aux médias et à la vérification de l’information. Nous apprenons aux élèves à identifier les manipulations et les fausses informations. C’est aussi comme cela que l’on construit la résilience démocratique.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/la-catastrophe-demographique-nous-en-subissons-deja-les-consequences-lalerte-du-maire-de-varsovie-O6W3N4TWPRFXTHXRUEHFJLX5CA/
Author : Adam Hsakou, Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-06-07 10:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
