Nous ne cessons de nous gargariser de l’Etat de droit, pourtant nous cautionnons collectivement son atteinte dans un Etat voisin dans lequel la France n’est pas sans responsabilité. Derrière les paillettes, Monaco représente le symbole de nos hypocrisies. La Principauté a une Constitution, des tribunaux, une assemblée élue, des droits proclamés. D’un point de vue constitutionnel pourtant, elle est ce qui en Europe aujourd’hui se rapproche le plus d’une monarchie absolue.
La singularité monégasque tient à la place du Prince. Le pouvoir exécutif relève de sa haute autorité. Le gouvernement n’est pas responsable devant le Conseil national, seule assemblée élue du pays, mais devant lui. La loi se fait avec le Prince. La justice, selon la Constitution, « appartient » au Prince, qui en délègue l’exercice aux cours et tribunaux. Bien sûr, l’indépendance des juges est inscrite. Mais l’apparence compte aussi. Quand le justiciable voit que les juges suprêmes sont nommés par le Prince, même sur présentation d’institutions, et que certains actes liés au pouvoir princier peuvent se retrouver au cœur du débat, il peut difficilement ne pas s’interroger.
L’affaire Claude Palmero
Il faut par ailleurs faire avec l’inviolabilité du souverain. Dans les monarchies parlementaires, le roi ne gouverne pas. Son irresponsabilité est donc largement symbolique. À Monaco, le Prince règne et gouverne. Il nomme, il arbitre et signe. Dès lors, protéger sa personne est une chose, mettre certains actes à l’abri de tout contrôle en est une autre. L’affaire Claude Palmero illustre cette impasse. Après plus de vingt ans passés au service des princes Rainier III puis Albert II, il a été congédié en juin 2023. Depuis, deux récits s’affrontent. Côté Palais, des griefs lourds, que la justice devra apprécier. Côté Palmero, l’affirmation d’une éviction liée à son combat pour davantage de transparence, notamment dans l’immobilier monégasque. Ses avocats dénoncent des perquisitions, des gardes à vue répétées, un audit privé qu’ils jugent non contradictoire, ainsi que des accusations financières qu’ils disent fragilisées par les pièces produites et par des accords intervenus avec le Palais. Les procédures visant d’anciens proches du Palais paraissent avancer avec vigueur. Les plaintes et signalements évoquant corruption, trafic d’influence ou conflits d’intérêts semblent, selon leurs auteurs, suivre un chemin beaucoup plus lent. Peut-être existe-t-il de bonnes raisons procédurales. Qu’elles soient alors dites.
L’alerte ne vient pas seulement d’un homme en conflit avec son ancien employeur. Sylvie Petit-Leclair, magistrate française, ancienne procureure générale de Monaco puis secrétaire d’Etat à la Justice, a publiquement dénoncé des pressions, des tentatives d’intimidation et des risques d’instrumentalisation de la police-justice. Elle conteste son éviction et affirme avoir dérangé ceux qui voulaient voir la justice s’accommoder de certaines interventions. Là encore, ces propos peuvent être contestés. Mais lorsqu’une ancienne responsable de la justice monégasque dit que l’Etat de droit vacille, on ne peut pas faire comme si de rien n’était.
Faiblesse des garde-fous
À cela s’ajoute la question économique. Monaco est un territoire minuscule, immensément riche, où l’immobilier pèse d’un poids écrasant. Dans un tel espace, la concentration des intérêts privés peut très vite devenir un problème public. Plusieurs acteurs proches des dossiers alertent sur l’influence de grands intérêts immobiliers et sur la faiblesse des garde-fous. Quels contre-pouvoirs réels protègent Monaco de l’entre-soi, des conflits d’intérêts et de la confusion entre puissance publique et puissance économique ? Les organisations internationales ont, elles aussi, envoyé leurs signaux. Monaco a été placé sous surveillance renforcée par le Groupe d’action financière (Gafi). L’Union européenne l’a inscrit parmi les pays tiers à haut risque en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Moneyval a depuis reconnu des progrès techniques importants. Le Gafi a même estimé en juin que Monaco avait substantiellement achevé son plan d’action, sous réserve d’une visite sur place. Tant mieux. Mais ces progrès ne ferment pas le débat. Un Etat qui vit de la banque, du luxe et de la pierre doit prouver plus que les autres que ses règles ne sont pas seulement belles sur le papier. Le Greco, organe anticorruption du Conseil de l’Europe, a formulé la même exigence : plus de transparence, plus d’intégrité autour des plus hautes fonctions exécutives, des conseillers, des déclarations d’intérêts, des contacts avec les tiers. Ce ne sont pas des détails de technocrates.
« Une société modèle »
En 2005, Albert II promettait de faire de Monaco « une société modèle », capable de conjuguer l’argent et la vertu, une « puissance de l’éthique ». Vingt ans plus tard, cette promesse n’est pas perdue. Mais elle impose un choix. Soit Monaco continue de répondre aux alertes par la crispation, l’opacité et le prestige. Soit le Prince prend l’initiative d’une réforme qui le grandirait : un gouvernement responsable devant les élus, une justice structurellement affranchie du Palais, de vrais mécanismes de prévention des conflits d’intérêts, une presse libre, des procédures contradictoires.
La France ne peut pas regarder ailleurs. Elle n’a pas à gouverner Monaco, certes. Mais elle entretient avec la Principauté une relation unique, faite de traités, d’histoire et de dépendances très concrètes. Une part essentielle de la justice monégasque fonctionne avec des magistrats français détachés. Ces magistrats sont formés à l’indépendance et au procès équitable. Paris doit donc s’assurer qu’ils n’exercent jamais dans un cadre où leur impartialité pourrait être mise en doute, même injustement. Le silence français, à force, ressemblerait moins à de la prudence qu’à de la caution. Ce qui se passe aujourd’hui à Monaco relève de la responsabilité de la République, cela relève de notre responsabilité.
*Benjamin Morel est maître de conférences en droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas. Il a récemment publié Crise politique, crise de régime (Odile Jacob).
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Publish date : 2026-07-03 10:00:00
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