« La politique que je mènerai dans les cinq ans à venir sera écologique ou ne sera pas », trompetait Emmanuel Macron, en surplomb du Vieux port de Marseille, dans l’entre-deux tours de 2022, pour charmer les électeurs de gauche. Quatre étés, une guerre aux portes de l’Europe, une autre au Moyen-Orient, et une dissolution plus tard, il peut y avoir quelques déçus parmi ceux qui ont cru à cette promesse de campagne. Qui engageait-elle, au fond ?
L’épisode historique de canicule que vient de connaître le pays, plus intense encore que celui de 2003, a momentanément mis la lutte contre le changement climatique et l’adaptation au réchauffement au cœur de l’actualité politique et médiatique. Voilà la généralisation de la climatisation devenue un objet de grand débat national autant que de controverse, auquel aucun candidat à la succession d’Emmanuel Macron ne peut échapper. Dorénavant, beaucoup veulent y croire : « La campagne présidentielle sera marquée par la transition écologique, ou ne sera pas… » Vraiment ? Il est – malheureusement – permis d’en douter.
N’est-ce qu’un moment ? Ou une tendance lourde ? Ces derniers jours, les prétendants à l’Élysée y sont allés de leur proposition choc en matière d’adaptation au réchauffement climatique. Le Rassemblement national – dont les prises de position climatosceptiques et les critiques envers le GIEC ont été légion par le passé – a dévoilé son « plan clim » et un « plan 100% renov », basé sur des prêts à taux zéro, pour rénover les habitations des Français. Jean-Luc Mélenchon a détaillé son idée d' »écorégions » visant à « prendre en charge dans la durée la gestion de la crise climatique » en tenant d’abord compte « de la centralité de la question de l’eau ». Gabriel Attal, qui n’a pas fait de la transition écologique l’un des quatre chantiers capitaux de sa campagne (école, salaires, frontières, IA), a sorti de son chapeau des investissements massifs consacrés à la géothermie et à la géoénergie, qui passent par un allègement des normes pour les forages peu profonds.
Dans le camp d’Édouard Philippe, la transition écologique est vue non seulement comme une thématique porteuse, mais également comme élément de clivage, un marqueur de différenciation pour se distinguer notamment de l’autre candidat de droite revendiquée, Bruno Retailleau. Sans compter que le candidat Horizons, qui a récemment déclaré au micro de RTL qu’il n’était « pas né écologiste », compte bien « attirer vers lui les électeurs de gauche modérés, les sociaux-démocrates, le moment venu », explique l’un de ses soutiens. Pour les propositions massives du maire du Havre en la matière, il faudra attendre encore un peu… Mais quelques miettes de pain – consistantes – ont déjà été semées par le jeune haut fonctionnaire Clément Tonon, chargé de coordonner son programme présidentiel.
Dans Gouverner l’avenir : Retrouver le sens du temps long en politique (Tallandier), il y consacre un chapitre entier. « La mission historique de [l’État-providence] a été d’assurer, à tous les âges de la vie, la sécurité des personnes face aux risques qu’ils rencontrent. La grande question politique du XXIe siècle devient alors la suivante : comment adapter ce mode de mobilisation et de redistribution des ressources collectives dans le temps pour faire face au plus grand risque par l’humanité ? », écrit-il. Il évoque notamment un grand ministère de l’Économie et du Climat, idée qu’il compte bien pousser auprès de son patron, afin que le budget et les stratégies en matière de réindustrialisation ne puissent pas faire fi de cette dimension. « On est convaincu que la transition écologique sera un énorme sujet de campagne », affirme ce rouage central de l’équipe philippiste.
Amnésie collective
La canicule a-t-elle été un électrochoc ? A-t-elle eu le mérite, au moins, d’accélérer une prise de conscience et un regain d’intérêt durable ? Récemment, la ministre de la Transition écologique Monique Barbut s’inquiétait en privé : « J’espère que les gens ne retomberont pas dans une forme d’amnésie dans quelques semaines, quand tout cela sera passé… » Et dans plusieurs mois ? Les événements climatiques extrêmes ne risquent pas de se réduire ni de s’atténuer, au contraire : le phénomène Ninho, prévu pour la fin d’année, promet d’être d’une violence rare aux quatre coins du globe, sans compter les incendies qui touchent déjà le sud de la France. « Les symptômes de plus en plus visibles du dérèglement climatique vont exercer une pression sur le débat public et une inquiétude de la part des gens », veut croire l’eurodéputé écologiste David Cormand. Mais rien ne garantit qu’au printemps prochain, lorsque la bataille électorale battra son plein dans une période plus clémente, les Français et ceux qui souhaitent les gouverner ressentent le même sentiment d’urgence.
Au-delà du contexte, il s’agit aussi, de manière très prosaïque, de regarder avec froideur la réalité de l’état de l’opinion. Et elle ne plaide pas en la faveur d’un débat présidentiel phagocyté par l’enjeu écologique. Si l’on se fie à la dernière vague (janvier 2026) de la grande enquête « Priorités françaises » menée par le CEVIPOF et l’Observatoire Société et Consommation, on constate que l’enjeu climatique est loin, très loin, d’être la préoccupation majeure des Français. Seuls 5% d’entre eux considèrent « le climat et la pollution de l’air » comme le problème le plus important du pays ; ils sont encore moins – 3% – s’agissant de « l’Environnement » en général. Plus de vingt points derrière le trio de tête composé de l’éthique des responsables politiques, le pouvoir d’achat et la justice/criminalité.
« On pourrait s’étonner du retrait de ce sujet quand les enquêtes d’opinion montrent que le changement climatique est perçu comme un problème réel et grave par une majorité de Français. Mais il ne monte pas, de fait, en priorité spontanée », écrivent les auteurs du rapport. Les candidats à l’élection présidentielle sauront, sans aucun doute, s’en souvenir. « Il y a une vraie prise de conscience du réchauffement, je le vois autant à Paris que dans ma circonscription. Mais dans une campagne présidentielle en plein hiver, je crains que l’écologie ne soit pas mise à égalité avec les questions liées au régalien ou au travail », présage Antoine Vermorel-Marques, député LR chargé de l’écologie au sein du parti de Bruno Retailleau.
Ce n’est pas seulement une question de demande populaire, c’est aussi d’offre politique. Ironie du sort, le lent mais réel consensus qui s’établit dans le champ politique sur le diagnostic du dérèglement climatique pourrait, paradoxalement, être un obstacle à la montée en puissance du sujet. « Il n’y a plus un leader pour dire que c’est du délire de gauchiste, réagit le député de la Gauche républicaine et socialiste Emmanuel Maurel. Même le RN n’est plus climatosceptique. Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, Marine Le Pen comme Éric Zemmour ne nient pas le changement climatique. La controverse, c’est la manière avec laquelle on parvient à une transformation écologique rapide. Qu’est-ce qu’on privilégie ? Comment on planifie ? Il s’agit davantage d’un débat sur les moyens que sur l’objectif. »
L’époque est à la polarisation, à la radicalité, donc aux clivages. Surtout après un décennat avec le même président de la République. Entre le pouvoir d’achat, les dépenses publiques, la sécurité, l’immigration, l’identité – liste non exhaustive -, il paraît peu probable que la transition écologique fasse l’objet de dissensus aussi tranchés que sur ces sujets. D’autant qu’historiquement, le Rassemblement national, devenu archi favori a minima du premier tour selon les sondages, n’en fait pas un axe prioritaire. « Pour qu’il y ait un sujet de débat, il faut être deux. Or, alors que la France insoumise se montre très active, l’extrême droite a tendance à être discrète sur le sujet. Quand deux acteurs importants ne jouent pas le jeu ensemble, il est difficile de créer un clivage, donc de l’emphase sur ce thème », avance Jean-Yves Dormagen, professeur de Sciences Politiques à l’université de Montpellier et président fondateur de l’institut de sondage Cluster17.
Voilà peut-être à quoi est invariablement destinée la question écologique : prendre, campagne après campagne, toujours un peu plus de place dans les débats tout en restant un thème plus diffus que dominant. La faute à un personnel politique trop frileux ? À une opinion publique pas tout à fait encore prête à un changement de modèle ? Daniel Cohn-Bendit a son petit avis sur la question : « Théoriquement, cela devrait être un thème de campagne. Mais le blocage arrive au moment où l’on évoque les conséquences concrètes des propositions sur la vie des gens. Tout le monde est pour une politique plus radicale contre le changement climatique, mais dans la pratique, quand les modes de vie sont appelés à largement évoluer, c’est là où ça devient compliqué… »
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Author : Erwan Bruckert, Paul Chaulet, Mattias Corrasco
Publish date : 2026-07-04 06:00:00
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