L’Express

« Un scénario d’hypersiège » : comment le Super El Niño pourrait bouleverser l’économie mondiale

L’économie mondiale est peut-être au-devant d’un double choc inédit : un épisode El Niño d’une intensité exceptionnelle sur fond de guerre au Moyen-Orient. Pris séparément, chacun de ces deux phénomènes suffit à faire trembler les marchés agricoles mondiaux. Combinés, ils dessinent ce que les chercheurs Jean-Michel Valantin, PhD et Fabrice Lollia appellent désormais un « scénario d’hypersiège » — une pression matérielle et politique qui pourrait perdurer sur nos systèmes alimentaires jusqu’en 2028 et déstabiliser les économies les plus fragiles.

El Niño n’a rien d’exotique pour les marchés : ce réchauffement cyclique des eaux du Pacifique équatorial, qui s’étale sur un à trois ans, déclenche à chaque occurrence son lot de sécheresses, d’inondations et de récoltes compromises sur près de 70 % des régions agricoles du globe, de l’Amérique du Sud à l’Asie en passant par l’Afrique. Le phénomène est si bien documenté que le FMI a pu en tirer une règle : un El Niño ordinaire fait grimper les prix alimentaires mondiaux d’environ 5 % en un an. Une note récente d’Allianz Trade rappelle que les épisodes de 1982-1983 et 1997-1998 avaient, eux, provoqué des pertes de revenus cumulées de 4 100 et 5 700 milliards de dollars sur les cinq années suivantes. Or celui qui s’annonce n’a rien d’ordinaire. L’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) lui accorde environ 80 % de chances de figurer parmi les plus intenses jamais mesurés.

Quelle sera la facture cette fois-ci ? Le calendrier ne pouvait guère être plus mal choisi. El Niño refait surface au moment précis où le blocage du détroit d’Ormuz pénalise déjà l’agriculture mondiale, en coupant l’accès à des millions de tonnes d’engrais azotés produits à partir du gaz qatari pendant la saison des semis dans l’hémisphère nord. « Cela risque d’être un nouveau coup dur pour l’économie mondiale, l’inflation et les banques centrales », avertissent les experts de Pictet Asset Management.

La banque Goldman Sachs s’est livrée à quelques calculs : nous pourrions assister l’an prochain à une hausse de près de 16 % des prix mondiaux des matières premières alimentaires. La société britannique de conseil en risques climatiques Risilience évoque, dans un scénario extrême, une réduction de 14,3 % de la production agricole mondiale – soit environ 342 milliards de dollars – avec des chocs de prix pouvant atteindre 10 à 50 % sur les grandes matières premières et 50 à 100 % ou plus sur les denrées les plus exposées comme le riz, l’huile de palme, le sucre et le café. « Il est difficile d’attribuer précisément telle ou telle hausse de prix à El Niño. Une chose est sûre, plusieurs effets inflationnistes s’accumulent », explique Hazem Krichene, économiste senior climat chez Allianz. Et l’onde de choc ne manquera pas de se propager jusqu’en Europe.

Le canal de Panama sous surveillance

Oxford Economics table par exemple sur 0,5 à 1 point d’inflation alimentaire supplémentaire sur le Vieux Continent l’année prochaine, avec un pic attendu au premier semestre. El Niño remet donc la notion de « climateflation » à l’agenda des banques centrales. Cependant, les implications vont bien au-delà de l’agriculture et des politiques monétaires. « Dans le secteur énergétique, les vagues de chaleur mettent les réseaux électriques à l’épreuve sous l’effet des pics de demande en climatisation et de l’échauffement des équipements. Une baisse de la production d’énergies renouvelables est à craindre en raison d’une moindre efficacité du solaire photovoltaïque et de sécheresses affectant l’hydroélectricité », note Valentin Vigier, responsable de la recherche ESG chez La Financière de l’Echiquier. En parallèle, El Niño impacterait l’approvisionnement en biodiesel produit à partir d’huile de palme.

L’approvisionnement en métaux critiques risque lui aussi d’être perturbé. « Lors de précédents épisodes, on a pu observer des baisses de production de cuivre en raison d’inondations au Chili et d’aluminium en raison de sécheresse en Chine », détaille Valentin Vigier. De quoi freiner la transition économique ? « Si cet épisode de super El Niño se matérialise, il faudra aussi regarder le niveau de l’eau dans le canal de Panama. Dans le passé, des sécheresses ont déjà réduit le nombre de bateaux à cet endroit, qui reste un passage important pour le commerce mondial », prévient l’expert. « La dernière grande sécheresse à avoir affecté le canal de Panama remonte à février 2023 », rappellent les stratégistes de MacQuarie. A l’époque, le nombre de bateaux transitant quotidiennement était passé de 38 à 22, entraînant un bouchon de plus de 160 navires. Les délais d’attente avaient explosé, passant de un à deux jours à plusieurs semaines. Le coût des créneaux prioritaires attribués aux enchères s’envolait lui aussi : en novembre 2023, une entreprise pétrochimique japonaise avait dû débourser près de 4 millions de dollars pour s’assurer une traversée !

Même cause, mêmes effets, le prix du fret pourrait à nouveau s’envoler en 2027. Mais les blocages ne se résoudront pas partout à l’aide d’un gros chèque. Dans les régions les plus pauvres du monde, la double pression exercée par El Niño et la guerre en Iran se traduira sans doute par de l’instabilité politique assortie d’une perte de confiance envers les institutions. « Par exemple, la crise qui s’annonce est particulièrement dangereuse pour la République démocratique du Congo ou la façade africaine de l’océan Indien. Elle y exacerbe les tensions politiques qui, à leur tour, alimentent des guerres de discours, transforment littéralement la sphère politique en champ de bataille », prévient Jean-Michel Valantin. C’est bien là la signature d’El Niño : un phénomène qui loin de frapper un seul maillon, fait vaciller de multiples chaînes, jusqu’aux Etats eux-mêmes.



Source link : https://www.lexpress.fr/economie/un-scenario-dhypersiege-comment-le-super-el-nino-pourrait-bouleverser-leconomie-mondiale-GULKTWFOPBCWZK2GNQUELQA34M/

Author : Sébastien Julian

Publish date : 2026-08-02 05:45:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express
Quitter la version mobile