L’Express

« En Afrique, c’étaient les meilleurs » : ce que les espions étrangers pensent de la DGSE

Décembre 2019. Alerte rouge chez Saab-Damen, consortium néerlando-suédois spécialisé dans la fabrication de sous-marins. Une deuxième intrusion informatique a été détectée, après une première, en mars. De nombreux emails ont été consultés depuis l’extérieur, en pleine période d’appels d’offres pour le remplacement de quatre sous-marins des Pays-Bas. Un contrat à 5,6 milliards d’euros. Le renseignement suédois prévient les industriels, relate le journaliste néerlandais Huib Modderkolk dans son ouvrage Vous ne voulez vraiment pas savoir cela : ce qui se cache derrière votre écran (non traduit en français), et désigne des responsables : « Ils doivent venir de France ». Quatre ans plus tard, le groupe français Naval Group remporte le contrat.

Si elle n’a jamais été officiellement élucidée, l’affaire consacre les capacités cyber-offensives de la DGSE. Un des points forts du service secret français, désigné deuxième meilleure agence européenne par notre jury de 60 professionnels du renseignement. « Au sein de notre communauté, la DGSE est considérée comme un service efficace sur tous les aspects du renseignement, y compris le cyber, capable d’opérer un peu partout dans le monde », résume Grzegorz Malecki, ex-directeur des services secrets polonais. A l’image de l’armée française, le renseignement tricolore a opté pour un modèle « global », avec des compétences très diversifiées. Renseignement humain, politique, économique, cyber, satellitaire, en Europe, en Asie… Les agents secrets français doivent être capables de tout faire, avec l’ambition de devenir une référence pour leurs confrères. Et ça marche. « A l’étranger, si vous avez besoin de savoir ce qu’il se passe ailleurs, dans un autre pays, vous contactez le MI6 et la DGSE », relate Eric Schouten, officier de liaison de l’AIVD, le renseignement néerlandais, pendant treize ans.

Les témoignages convergent : s’il y a bien une zone où la DGSE occupe la première place non seulement européenne mais mondiale, c’est l’Afrique. « L’Afrique du Nord et l’Afrique centrale, le Sahel… Personne ne connaît mieux cette zone que le renseignement français », jauge un ex-haut responsable de la stratégie au ministère de la Défense britannique, parti en 2025. Un avantage hérité « des liens culturels et linguistiques noués pendant la période coloniale », analyse Gina Bennett, experte antiterroriste à la CIA pendant 34 ans. L’ex-espionne, retraitée en 2022, a mesuré les « capacités d’analyse et de collecte humaines » de la DGSE dans ses anciennes colonies et n’a aucun doute : « C’étaient les meilleurs ».

Problème d’arrogance

A partir de 2022, le service secret français a mené un travail de fond en Afrique contre la milice Wagner, liée à la Russie, en y recrutant plusieurs sources. Avec un retour sur investissement en juin 2023, quand la DGSE prévient ses partenaires qu’Evegueni Prigojine, le fondateur de l’organisation, projette un coup d’Etat contre Vladimir Poutine. Bill Burns, le directeur de la CIA, adresse des remerciements appuyés à son homologue Bernard Emié, et depuis, les experts sécuritaires s’inquiètent de voir la France se retirer des capitales d’Afrique de l’Ouest les unes après les autres. Au Burkina Faso, quatre agents de la DGSE ont été retenus en otage pendant un an, jusqu’en décembre 2024, manière de signifier que le service secret français n’est plus chez lui. « La DGSE a considérablement réduit sa présence en Afrique », constate Ralph Goff, ancien chef des opérations Europe et Eurasie de la CIA, suggérant que l’influence du service de renseignement pourrait s’en trouver amoindrie.

Avec son tuyau sur Wagner, le renseignement français a en tout cas réussi à dépasser son raté initial de février 2022, lorsque ni la direction du renseignement militaire (DRM) ni la DGSE n’ont voulu croire à l’invasion de l’Ukraine. Si à Paris, les critiques ont été feutrées, vu de l’étranger, l’analyse tricolore a bien été perçue comme défaillante. Dans son rapport de juin 2025 sur le renseignement suédois, l’ex-premier ministre Carl Bildt fait même de la France le chef de file des pays « sceptiques » quant à un coup de force poutinien. « La DGSE n’a jamais été bonne sur la Russie, c’est une zone qu’ils n’ont pas investie et un pays que nous comprenons mieux qu’eux », estime un ex-directeur d’un service secret balte.

Depuis quatre ans, pourtant, la DGSE tente de se rattraper. Selon nos informations, sous la houlette de Nicolas Lerner, directeur depuis janvier 2024, le service secret français a monté plusieurs « groupes de travail » avec des partenaires européens, dont un sur la Russie, avec notamment certains États nordiques et baltes. L’idée ? Profiter des points forts des uns et des autres en élargissant le partage habituel du renseignement… et en s’affranchissant de la tutelle américaine. « L’idée est de commencer à structurer une communauté du renseignement opérationnel hors Five Eyes », commente un initié, en référence au traité de partage de renseignement entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Devant les menaces américaines de se retirer du Vieux continent, le service secret français aimerait s’imposer comme une alternative à la CIA. Une perspective vue d’un œil intéressé en Europe, à condition que les Français règlent leur problème ancestral d’arrogance. Un espion européen nous raconte ainsi qu’entre initiés, une expression particulière désigne l’opération de recruter une taupe en flattant son ego : le « french lever », le levier français, les tricolores étant réputés particulièrement sensibles à ces cajoleries.

Compétents au Moyen-Orient

Parmi plusieurs valeurs sûres à faire valoir auprès de ses partenaires, comme son centre de mission chargé du contre-terrorisme, ses antennes dans la région du Levant ou son travail de contre-prolifération, le service Action est un joyau envié. Créé en 1946, cette unité destinée aux opérations physiques à l’étranger a survécu aux guerres et aux scandales – dont le plus cuisant fut l’explosion du Rainbow Warrior, en 1985 – pour s’imposer comme une référence. « En Europe, personne n’égale leurs capacités d’action clandestine », salue un ex-dirigeant de la CIA, retraité en 2025. Leur savoir-faire en matière d’opérations « arma », les sabotages, et « homos », les assassinats ciblés, est particulièrement redouté. « La France sait mener des opérations clandestines, notamment en Moyen-Orient. Ils sont très compétents dans cette zone », appuie Ralph Goff, ancien chef des opérations Europe et Eurasie de la CIA. En Ukraine, le service Action apporterait également son expertise à ses homologues.

Au sein du service secret français, on savoure d’autant plus cette reconnaissance qu’elle permet de marquer un point face au rival britannique, largement en tête de notre classement, mais moins enclin à mêler renseignement et action. « Le MI6 n’a pas de service Action, c’est un point faible par rapport à la France », estime un ancien cadre de la DGSE. Au Royaume-Uni, l’intervention de militaires suppose une double validation des ministères des Affaires étrangères et de la Défense. Un risque quant à la confidentialité des manœuvres, estime un expert du renseignement européen : « C’est la grande force de la France d’avoir un service secret qui regroupe tout le renseignement et l’opérationnel dans la même institution. Cela simplifie tout et réduit les risques de fuites ».

« Les Français sont plus militaires que les Britanniques dans leur approche », expose diplomatiquement Glenn Carle, ex-numéro deux du renseignement américain sur les menaces transnationales. Une spécificité à double tranchant : si les Français sont réputés efficaces pour passer à l’action, le MI6 convainc davantage lorsqu’il est question d’implanter sur le temps long des « taupes » au cœur des pays les plus sensibles . Ainsi de la Chine où « les Anglais ont beaucoup d’avance sur la France », estime un ancien militaire de la DGSE.

Dernièrement, la DGSE a été consultée par le renseignement suédois, sur le point de transformer son service de sécurité militaire en agence d’espionnage civile. « La France a joué un rôle actif de conseiller auprès de Stockholm », écrivait Le Monde en février. Une influence et un hommage que la conférence de presse de la ministre des Affaires étrangères Maria Malmer Stenegard incite toutefois à relativiser. Invitée à décrire le futur service de renseignement de son pays devant les journalistes, le 5 mai, elle a déclaré : « On peut le comparer au MI6 britannique ». Eternel « french lever ».



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Author : Etienne Girard, Alexandra Saviana, Elsa Trujillo

Publish date : 2026-08-03 15:00:00

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