« Finalement, Charles de Gaulle avait raison », entendit-on il y a quelques mois sur la BBC. Lâchés et tancés par Donald Trump, les Européens invoquent la figure du Général. Qu’aurait pensé l’homme du 18-Juin, incarné par Simon Abkarian dans les deux films d’Antonin Baudry, de la fracture au sein de l’Occident, de Vladimir Poutine, de l’Union européenne ? On ne peut pas faire parler les grands personnages du passé. Mais on peut plonger dans leur pensée et tirer les leçons pour notre époque de leur action.
Ce que nous faisons avec l’historien Arnaud Teyssier, auteur d’une singulière biographie, Charles de Gaulle : l’angoisse et la grandeur (Perrin). Président du Conseil scientifique de la fondation Charles-de-Gaulle, on lui doit deux autres livres sur ce personnage : De Gaulle 1969 et L’énigme Pompidou-de Gaulle. Dans un style étincelant et puisant dans une érudition prodigieuse, Teyssier brosse le portrait d’un homme angoissé à titre personnel, mais qui portait en même temps « l’angoisse collective du peuple français ».
Le deuxième épisode de notre série « Les grands stratèges de l’histoire » est à écouter en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de l’article.
L’Express : « L’angoisse et la grandeur » : pourquoi avoir associé ces deux notions dans un même titre ?
Arnaud Teyssier : De Gaulle lui-même disait qu’il éprouvait une sorte d’angoisse, qui ne l’a jamais quitté, au sujet de la France et de son destin. Il l’écrit au début des Mémoires de guerre, dans le très bref passage où il parle de lui et de sa famille. Il explique simplement que sa sœur, ses frères et lui ont grandi dans un sentiment de « fierté anxieuse » vis-à-vis de la France. Fierté parce que la France est une très grande nation, avec une très grande histoire. Anxieuse parce qu’elle est une construction fragile, faite de beaucoup de composantes différentes, mais aussi parce que la démocratie est elle-même fragile par nature.
De Gaulle était donc angoissé à titre personnel, mais il portait en même temps l’angoisse collective du peuple français : il l’a littéralement prise en charge, comme une croix. Toute sa vie a été dominée par cette angoisse, qui n’est pas à confondre avec le désespoir, ni avec la dépression. Je n’ai jamais cru que de Gaulle était un dépressif, ni même qu’il avait des moments passagers de dépression à l’image de Churchill.
Retrouvez ici l’épisode 1 > Ce que Churchill aurait pensé de Trump, de Poutine et du Brexit
C’était un homme qui se reprenait toujours, même quand il avait des moments de doute, d’hésitation ou d’angoisse précisément. Ce n’était jamais très long, et il disait toujours, à l’issue de ces interrogations qui pouvaient le tenailler : « J’ai pris mes résolutions ».
Sa quête de grandeur était-elle une réponse à cette angoisse du déclin ?
Par grandeur, je crois qu’il ne faut pas entendre une quelconque formulation rhétorique. On dit toujours que de Gaulle, dans les années 1960 – et moi-même je l’ai un peu cru autrefois -, c’était une rhétorique de la grandeur qui prétendait se jouer des réalités. Et puis, je me suis mis à lire ses discours… et j’ai vu que loin d’être de la rhétorique, c’était en réalité chez lui un concept très précis.
Son propos était toujours une description de la pure réalité, jamais une échappée vers l’irréel. La grandeur en fait, ce n’est pas une exaltation pompeuse. La grandeur, pour lui, c’est l’ambition. C’est l’idée que les peuples, notamment le peuple français, doivent aller, et le cas échéant être tirés quand ils semblent fléchir, vers le haut. Il faut quelque chose qui les entraîne : une ambition nationale, et ne jamais s’abandonner au désespoir. C’est cela, la grandeur chez de Gaulle, une aspiration vers les hauteurs. Donc cela n’a rien à voir avec la pompe ni la solennité.
Très jeune, de Gaulle s’est forgé une conviction, écrivez-vous : « Les peuples ont besoin de vivre sous une certaine tension, car les crises sont la règle et les périodes de paix et de prospérité l’exception. Exception dangereuse car elle conduit au relâchement ». D’où lui vient-elle ?
De Gaulle est un lecteur des moralistes du XVIIe siècle, de Pascal, de la Rochefoucauld, et aussi du cardinal de Richelieu, dont certains écrits sont ceux d’un moraliste chrétien. L’idée, très « augustinienne », qu’il tire du Grand Siècle est que l’homme est faible par nature. Il est donc logique que les sociétés humaines soient encore plus faibles, puisqu’elles sont faites de la même matière. Il considère donc qu’il faut toujours être en alerte, prêt à agir et à dominer les événements. C’est quelque chose de très important pour lui.
Et pour cela, il faut des hommes d’Etat qui aient la capacité d’entraîner les peuples, de les préparer aux crises et à faire face aux dangers. C’est pour cela qu’il est partisan d’un Etat puissant, permettant d’assurer une sorte de continuum dans la volonté collective. Celui qui gouverne, s’appuyant sur l’Etat, doit pouvoir déceler le danger qui arrive et y préparer les sociétés.
L’Histoire – celle qu’il va vivre lui-même – va le conforter dans cette idée que les crises sont la règle, alors que le bonheur et la prospérité sont des périodes transitoires pendant lesquelles il ne faut jamais s’endormir. D’où l’importance qu’il accorde très tôt à la qualité des institutions, au rôle d’un chef de l’Etat qui inscrit son rôle arbitral dans la durée, d’un exécutif qui a les moyens de gouverner, et d’une administration puissante, loyale, mais respectée.
Votre livre reparaît en poche avec une postface inédite de vous-même, dont le titre est Un moment gaullien ?. Le point d’interrogation n’est-il pas superflu ?
La presse anglaise s’en est fait l’écho de manière amusante : « Finalement, de Gaulle avait raison » (sur l’Europe, les Etats-Unis et l’Otan). Je ne suis pas certain, pour autant, que ce moment soit si nouveau. Nous n’avons jamais vraiment quitté la cartographie du monde telle que de Gaulle la concevait. Si nous avons l’impression de vivre un « moment gaullien », c’est parce que nous nous trouvons confrontés à des situations que de Gaulle avait envisagées et annoncées, mais que nous nous refusions à voir : la défaillance possible des Etats-Unis, captés par la zone Pacifique, la crise de l’Alliance atlantique, celle du modèle européen, bâti sur le commerce et l’économie et sur un euroatlantisme dissymétrique, tel qu’il fut défini par Jean Monnet.
En réalité, les linéaments de ces événements étaient déjà perceptibles. Ce sont les sédimentations les plus anciennes qui affleurent à nouveau avec le retour des peuples, des nations et des rapports de puissance. Depuis la chute du mur de Berlin, nous vivons, comme disait Margaret Thatcher, dans une Europe démodée, qui n’était pas morte, mais dissimulée par les fractures idéologiques.
Vous insistez sur le « don prophétique » de Charles de Gaulle. Parmi toutes ses prédictions implicites, laquelle vous paraît aujourd’hui la plus impressionnante ?
Par exemple son référendum de 1969 visant à créer les régions et transformer le Sénat en une assemblée d’un genre nouveau, qui allait avec ses idées sur la participation : la vraie question qu’il voulait très vite mettre ensuite sur le tapis, pour redéfinir les rapports entre le capital et le travail. De Gaulle pensait que les idéologies finiraient par mourir. Il avait anticipé la crise du capitalisme. Il n’avait évidemment pas vu venir l’intelligence artificielle, il parlait plutôt de la robotisation. Mais il pressentait que le travail humain allait être soumis à de nouvelles formes d’aliénation par les technologies. Charles Péguy, dont il était un lecteur assidu, l’annonçait dès 1913 dans son livre L’argent.
Et sur quoi s’est-il trompé ?
Marguerite Yourcenar écrit que les grands hommes d’Etat ne sont pas des prophètes, mais des personnes qui voient ce que chacun a sous les yeux sans vouloir le voir. De Gaulle ne s’est pas trompé, tout simplement parce qu’il ne prophétisait pas : il avait les yeux ouverts. Plus je travaille sur De Gaulle, plus je suis dans l’admiration. J’ai relu récemment la conférence de presse qu’il a donnée, en 1961, sur la crise de Berlin. Il y évoque les relations avec la Russie, la nécessité absolue de créer un rapport de force. C’est d’une actualité stupéfiante.
Avait-il envisagé qu’un jour un Trump dirigerait l’Amérique ?
Il avait anticipé ce genre de situation. Il l’évoque déjà, en janvier 1968, dans une intervention à l’Ecole militaire, où il justifie le choix de la dissuasion tous azimuts. Il dit en substance : nous ne savons pas qui gouvernera les Etats-Unis dans vingt ans. Peut-être des dirigeants en rupture avec la tradition américaine. Et c’est pour cette raison qu’il faut être prêt à nous défendre nous-mêmes quelles que soient les circonstances. Mais il n’était pas totalement pessimiste : il disait que cela ne durerait pas longtemps car les Etats-Unis renoueraient avec leurs racines. Il fallait simplement se préparer à ces moments de transition difficiles.
« Ni fiables, ni très solides et ne comprenant rien à l’histoire ni à l’Europe. » Ainsi jugeait-il les Américains devant Adenauer.
Il était quelquefois très dur vis-à-vis des Américains, même s’il avait toujours été fasciné par certains aspects de leur histoire. Dans cette citation que vous rapportez, il visait surtout l’incompréhension des dirigeants américains, notamment Roosevelt, face au monde tel qu’il était, et aux mécanismes profonds qui remuent les peuples. Il ne méprisait pas, pour autant, les Américains. Il est tout de même significatif qu’il se soit si bien entendu, à la fin, avec Nixon, qui, en retour, lui vouait une immense admiration.
Comment analysait-il la Russie au-delà du régime soviétique ? Aurait-il été surpris par l’invasion de l’Ukraine ?
Il n’aurait sûrement pas été surpris. On connaît sa phrase : « La Russie boira le communisme comme le buvard boit l’encre ». Il ne parlait jamais de « l’URSS » d’ailleurs, considérant que la vieille Russie était toujours là et que tôt ou tard elle ressurgirait sous la couche assez fine de l’idéologie. Encore une fois, lors de la seconde crise de Berlin, en 1961, il se livre à une description saisissante de la menace impériale russe. Il dit qu’il faut garder la tête froide et surtout ne pas céder, ne pas se montrer faible ou divisé car c’est la meilleure façon d’exciter l’ambition de la Russie.
Explorons maintenant la manière dont s’est forgée sa vision du monde. « De Gaulle pratique depuis l’adolescence une forme d’analyse que nous appelons aujourd’hui géopolitique », écrivez-vous. D’où tenait-il cette capacité remarquable ?
De sa culture, de sa connaissance intime de l’Histoire. C’est un homme qui a toujours beaucoup lu, même quand il était président de la République. A l’Élysée, il consacrait au moins une heure par jour à la lecture, à l’écriture et à la réflexion. Comme l’a dit l’un de ses premiers biographes, il avait une vision stéréoscopique de la réalité : il la voyait en relief, avec les mouvements profonds de l’histoire et de la géographie qui ne cessaient jamais d’être à l’œuvre. Selon lui, la culture générale permettait de lire en profondeur, d’interpréter les faits d’actualité en leur donnant tout le relief nécessaire. Son père, qui était un homme très érudit, a eu une grande influence sur lui de ce point de vue là.
Vous racontez que de Gaulle, comme Bonaparte, a lu Guibert, l’un des maîtres de la pensée stratégique du XVIIIe siècle. Que lui a donc appris cet auteur ?
Le Comte de Guibert était un militaire très proche des philosophes, un ami de Voltaire, auteur d’un Essai général de tactique dont le texte préliminaire est une description politique et militaire de l’Europe. De Gaulle en a retenu l’idée qu’il faut à la tête d’un Etat quelqu’un capable d’embrasser tous les domaines d’action, de donner l’impulsion à la machine bureaucratique et de faire en sorte que les grandes administrations travaillent ensemble. Un Etat doit reposer sur plusieurs « constitutions » qui sont étroitement solidaires : constitutions politique, militaire, administrative, sociale. C’est la clé, méconnue, de la Ve République.
Parmi les moments fondateurs de son existence, vous racontez ces trente-deux mois de captivité durant la Première Guerre mondiale. Trente-deux mois qui, dites-vous, ont forgé son tempérament de penseur militaire et de futur homme d’Etat. De quelle manière ?
Il a beaucoup lu. Il s’est plongé dans l’histoire des civilisations antiques, dans celle de la France du XIXe siècle, mais aussi de l’Amérique du XXe. Non seulement il lisait, mais il ramassait sa pensée pour en exprimer la substance à ses camarades de captivité. Il leur donnait des petites conférences. Il a toujours aimé enseigner. C’est ce côté pédagogue qui fera sa force en politique. Ses Mémoires d’espoir sont un traité du pouvoir à l’intention des générations futures.
L’Histoire, c’est le ferment de sa pensée. A quelles époques se réfère-t-il ?
Dans ses écrits, il se réfère beaucoup au Grand Siècle, mais aussi au XIXe siècle et aux guerres du XXe. Sa vision de l’Histoire est aussi très géographique. Il a toujours en tête l’espace et le temps, d’où sa vision « stéréoscopique ». C’est cela qui donne, chez lui, une grande pensée géopolitique au sens où on l’entend aujourd’hui. Il se forge sa propre pensée. Et quand il fait des citations, ce n’est jamais au hasard. Pour parler des grandes révolutions silencieuses, il est capable de citer Gandhi ou Nehru. Il convoque Frédéric II pour expliquer que les vraies révolutions viennent d’en haut. Mais il se réfère aussi à Richelieu, Bonaparte et Disraeli.
Son autorité procédait-elle davantage de sa personnalité ou de sa compréhension de l’Histoire ?
Des deux. Sa présence physique et l’intonation de sa voix lui donnaient une autorité naturelle indiscutable. Et puis, il y avait toujours le fond, qui était riche mais simplement exprimé. Avec le sens de la formule, qui frappe et donne à réfléchir. Ce n’était pas un homme politique comme on en voit beaucoup aujourd’hui, qui parlent beaucoup et disent peu. Lui parlait peu, et disait beaucoup.
Il n’aurait pas tweeté toute la journée ?
Non ! Je ne pense même pas qu’il se laisserait interrompre par le téléphone pendant ses entretiens. Je crois que la seule fois où on l’a dérangé, c’était pour lui annoncer l’assassinat de Kennedy. Il avait été très frappé par sa visite à Léon Blum, président du Conseil, avant la guerre. Celui-ci ne pouvait tenir une conversation suivie parce qu’il était sans cesse interrompu par le téléphone.
Pensait-il, comme l’écrivain anglais Thomas Carlyle, que l’histoire était écrite par les héros ?
Sans doute, mais il pensait surtout que l’Histoire était écrite par les peuples. Le plus beau personnage de la Révolution française, selon Michelet, l’une de ses lectures, c’est le peuple. Il était très influencé aussi par Péguy, qui aimait le peuple comme une figure héroïque. Quand de Gaulle s’adressait à la foule assemblée, il ne parlait pas à une collection d’individus, mais au peuple français, porté par son histoire, poussé vers l’avenir.
Sa vision du monde est-elle déjà aboutie avant 1940 ou est-elle le produit de la guerre ?
Je pense qu’elle est en partie aboutie lorsqu’il publie son premier livre, La Discorde chez l’ennemi, en 1924. Il décrit la manière dont l’empire allemand, si puissant, s’est effondré en quelques jours. Cet événement l’a beaucoup frappé. Il pense que l’Empire français, la France de 100 millions d’habitants, est très fragile et qu’il faut la préparer à la guerre, lui donner une armure à la fois institutionnelle et militaire.
1940 le conforte dans cette vision. Cette sensation que le temps est compté et qu’il n’y a pas de temps à perdre va dominer son action politique jusqu’à son dernier souffle. Très tôt il se dit que la guerre dure trop longtemps : il craint que la France sorte définitivement souillée de l’Occupation. La IVe République, qui ne durera que douze ans, lui paraît interminable. Dès son installation, en 1958, il est angoissé par les minutes qui courent. Je n’ai jamais trouvé une telle perception du temps chez une autre figure de l’Histoire.
Quelle est l’idée centrale qui organise sa lecture des relations internationales ? Le rapport de force ?
Il est convaincu qu’un peuple doit d’abord compter sur lui-même pour assurer sa propre défense. Il sait qu’on n’a jamais vraiment d’amis en politique internationale. Cependant, il pense que la souveraineté doit être limitée. Il croit à l’équilibre entre les nations. C’est un lecteur de Simone Weill. La qualité propre des rapports interétatiques doit l’emporter sur le commerce et l’idéologie. C’est pour cette raison qu’il écrit à Roosevelt en 1942 pour essayer de le convaincre de la nécessité d’aider la France libre et de restaurer une France pleinement puissante et souveraine en 1945. Il est déjà convaincu que la France a un rôle à jouer en matière de médiation et d’équilibre.
Lors d’une conférence de presse qu’il donne le 31 janvier 1964, il est interrogé sur la reconnaissance de la République populaire de Chine par la France et il répond « il faut reconnaître le monde tel qu’il est ». Cette formule ne définit-elle pas sa vision des relations internationales ?
Lors de cette conférence de presse, il explique qu’il ne souscrit nullement au régime chinois, dont il connaît le caractère totalitaire. Mais il prend acte que la Chine est une puissance immense, forte de son histoire très ancienne. Faire comme si la Chine n’existait pas serait stupide. Il a aussi certainement en tête l’espoir que la Chine entre en rivalité avec la Russie. Il juge pertinent sur le plan géopolitique d’aller dans ce sens. Son analyse est à la fois très réaliste et très géopolitique. Nixon s’en inspirera quelques années plus tard.
A l’instar de Jules César, de Gaulle s’est fait l’historien de lui-même. Ses Mémoires peuvent-ils être considérés comme un instrument de communication politique, comme les commentaires sur la guerre des Gaules ?
Plus qu’un instrument de communication politique, c’est un instrument pédagogique. Il veut montrer aux Français ce qu’a été l’aventure de la France libre. Le message final des Mémoires de guerre est très étrange : dans les dernières pages, il parle avec mélancolie de l’hiver qui arrive. Puis il dit : la nature renaît, le printemps vient à nouveau. Il écrit ces lignes en 1959, alors qu’il vient d’être élu président de la République. Cette mélancolie apparente peut surprendre. En réalité, c’est un message tout simple qu’il délivre : il y a quelque chose de mélancolique et de parfois effrayant dans la vie d’un pays. Mais le printemps finit toujours par revenir. Il ne faut jamais baisser la tête, se résigner. Il le disait déjà en 1927 à ses élèves de l’Ecole de Guerre : ne jamais s’incliner devant un prétendu sens de l’Histoire.
Revenu au pouvoir, de Gaulle a-t-il cherché à restaurer une puissance perdue ou bien à inventer une nouvelle place pour la France dans un monde dominé par les superpuissances ?
La grande œuvre gaullienne, c’est d’avoir fait accepter aux Français que le vieux schéma colonial était révolu et qu’il fallait inventer de nouvelles formes de puissance et une nouvelle ambition. Ça n’a l’air de rien aujourd’hui. Mais quand on voit ce qu’était l’état d’esprit des Français au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ! Il les a convaincus que la France pouvait trouver une place pleine et entière dans un monde différent. Il fallait inventer un nouveau modèle de puissance et de grandeur.
On le voit d’ailleurs dans les notes d’Alain Peyrefitte, il est pressé de tourner la page de la guerre d’Algérie…
Il se sentait âgé, il craignait de manquer de temps. Toujours ce rapport au temps ! Le putsch d’Alger l’a rendu fou de rage. Dans le discours qu’il prononce en uniforme devant les Français, il dit en substance : voulez-vous vraiment que tout ce que nous avons fait depuis vingt ans soit jeté par-dessus bord ? Ensuite, il parle de ces « officiers fanatiques » qui ne voient le monde « qu’à travers leur frénésie »…
Voyez-vous des points communs entre l’année 1958, où il revient au pouvoir, et 2026 ?
Nous traversons une crise profonde avec le sentiment qu’il faut peut-être reconstruire complètement le système et repartir sur des bases beaucoup plus saines. Mais la société française est beaucoup plus complexe qu’en 1958. A l’époque, les Français étaient encore portés par les efforts de la Seconde Guerre mondiale. C’était une société dotée d’une certaine cohésion. Aujourd’hui, la France est communautarisée, « archipelisée ». Notre société est en guerre avec elle-même. Or plus le temps passe, plus la situation deviendra difficile à rattraper, nous a appris de Gaulle.
Pourquoi la force de frappe nucléaire occupait-elle une place aussi centrale dans sa pensée ?
A ses yeux, l’arme nucléaire était le seul moyen pour la France d’assurer sa sécurité en toutes circonstances, et donc de protéger sa démocratie et sa civilisation. Il ne faut jamais oublier que pour de Gaulle la vie d’un peuple doit être dominée par des conceptions morales : ne jamais céder à la démesure, à l’esprit de conquête, mais être inflexible sur la défense de sa propre civilisation.
Le 2 mars 2026, le président de la République, Emmanuel Macron, a annoncé depuis la base de l’Ile longue, dans la rade de Brest, une évolution de la doctrine nucléaire française. Qu’en pense le biographe du général De Gaulle ?
C’est de la communication, et en l’espèce plutôt de la bonne communication, car en réalité, il n’y a pas d’évolution stratégique majeure. Le discours d’Emmanuel Macron reste dans l’épure définie par de Gaulle, à savoir que la France doit rester seule maîtresse de la mise en œuvre de l’arme nucléaire, en fonction de ses intérêts vitaux. Il n’est pas du tout question que la chaîne de commandement soit modifiée. La force nucléaire reste d’initiative purement française et c’est le président de la République qui détient le pouvoir de décision dans ce domaine. Par contre, la définition des intérêts vitaux de la France peut évoluer – même s’il ne faut jamais être trop précis dans leur formulation, pour rester « dissuasifs ».
De Gaulle est souvent présenté soit comme un père de l’Europe, soit comme son principal adversaire. Où est la vérité ?
Selon lui, il fallait faire le marché commun, « un excellent traité de commerce », et c’est d’ailleurs lui qui a engagé la France dans cette voie. Mais c’était un partisan résolu de l’Europe politique. Or celle-ci relevait pour lui d’un autre processus que celui du commerce et de l’économie. Elle devait se construire sur les Etats, par un processus propre qui impliquât les peuples. Il n’a jamais parlé de l’Europe des Patries ou de l’Europe des Nations, mais bien de l’Europe des Etats. Une Europe alliée des Etats-Unis mais autonome, de façon qu’elle ne fût jamais totalement dépendante du parapluie nucléaire américain. On lui a préféré la vision de Jean Monnet. A vous de voir aujourd’hui qui avait raison.
S’il revenait aujourd’hui, que penserait-il de l’Union européenne ?
Il ne serait pas surpris de sa situation puisque le chemin qui a été emprunté pour faire l’Europe est exactement le contraire de celui qu’il recommandait. Il était d’ailleurs hostile à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun car il disait qu’elle ne jouerait jamais vraiment le jeu de l’Europe politique et qu’elle l’affaiblirait de l’intérieur. C’est ce qui s’est passé : les Britanniques ont beaucoup poussé à cette Europe que nous avons aujourd’hui, constamment élargie, devenue ingouvernable. Puis ils s’en sont retirés…
Venons-en à un sujet épineux sur lequel vous revenez dans votre biographie. Sa phrase à propos d’Israël, en 1967, après la guerre des Six jours : « Peuple sûr de lui et dominateur ». Raymond Aron dira que cette déclaration « autorise solennellement un nouvel antisémitisme ». Comment faut-il comprendre ces mots ?
De Gaulle n’a jamais été antisémite. Il s’est expliqué de cette déclaration dans un long courrier à Ben Gourion, avec qui il entretenait des relations de respect et d’amitié. Il a cherché à dissuader Israël d’attaquer le premier en 1967, car le pays apparaîtrait comme l’agresseur et risquait de s’engager dans une dangereuse logique de conquête. Selon lui, l’Etat d’Israël était devenu un Etat-nation comme les autres, avec les mêmes droits, mais aussi avec les mêmes responsabilités que les autres – et aussi les mêmes tentations de puissance. Il redoutait un engrenage fatal au Proche-Orient. On a mal interprété cette déclaration, pensant qu’elle inaugurait une politique « arabe ». Celle-ci est apparue plus tard, sous l’impulsion de Georges Pompidou.
Diriez-vous que la politique étrangère de De Gaulle a modifié la carte mentale du monde des Français ?
Avant de quitter ses fonctions, François Hollande a visité la Fondation Charles de Gaulle. Il a lâché avec humour, en pensant au rôle crucial que la Ve République donne au chef de l’Etat en matière de défense : « Tout président de la République a été, est ou sera gaullien ». C’était bien vu. Notre univers mental reste imprégné par les vues de De Gaulle. Le monde est dangereux et la France a peut-être encore un rôle singulier à y jouer, car c’est une vieille nation encore consciente de son histoire.
Dans son livre Napoléon et de Gaulle, l’historien Patrice Gueniffey étudie ces deux personnalités. L’un et l’autre n’ont-ils pas mis dans la tête des Français qu’il leur fallait un sauveur ?
Bonaparte a laissé une œuvre civile prodigieuse : le Code civil, la constitution administrative de la France… Mais il n’a pas su construire de constitution politique. C’était en revanche l’obsession de De Gaulle. Il voulait laisser en héritage des institutions assez fortes pour pouvoir être incarnées par des personnalités de moindre portée. Au reste, ces deux hommes ne sont pas « providentiels » au sens où les circonstances les auraient portés au pouvoir. Ils ont forcé le destin. Bonaparte avec le 18 Brumaire et de Gaulle avec sa lettre à Paul Reynaud, dans les premiers jours de juin 1940, lorsqu’il lui intime presque l’ordre de le prendre au gouvernement. Reynaud s’incline. Sans cela, De Gaulle n’aurait jamais rencontré Churchill et n’aurait pu jouer le rôle qu’il a eu dans la victoire. Il n’y a rien de providentiel dans tout cela, mais simplement une volonté d’une force exceptionnelle.
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Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-07-07 15:30:00
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