Fils d’un coutelier de Langres formé chez les Jésuites, Denis Diderot a, entre autres, été à l’avant-garde de l’athéisme des Lumières, inspiré un concept (« l’effet Diderot »), donné ses lettres de noblesse à la critique d’art moderne, et porté le titanesque projet de L’Encyclopédie pendant plus de vingt ans. On serait tenté d’ajouter que Denis Diderot était aussi un habitué des cafés parisiens tant ceux-ci ont joué un rôle majeur dans son œuvre : selon la légende, l’idée du célèbre ouvrage aurait ainsi émergé lors d’une discussion avec d’Alembert au Procope (6e arrondissement de Paris), où il écrivit ensuite certains passages. Le philosophe a cela en commun avec plusieurs génies de leur temps. Du compositeur prodige Wolfgang Amadeus Mozart à la reine de la soul britannique Amy Winehouse, en passant par J.K. Rowling, auteure du succès planétaire Harry Potter, tous hantèrent les cafés et les pubs en quête d’inspiration.
Mais n’est pas Diderot qui veut. D’autant que, sur le papier, la perspective d’être pris en tenaille entre une poussette criarde et un voisin de table ayant renoncé à retrouver ses écouteurs, le tout sur un fond pop (au mieux) des plus douteux, peut sembler incompatible avec la notion de travail. Et pourtant, selon une étude menée auprès de résidents américains par un professeur du Massachussetts Institute of Technology (MIT) en 2021, plus d’un tiers des heures de travail à distance se dérouleraient dans des « tiers-lieux », parmi lesquels des cafés. D’après des recherches menées par la Swinburne University of Technology (Australie) en 2023, ceux-ci arriveraient même en tête des tiers-lieux de travail préférés, devant les pubs, les bibliothèques, les parcs et les espaces de coworking.
Au café, je me sens entourée : il y a les habitués, la patronne qui me motive…
Il faut dire que le télétravail et le bureau comportent leur lot de désavantages. Comme le notait récemment le magazine Science dans une étude intitulée « Home alone : Remote work, isolation, and mental health », le télétravail est, par exemple, associé à une dégradation de la santé mentale et une augmentation de l’isolement (un effet renforcé chez les personnes vivant seules). De même, selon la Direction de l’Animation de la recherche, des Etudes et des Statistiques (Dares), les open spaces, où le bruit ambiant est constant, présentent aussi des distractions importantes susceptibles d’affecter la concentration et la productivité…
Créativité
Ne pas se fier au souvenir adolescent de films comme « L’Etudiante » (réalisé par Claude Pinoteau, 1988), dans lequel la jeune Sophie Marceau interprète une enseignante de lycée préparant l’agrégation de lettres depuis une bibliothèque aux accents monacaux. Une étude intitulée « Is noise always bad ? Exploring the effects of Ambient Noise on Creative Cognition » (Journal of Consumer Research, 2012) montre qu’en réalité, un niveau sonore modéré (environ soixante-dix décibels, typique d’un café) améliore la performance créative, contrairement au silence total d’une bibliothèque ou, évidemment, au bruit assourdissant d’une boîte de nuit. De quoi nous réconcilier avec la pop de mauvaise facture et les bébés en mal d’attention…
Ce, surtout à la lecture d’une expérience chinoise menée par les chercheurs Te Bao et Qiao Wang en 2024, selon laquelle l’expansion rapide de Starbucks en Chine entre 2000 et 2019 serait allée de pair avec une hausse du nombre de brevets collaboratifs. En cause notamment : les interactions entre innovateurs en face-à-face dans ce type de lieux de rencontre informels. « Je ne compte plus les rencontres que j’ai pu faire en tant qu’habituée dans mon bistrot de quartier, et qui ont débouché sur des collaborations », répond volontiers la souriante Vanille*, communicante freelance attablée au comptoir d’un troquet du cinquième arrondissement de Paris. « Mes meilleures idées viennent d’ailleurs souvent ici. Je ne sais pas à quoi c’est dû. Peut-être à l’odeur du café », plaisante-t-elle.
Une chose est sûre : au-delà du brouhaha chaud des bistrots, les environnements inhabituels ont tendance à accroître la créativité. Comme l’explique Sunkee Lee, professeur associé en théorie organisationnelle et stratégie au sein de l’université Carnegie Mellon et co-auteur d’une étude intitulée « Spaces for creativity : unconventional Workspaces and divergent thinking » (Management Science, 2025), « lorsque les caractéristiques inhabituelles de l’espace ne sont pas liées au problème que les gens essaient de résoudre, elles peuvent stimuler une pensée plus large et inspirer de nouvelles idées ». A l’inverse, lorsque ces caractéristiques suggèrent directement des solutions possibles, elles peuvent restreindre la créativité. Steven Johnson, auteur du best-seller Where good ideas come from : the natural history of innovation (2012), ne dit pas autre chose. Pour avoir de bonnes idées, celui-ci recommande notamment de fréquenter… les cafés. Valentin*, très sérieux patron d’une PME française, est tout de même dubitatif. « C’est important d’avoir de bonnes idées. Mais si mes salariés ne sont pas productifs, ça n’est pas suffisant », dit-il. Et de qualifier les travailleurs du zinc de « glandeurs qui s’ignorent ».
Productivité
L’auteure de ces lignes achève ce paragraphe aux côtés d’un voisin qu’elle ne connaît pas, auquel elle n’adressera sans doute pas la parole de l’après-midi, mais qui, comme elle, tapote sur son clavier d’ordinateur l’air pénétré. Or, c’est une chose étayée par la recherche : de façon générale, le fait d’être observé ou de travailler à côté d’autres personnes tend à améliorer la performance sur des tâches simples ou maîtrisées. Certains travaux portant sur les espaces de coworking et les cafés avancent par ailleurs l’idée qu’un voisin concentré aide à rester soi-même engagé et à éviter l’isolement du télétravail. « C’est simple, quand je travaille chez moi, je dépéris. Au café, au moins, je me sens entourée, il y a les habitués, la patronne qui me connaît et me motive quand elle sent que j’ai un coup de mou… », confirme Joséphine*, documentariste et voisine de comptoir occasionnelle de Vanille. « Mais si je veux du silence, je l’ai ! Et je dois avouer que voir les autres travailler me donne l’impression d’une compétition saine. C’est à celui qui sera le plus vaillant (rires)… »
Certains s’entêteront peut-être à défendre la sacro-sainte bibliothèque et ses studieux pensionnaires. Ce serait sous-estimer combien notre odorat peut être un puissant allié. En effet, une étude parue en 2019 montre que de jeunes adultes ayant inhalé l’odeur du café ont notamment obtenu de meilleurs résultats aux tests d’attention et de mémoire qu’un groupe témoin. Dans une autre expérience menée en 2018, des individus avaient aussi obtenu de meilleurs résultats sur une tâche de raisonnement analytique dans une pièce parfumée au café que dans une pièce non parfumée. Et l’intuition de Vanille d’être validée par la science… Aux sceptiques, aux radins et aux caféinophobes, on conseille tout de même de tenter l’expérience. Car, comme le suggère l’expert Sunkee Lee, dépenser une certaine somme d’argent pour consommer quelque chose peut en outre nous motiver à « rentabiliser notre temps ». Sur ce, L’Express s’en va gaiement commander un second café.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-09-16 06:00:00
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