Quand on songe à la Côte d’Azur, des souvenirs de lecture reviennent en mémoire : Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig, qui se déroule à Monte-Carlo ; Marée basse de Cyril Connolly, dont l’action est située à Cagnes-sur-Mer ; et surtout l’envoûtant Tendre est la nuit, de Francis Scott Fitzgerald, qui se passe notamment à Antibes. On sait que, pas encore naturalisés français, Guillaume Apollinaire et Romain Gary furent lycéens à Nice. Nice où Friedrich Nietzsche passa tous ses hivers de 1883 à 1888, avant de perdre la raison l’année suivante à Turin. Les gens aisés furent plus heureux : Edith Wharton dans son château à Hyères ou William Somerset Maugham dans sa villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Robert Louis Stevenson et Katherine Mansfield tentèrent de soigner leur tuberculose entre Bandol, Menton et Hyères. Des auteurs de premier ordre moururent dans les parages : D. H. Lawrence et Witold Gombrowicz à Vence, James Baldwin à Saint-Paul-de-Vence. Klaus Mann se suicida à Cannes en 1949 – avant lui, son père, Thomas, avait aimé ses séjours à Sanary. A cette liste non exhaustive de plumes prestigieuses qui sont venues dans le coin où y ont vécu, il faudrait ajouter Agatha Christie, Joseph Conrad, Nicolas Gogol, Graham Greene, Ernest Hemingway, Aldous Huxley, Ernst Jünger, Henry Miller et Anaïs Nin, Vladimir Nabokov, Luigi Pirandello, Georges Simenon, Anton Tchekhov… Tous apparaissent dans Les Ecrivains étrangers à la découverte de la Côte d’Azur de Ralph Schor, le livre à mettre dans son sac avant de partir cet été pour Grasse ou Juan-les-Pins
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Riviera n’a pas toujours fait rêver les foules. Quand le célèbre agronome anglais Arthur Young sillonne la région en 1789, il est sceptique face à ce « désert rocheux » : « Quant aux îles d’Hyères et aux belles vues de la côte qui devaient me ravir, ou bien mon informateur a de mauvais yeux ou bien il manque absolument de goût ; les îles, aussi bien que la côte, sont des rochers et des hauteurs misérablement stériles, avec seulement des pins. » Les lieux sont alors difficilement accessibles : pour rallier Nice depuis Paris, il faut compter une douzaine de jours de diligence. On risque de surcroît de se faire détrousser par des forçats échappés du bagne de Toulon, lesquels hantent l’Estérel…
Le Second Empire change la donne. Napoléon fait prolonger la ligne Paris-Lyon-Méditerranée. Le chemin de fer atteint Marseille en 1855, Cagnes-sur-Mer en 1863, Nice en 1864 et Menton en 1869. La IIIe République n’arrête pas le progrès. En 1883 est mis en circulation le Train bleu, « le plus luxueux du monde » selon Agatha Christie. Des wagons-lits raffinés emmènent une clientèle britannique très chic de Calais à Nice. C’est le début d’une histoire brillante. En 1887, le sous-préfet et poète dijonnais Stéphen Liégeard (immortalisé par Léon Daudet dans l’une des Lettres de mon moulin) publie un guide touristique intitulé La Côte d’Azur – néologisme inventé en clin d’œil à la Côte d’Or dont il vient. L’expression s’impose alors que palais et palaces poussent partout. Le tourisme se développe. A Nice, par exemple, on comptait 66 hôtels en 1877, ils seront 180 en 1913. Le roi des Belges Léopold II, propriétaire de la Villa Léopolda à Villefranche-sur-Mer et de la Villa Les Cèdres à Saint-Jean-Cap-Ferrat, déclare que la Riviera est « la section terrestre du paradis ». Les phtisiques viennent l’hiver respirer le bon air de ce pays du printemps perpétuel. D’autres préfèrent flamber dans les casinos. Tchekhov le reconnaît en 1898 : « Je suis devenu un zélé client de Monte-Carlo, je ne peux plus penser que par chiffres. » Et il ajoute, après avoir fini Les Trois Sœurs : « Si la pièce fait un four, je vais à Monte-Carlo et je me ruine jusqu’à la corde. »
D’autres viendront plus tard brûler la chandelle par les deux bouts. Les Années folles portent bien leur nom. La Côte d’Azur est indissociable de la légende mélancolique de Zelda et Francis Scott Fitzgerald, et de leurs riches amis bostoniens Sara et Gerald Murphy, qui se font construire à Antibes la superbe Villa America. Dans ce décor édénique, ils explorent l’envers du paradis, Fitzgerald se noyant dans l’alcool et Zelda dans ses fragilités psychologiques. La « génération perdue » est largement représentée, avec aussi Gertrude Stein ou Hemingway. Pendant de temps-là, fraîchement auréolé du prix Nobel de littérature 1929, Thomas Mann découvre que les bains de mer méditerranéens valent bien les sanatoriums suisses. En 1936, peut-être atteint d’un coup de soleil, il écrit à son frère Heinrich ces mots élégiaques : « On ne peut ressentir pour la France qu’amour et vénération. » La Côte d’Azur magique, c’est aussi Somerset Maugham déambulant dans sa splendide villa, La Mauresque, qu’il a achetée en 1926. Chez lui, les tableaux sont signés Manet, Monet, Renoir, Gauguin, Matisse ou Picasso. Winston Churchill peint dans le jardin. Gustave V, le roi de Suède, y prend ses repas au même titre que Rudyard Kipling, Noël Coward, Virginia Woolf ou Ian Fleming, chaque invité ayant droit à deux domestiques. A une centaine de kilomètres de là, bien avant Françoise Sagan et Brigitte Bardot, Anaïs Nin découvre Saint-Tropez à l’été 1939, y savourant la vie « à la tahitienne ».
Un auteur moins connu participe au mythe de la Côte d’Azur : David Dodge. Convaincu qu’il peut écrire des livres du niveau de ceux qu’il lit en vacances, cet expert-comptable californien publie La Main au collet. Adapté au cinéma par Alfred Hitchcock en 1955, avec Grace Kelly et Cary Grant dans les rôles principaux, cela donne à voir au monde entier Monte-Carlo, Cannes, Eze, Nice et Saint-Jean-Cap-Ferrat filmés en Technicolor. Est-ce l’acmé du fantasme azuréen ? Déjà les grincheux se plaignent de la démocratisation de leur jardin des Hespérides. Dès 1958, dans Strip-tease, Georges Simenon décrit des palaces cannois jadis élitistes, désormais divisés en appartement pour la location de masse. Dans Le Contemplateur solitaire, Ernst Jünger dresse un parallèle entre les nouveaux touristes (ces « parasites ») et les barbares envahissant la Rome antique…
Reconnaissons que les paragraphes précédents peignent un imaginaire très snob. Quelle place ont eu les penseurs de gauche dans le roman grand bourgeois de la Riviera ? Il est amusant de se souvenir que Karl Marx y prit ses quartiers du 4 mai au 5 juin 1882 (soit juste avant les débuts du Train bleu). Il n’aima guère ce qu’il y vit. Nice à ses yeux ? Un « repaire de l’oisiveté distinguée ». Quant à Monaco ? Une « principauté d’opérette » placée sous le joug de Charles III, « tyran absolu pratiquant une politique machiavélique ». Au casino, enfin, les joueurs lui semblèrent être « les pensionnaires d’un asile de fous » – Tchekhov appréciera. Terminons sur une note moins déplaisante avec John Dos Passos, l’auteur moderniste de Manhattan Transfer. Soldat durant la Grande Guerre, l’ami d’Hemingway retourne en France plus tard, logé chez les Murphy à Antibes. En 1966, il se souviendra avec nostalgie des étés azuréens de sa jeunesse dans des Mémoires intitulés La Belle Vie. Une expression que de nombreux écrivains étrangers auraient pu reprendre à leur compte.
Les Ecrivains étrangers à la découverte de la Côte d’Azur par Ralph Schor. Perrin, 216 p., 22 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-07-04 08:30:00
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