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Le socialisme gagne-t-il vraiment les Etats-Unis ? Ce que ne disent pas les victoires de l’aile gauche démocrate

La première puissance mondiale, temple du capitalisme, serait-elle en train de succomber aux sirènes du socialisme ? Ces derniers mois, les primaires démocrates en vue des élections de mi-mandat de novembre ont été marquées par plusieurs victoires de jeunes candidats, membres ou proches des positions de la Democratic Socialists of America (DSA), une organisation indépendante du parti démocrate. Le 30 juin, dans le Colorado, Melat Kiros, 29 ans, soutenue par la DSA, a battu Diana DeGette, 69 ans, représentante à la Chambre depuis 1997, remportant ainsi l’investiture pour l’élection générale. Une semaine plus tôt, l’élu de New York à la Chambre des représentants Adriano Espaillat, 71 ans, perdait sa primaire face à Darializa Avila Chevalier, 32 ans, soutenue par le maire Zohran Mamdani. En août, dans le Michigan, la primaire sénatoriale voyait la victoire très médiatisée d’Abdul El-Sayed, 41 ans, soutenu par Bernie Sanders, face à la modérée Haley Stevens, avec un point d’avance. La gauche de la gauche a engrangé d’autres victoires ailleurs dans le pays, notamment dans le Minnesota et le Kentucky. De quoi donner à l’été 2026 une coloration plus rouge que d’habitude outre-Atlantique.

« L’été sexy du socialisme », expression employée par les socialistes démocrates eux-mêmes, a carrément atteint le seuil caniculaire le 18 août, lorsqu’en Floride, Angie Nixon, 42 ans, a gagné, à la surprise générale, la primaire pour le Sénat face à Alexander Vindman. Le Washington Post y a même vu « la plus importante poussée politique du socialisme américain depuis le début du XXᵉ siècle. » Mais l’été rougeoyant peut-il durer plus d’une saison ? Si la percée de la gauche radicale est difficile à contester, l’idée d’une adhésion plus large de l’électorat démocrate aux idées socialistes paraît plus discutable. Plus encore, celle d’une hypothétique « vague socialiste » à l’échelle du pays.

Des victoires en trompe-l’œil

Première limite : la géographie de ces victoires, concentrées dans des circonscriptions déjà très à gauche. « À mesure qu’un État ou une circonscription devient plus disputées, moins de candidats soutenus par les DSA s’y présentent, et moins nombreux sont ceux qui gagnent », pointait récemment une analyse de la Brookings Institution. Et même dans ces circonscriptions acquises aux démocrates, « les candidats DSA ont perdu davantage de primaires qu’ils n’en ont remportées », ajoute le rapport.

Deuxième bémol : les centristes continuent eux aussi à remporter des duels. Dans le Wisconsin, David Crowley a refroidi « l’été sexy des socialistes » en battant, de peu, Francesca Hong, dans la primaire pour le poste de gouverneur. Dans le 25e district de Floride, le sortant centriste Jared Moskowitz a infligé une lourde défaite au socialiste démocrate Oliver Larkin. Autre revers de taille pour la gauche dure : l’échec de l’ancienne représentante socialiste Cori Bush dans le Missouri face à Wesley Bell.

Se pose alors une autre question : les succès croissants des candidats de la gauche contestataire signifient-ils que davantage d’Américains adhèrent aux idées socialistes ? Au niveau national, une récente enquête du Pew Research Center tempère sérieusement l’idée d’un tournant socialiste. Seuls 17 % des Américains déclarent apprécier les responsables politiques qui se présentent comme des « democratic socialists ». En août, un sondage YouGov indiquait que 43 % des Américains en ont une opinion défavorable, contre 31 % une opinion favorable.

Ces résultats nationaux masquent toutefois de fortes disparités. Selon un sondage Washington Post-Ipsos réalisé en juillet, 46 % des moins de 30 ans envisageraient de voter pour un socialiste démocratique à la présidentielle, contre 33 % des 65 ans et plus. Cette proportion atteint 51 % chez les diplômés de troisième cycle, contre 32 % chez ceux qui n’ont pas fréquenté l’université.

Une vague anti-establishment

Chez les démocrates, le tableau est plus complexe. Gallup relevait ainsi en 2025 que 66 % de leurs électeurs avaient une image positive du socialisme, contre 42 % du capitalisme (huit points de moins qu’en 2021). Un chiffre à manier avec prudence : plusieurs enquêtes montrent que le terme « socialisme » recouvre des réalités diverses selon les personnes interrogées, de l’égalité et de l’équité aux services publics.

Surtout, cette sympathie ne se traduit pas mécaniquement par une adhésion aux candidats qui en revendiquent l’étiquette : selon l’enquête Pew déjà citée, seuls 32 % des démocrates et sympathisants démocrates disent apprécier les responsables politiques qui se présentent comme « socialistes démocratiques ». Apprécier le socialisme et voter pour ceux qui s’en revendiquent ne sont donc pas la même chose. L’attrait du socialisme à gauche pourrait aussi traduire un désenchantement vis-à-vis du capitalisme. Gallup montre qu’au plan national, celui-ci conserve une meilleure image que le socialisme, mais qu’il est aussi associé aux inégalités, à la cupidité et au pouvoir des grandes entreprises.

Autre interrogation : voter pour un candidat très à gauche fait-il de vous un socialiste ? Une étude de la Yale School of Management publiée fin 2025 suggère que des électeurs modérés peuvent, lors des primaires, voter pour des candidats plus radicaux qu’eux, sans partager toutes leurs idées. La raison ? Lorsqu’un électeur ignore comment un candidat se positionnera sur des questions futures, il peut privilégier un profil plus radical parce qu’il suppose que celui-ci restera davantage fidèle à la ligne générale de son parti.

Un socialisme qui n’en est pas un ?

Enfin, le socialisme américain est-il vraiment populaire auprès des classes populaires ? Rien n’est moins sûr. Une analyse du New York Times consacrée aux primaires démocrates de juin 2026 à New York, intitulée « A Working-Class Party Without Many Workers » (« Un parti de la classe ouvrière sans beaucoup d’ouvriers »), indique que plusieurs candidats soutenus par la gauche socialiste ont réalisé leurs meilleurs résultats dans les quartiers… les plus diplômés et les plus aisés. Son auteur, Thomas B. Edsall, rappelle en outre que la DSA présente un profil sociologique très éloigné de l’image traditionnelle de la classe ouvrière. En 2021, 85 % de ses membres étaient blancs non hispaniques (contre 57,8 % au plan national) et seulement 4 % occupaient des emplois ouvriers. Plus de 80 % des membres de 25 ans et plus étaient diplômés de l’université, et 35 % possédaient un diplôme de troisième cycle.

Et si la poussée de socialisme traduisait davantage une envie de dégagisme ? Dans le New York Times, les journalistes Lisa Lerer et Katie Glueck estiment que la défaite démocrate de 2024 a ouvert un espace à une nouvelle gauche capable de canaliser la colère contre un establishment du parti jugé sclérosé. La « vague socialiste » de 2026 pourrait donc être, en partie, une vague anti-establishment dont les socialistes démocratiques sont aujourd’hui les principaux bénéficiaires.

Reste à savoir de quel socialisme on parle. Francesca Hong est membre des Democratic Socialists of America ; Abdul El-Sayed, idéologiquement très à gauche, ne se définit pas comme socialiste et dit croire au capitalisme ; Peggy Flanagan, victorieuse dans la primaire sénatoriale du Minnesota, en août, appartient quant à elle au Democratic-Farmer-Labor Party. « C’est beaucoup moins homogène idéologiquement que les gens ne le pensent », résume le sondeur Matt Barreto dans le New York Times.

Israël, le dénominateur commun

Ces nouveaux visages, en revanche, partagent un autre point commun : la critique de la politique israélienne et, surtout, du soutien militaire américain à Israël. Certains, comme Abdul El-Sayed, font même la jonction entre pouvoir d’achat et politique internationale : « La question est de savoir si nous voulons une politique dans laquelle notre argent est envoyé en Israël pour financer un génocide et un apartheid, plutôt que d’investir dans nos propres enfants », lançait-il le 2 juillet sur CNN. Dans sa chronique du 4 août, « The Democrats’ civil war over Israel is getting worse« , Edward Luce, journaliste au Financial Times, relevait que la question israélienne avait occupé, lors de la primaire du Michigan, « davantage d’espace que le pouvoir d’achat, l’ICE, la démocratie, Trump et tous les autres sujets réunis. »

Dans un pays où 48 % des électeurs et 66 % des démocrates (Quinnipiac University Poll, juin 2026) estiment que les États-Unis soutiennent trop Israël, contre respectivement 16 % et 20 % en 2017, la nouvelle gauche américaine semble avoir trouvé ici un thème porteur auprès de l’électorat démocrate. Reste à savoir s’il le sera tout autant en novembre, lorsque certains de ces candidats devront élargir leur audience au-delà des électeurs des primaires. C’est à cette épreuve que l’on verra si « l’été sexy du socialisme »… peut passer l’automne.



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Author : Laurent Berbon

Publish date : 2026-09-06 16:00:00

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