L’Express

« Il y a des abus » : à l’approche du budget 2027, l’épineux bilan des dispositifs contre l’apnée du sommeil

Les personnes souffrant de fatigue chronique ont pendant longtemps été considérées comme de simples curiosités de la nature. Des laissés-pour-compte du droit au repos, condamnés à vivre avec des poches sous les yeux et avec pour seule prise en charge, de doucereuses tapes dans le dos. En l’absence d’explication sur ce qui perturbait leurs nuits, les rares patients qui osaient parler de leurs torpeurs matinales étaient au mieux accueillis avec des sédatifs, au pire accusés de paresse ou redirigés vers l’asile. La somnolence, les problèmes de mémoire et les maux de tête qu’ils ressentaient étaient relégués à des humeurs passagères.

Dans les années 1960, un médecin du nom d’Henri Gastaut fait une découverte cruciale : parmi ses patients mal aimés de Morphée, certains se tordent et grimacent pendant la nuit, privés d’air. C’est à lui que l’on doit le terme « d’apnée du sommeil », du nom de ces brusques et courtes interruptions de la respiration, caractéristiques des malades. En 1976, un « syndrome d’apnées obstructives du sommeil (SAOS) » commence petit à petit à trouver ses lettres de noblesse, et bientôt les médecins comprennent que la maladie, bien qu’associée à l’obésité, est principalement due à une compression involontaire de la gorge.

La véritable révolution est à venir : en 1981, un inventeur australien nommé Colin Sullivan met sur pied un masque souple qui, relié à un tube et à une pompe diffuse de l’air dans la bouche et les narines des malades, oxygénant les victimes même quand leur corps le refuse. En quelques années, des milliers, puis des centaines de milliers de malades se retrouvent branchés à cette machine dite de « pression positive continue » (PPC). Les patients respirent, les nuits s’apaisent et l’on se persuade petit à petit que l’apnée du sommeil n’est plus qu’un lointain cauchemar.

1,8 million de patients appareillés

Sauf que, quarante ans plus tard, les appareils du genre collectionnent les mauvais points, et figurent désormais en tête des débats sur les dépenses de santé. Depuis l’invention de la PPC, plus d’1,8 million de patients ont été appareillés, contraints de dormir sur le dos, tels des pilotes de l’air, deux sangles enroulées sur la tête. Le recours à ces outils onéreux est devenu tellement important qu’il s’est imposé comme l’un des postes de dépenses de santé les plus lourds, 1,1 milliard d’euros rien qu’en 2025, un chiffre en très forte hausse et quelque peu difficile à digérer en ces temps de disette budgétaire.

En 2025, l’Assurance maladie alertait déjà les parlementaires sur une augmentation de plus de 38 % des remboursements de PPC depuis 2019. Soucieux de ne pas froisser les malades, les administrateurs soulignaient alors que « le diagnostic et la prise en charge précoces du syndrome » restaient « un enjeu de santé publique », tout en évoquant une épineuse question « économique » – les dépenses associées augmentant de 9,6 % par an depuis 2019. Le gouffre est d’autant plus difficile à supporter que nos voisins européens ne connaissent pas une telle évolution – de quoi faire penser qu’il existe une faille, un problème très tricolore avec la manière dont on utilise et distribue les respirateurs.

Pour reprendre la « maîtrise » de cette dépense, l’Assurance maladie s’est d’abord penchée sur les conditions de prescription des dispositifs. Normalement réservés aux personnes « symptomatiques », les PPC finissent de plus en plus souvent dans le lit des personnes cardiaques, apnéiques certes, mais qui ne souffrent ni de réveils nocturnes, ni de somnolence. Un élargissement qui, il y a encore quelques années, pouvait paraître légitime : les fabricants ont longtemps mis en avant un effet protecteur pour le cœur et le cerveau, deux des organes les plus touchés en cas de troubles du sommeil, quand bien même les dormeurs, eux, ne ressentiraient aucune différence. Mais depuis une dizaine d’années, les études mettent à mal cet argument.

Un effet neutre, voire aggravant

En 2023, une méta-analyse publiée dans l’importante revue Journal of the American Medical Association (JAMA) trouvait ainsi un effet globalement neutre chez l’ensemble des patients. En 2015, un essai clinique publié dans New England Journal of Medicine pointait même une surmortalité cardiovasculaire. Ces mauvais résultats sont à prendre avec des pincettes en raison du temps de suivi des malades, relativement court pour faire apparaître des évolutions sur ce type de pathologie. Mais ils suscitent d’importantes discussions dans la communauté scientifique : à quoi bon, dans ce cas, donner ces imposants dispositifs à des personnes qui n’en ressentent pas le besoin ?

Ces données émergentes ont pu donner l’impression d’une solution simple : ne plus proposer ces appareils aux « asymptomatiques ». Mais pour certains chercheurs, la déconvenue n’en est pas vraiment une : « Dans ces études, comme dans une grande partie de la population, les personnes branchées peinent à dormir, elles se tortillent, se grattent et finissent par sombrer, le masque sur le front, ou reléguées à la table de chevet, surtout chez les personnes qui n’ont pas de symptômes, de quoi fausser les études », indique le Pr Stach, vice-président du Conseil national Professionnel de Pneumologie. Résultat, une partie de la communauté scientifique pense que c’est à cause de ce « défaut d’observance » que les études reviennent négatives.

Conscient de ce problème, les prestataires ont depuis longtemps fait installer puces connectées au Wi-Fi sur leurs appareils. Le but ? Recenser qui ne porte pas de masque, et tenter d’aider les patients, pour réduire le taux de non-observance. La démarche a permis d’affiner la forme et la puissance des dispositifs mais très vite, certains médecins et législateurs y ont vu un moyen radical de tailler dans les dépenses et ont proposé de couper net le remboursement chez les patients qui ne supportent pas les traitements. Pas de masque la nuit, pas d’argent de l’Assurance maladie. Une mesure retoquée en 2014 par le conseil d’Etat, car faisant subir les défauts du traitement directement sur les malades.

Vers un désappareillage ?

Désormais, et en l’attente de nouveaux résultats, l’Assurance maladie se dirige plutôt vers un déremboursement du prestataire et un désappareillage des patients en cas de « non-observance », après une période d’observation de plusieurs mois. Une stratégie défendue par la Haute Autorité de Santé, dans un avis rendu en mars 2026, et plus à même de mobiliser les vendeurs de dispositifs, pour rendre leur tuyauterie plus « observable ». En parallèle, les scientifiques s’activent pour préciser chez quels patients les PPC aident vraiment à protéger les organes et ainsi réduire les prescriptions inutiles.

Jusqu’à présent, l’efficacité de ces dispositifs se mesurait grâce à un unique indicateur, « l’index apnées hypopnées », le nombre d’apnées par heure en quelque sorte. En dessous d’un certain seuil, l’appareil était jugé efficace. Depuis quelques années, de nouveaux indicateurs semblent émerger, comme la « charge hypoxique », une mesure de la baisse de la saturation en oxygène, ou encore la variation de la fréquence cardiaque. De quoi faire apparaître une nouvelle catégorie de patients, chez qui les appareils pourraient être bénéfiques en raison de l’amélioration de ces facteurs connexes, quand bien même ils ne souffrent pas des symptômes de l’apnée du sommeil.

Dans le viseur de l’Assurance maladie également : les prix pratiqués par les prestataires, trois fois plus élevés dans l’Hexagone qu’en Allemagne par exemple. L’année dernière, la Caisse a renégocié les tarifs, une avancée qui doit « permettre de compléter les économies sur les produits de santé ». L’institution a en tête un levier supplémentaire : augmenter drastiquement les prescriptions d’orthèses, ces dentiers qui forcent l’ouverture du larynx, jugés un peu moins efficaces, mais permettant d’offrir une alternative moins coûteuse chez les patients qui la supporte. Une stratégie qui commence à porter ses fruits, assure la Caisse, sans donner de chiffre à ce stade.

L’éternel sujet de la fraude

Enfin, l’Assurance maladie pointe également une part non négligeable de fraude. « Il existe des médecins et centres spécialisés qui diagnostiquent et appareillent à la chaîne en poursuivant des critères de rentabilité, sans trop se poser de questions sur l’intérêt pour leurs patients, et allant jusqu’à délocaliser une partie des analyses en dehors de France », confirme Benoît Lequeux, président du cercle du sommeil de la société française de cardiologie. « Ils ont été flashés et identifiés, ils sont connus par l’Assurance maladie, et ne devraient pas faire long feu », assure l’expert.

À terme, « le potentiel d’économie est estimé à 42 millions d’euros sur 3 ans, (…) dont 24 millions en 2027 », indiquait l’Assurance maladie en 2024. Mais la chasse aux dépenses de santé n’est jamais simple : si les prescripteurs changent trop de braquets, ils risquent de faire grimper les dépenses dentaires par exemple, les orthèses aggravant fortement le risque de caries. Et s’ils resserrent la vis trop vite, des milliers de patients pourraient passer à côté d’un traitement contre leurs apnées, avec des coûts parfois bien plus grands pour le contribuable, à force d’accidents liés à la somnolence et de maladies chroniques. Résultat, malgré les efforts, la dépense liée à ces traitements a continué d’augmenter l’année dernière, de l’ordre de 5 % par rapport à 2024, indique l’Assurance maladie.



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Author : Antoine Beau

Publish date : 2026-08-05 06:30:00

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