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Adhésion de l’Ukraine à l’Otan : « Valeri Zaloujny fait un constat réaliste à un instant T »

À Kiev, Valeri Zaloujny a livré lundi 3 août une lecture peu optimiste de l’avenir de l’Ukraine dans l’Otan : selon lui, son adhésion n’aura tout simplement « jamais » lieu. Ancien commandant en chef des forces ukrainiennes, aujourd’hui ambassadeur à Londres, il juge l’Alliance trop lente à évoluer et appelle Kiev à chercher d’autres garanties de sécurité, notamment européennes. Une prise de position qui tranche avec l’objectif toujours inscrit dans la Constitution ukrainienne.

Pour Camille Grand, ancien secrétaire général adjoint de l’Otan et chercheur au Conseil européen pour les relations internationales, la déclaration de Valeri Zaloujny mérite surtout qu’on regarde ce qu’elle dit du moment politique. Simple accès de réalisme, ou signe que l’adhésion ukrainienne à l’Alliance est en train de devenir un objectif de plus en plus théorique ? Entretien.

L’Express : Valeri Zaloujny affirme que l’Ukraine « n’adhérera jamais » à l’Otan. Est-ce réellement devenu impossible ?

Camille Grand : Aujourd’hui, à court terme, oui. Les États-Unis sont contre et, pour tout élargissement de l’Otan, il faut l’unanimité des membres. D’ailleurs, lorsque Volodymyr Zelensky était à Washington, il n’a pas particulièrement ouvert ce dossier. Les réserves américaines sont très politiques. Donald Trump a toujours été sceptique sur l’Otan et sur son élargissement. Il adhère plutôt au narratif russe selon lequel l’élargissement de l’Alliance crée davantage d’instabilité et il ne veut évidemment pas d’un nouvel engagement des États-Unis. C’est une position liée à la politique américaine, mais qui n’est pas la position classique des États-Unis : ils ont souvent été moteurs dans les élargissements successifs de l’Otan. Lorsque la question s’est posée en 2008, au sommet de Bucarest par exemple, les États-Unis poussaient et la France et l’Allemagne freinaient.

Ensuite, techniquement, toutes sortes de questions se posent. Est-ce qu’un pays en guerre peut entrer dans une alliance militaire défensive ? L’Ukraine a-t-elle encore des réformes à mener en matière de transparence, de démocratisation et de contrôle démocratique des forces armées ? Ses forces sont-elles au niveau ? Sur beaucoup de ces questions, la réponse est aujourd’hui très rapidement oui, parce que l’armée ukrainienne est plutôt devenue un fournisseur de sécurité qu’un consommateur de sécurité pour l’Otan.

Cette déclaration rompt-elle vraiment avec la ligne de Volodymyr Zelensky ? Faut-il y voir un message adressé à Donald Trump ou le début d’un positionnement présidentiel ?

En théorie, un ambassadeur ne s’exprime que sur instruction. Mais la déclaration de Valeri Zaloujny peut aussi être comprise comme un constat réaliste à un instant T, parce qu’il ne dit pas qu’il faut renoncer à l’idée d’aller vers l’Otan. Il dit que cela ne va pas arriver tout de suite et qu’il faut travailler ensemble, notamment avec certains pays de manière étroite. Je n’y vois pas forcément une tension entre lui et Zelensky, même si Zelensky a probablement intérêt à être plus prudent et à ne pas renoncer à cet objectif. Ne serait-ce que pour pouvoir demander à ses partenaires de lui donner des intercepteurs, du soutien militaire, du renseignement, puisqu’ils ne peuvent pas donner l’adhésion à l’Otan.

Zaloujny insiste sur l’expérience acquise par son armée depuis 2022. L’Ukraine a-t-elle aujourd’hui davantage besoin de l’Otan que l’Otan n’a besoin de l’Ukraine ?

Il est vrai que les Ukrainiens ont acquis ces dernières années une expérience opérationnelle exceptionnelle, sous contrainte. Dans certains domaines, notamment la guerre des drones, ils disposent d’un véritable savoir-faire et d’une longueur d’avance sur les armées de l’Otan. Pendant longtemps, lorsqu’on parlait d’une entrée de l’Ukraine dans l’Otan ou d’un rapprochement militaire entre l’Ukraine et l’Occident, la question était : comment pouvons-nous aider les Ukrainiens ? Désormais, la relation s’équilibre beaucoup mieux.

J’étais justement à Kiev le mois dernier. Les Ukrainiens ont énormément de choses à mettre sur la table en matière technologique et d’expérience militaire. Ils disposent très probablement de l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe après l’armée russe, ne serait-ce que par sa taille et son aguerrissement. Cela ne signifie pas que l’Otan doive simplement combattre comme les Ukrainiens. La guerre qu’ils mènent est une forme particulière de guerre moderne. Ils ont moins d’expérience dans certains domaines, notamment la guerre aérienne, et je ne suis pas sûr que nos sociétés acceptent une guerre d’attrition comparable. Un conflit mené par l’Otan serait forcément différent.

Zaloujny accuse aussi l’Otan de rester enfermée dans des doctrines anciennes. Sur ce point, sa critique est-elle juste ?

Il y a une part de vérité. Évidemment que l’Otan, du point de vue de sa doctrine et de ses priorités, doit apprendre de cette guerre, et probablement énormément. J’étais récemment dans un panel public avec le SACEUR, le commandant suprême allié de l’Otan. Il disait que nous avions beaucoup à apprendre des Ukrainiens, mais aussi que se préparer aujourd’hui exactement à la guerre que mènent les Ukrainiens reviendrait à se préparer demain à la guerre d’hier.

Il faut donc intégrer les enseignements ukrainiens tout en travaillant sur les domaines dans lesquels nous voulons conserver un avantage sur un adversaire potentiel comme la Russie. Tout ce que l’Ukraine nous a appris fait partie du paysage qui doit permettre d’adapter la posture militaire de l’Alliance, mais cela ne résume pas la guerre de demain. Les Ukrainiens ont donc raison de dire qu’ils ont beaucoup de choses à nous apprendre. Mais il y a parfois une simplification qui consiste à dire : il suffirait désormais de transformer les armées occidentales en armée ukrainienne. Ce n’est pas si simple.

Une fois les combats arrêtés, une véritable adhésion pourrait-elle redevenir possible ? Et quels pays auraient intérêt à accélérer ce rapprochement ?

Beaucoup de pays, notamment les plus exposés, ont un double intérêt à faire entrer l’Ukraine dans l’Otan ou, au minimum, à accélérer son rapprochement avec l’Alliance. D’abord parce que cela leur donnerait de la profondeur stratégique. Une Ukraine très intégrée aux plans de défense de l’Otan signifie que la frontière stratégique ne se situe plus entre la Pologne et l’ancien espace soviétique, mais bien plus à l’est, en Ukraine. Il existe donc une véritable idée selon laquelle l’Ukraine peut renforcer notre sécurité collective. Si l’on regarde la situation du point de vue russe, c’est assez évident : une armée ukrainienne puissante, très intégrée à l’Otan, voire membre de l’Alliance, pose beaucoup plus de problèmes à Moscou qu’une armée ukrainienne fragile, démantelée et coupée du reste de l’Europe.

Pour les pays de la ligne de front, il y a également une seconde raison : puisqu’ils sont les plus exposés, ce sont eux qui ont le plus à apprendre de l’expérience ukrainienne. Certains pourraient demain se retrouver face à une ligne de front ressemblant à celle de l’Ukraine. Comment se préparer à des vagues de drones, par exemple ? Ils sont donc très demandeurs de ce retour d’expérience, parce que les scénarios militaires auxquels ils se préparent ressemblent beaucoup à ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine.

À plus long terme, l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan après la fin du conflit, même après un simple cessez-le-feu, aurait du sens. Après tout, lorsque l’Allemagne entre dans l’Otan en 1955, ses frontières ne sont pas encore stabilisées. La République fédérale revendique encore des frontières correspondant à une Allemagne beaucoup plus vaste. Elle entre malgré tout dans l’Otan. Du point de vue des précédents et de la logique, il n’existe donc pas de raison absolue pour dire qu’après un cessez-le-feu, l’Ukraine ne pourrait pas rejoindre l’Alliance, même si la Russie continuait à contrôler une partie du territoire ukrainien. Faire entrer un pays qui n’est plus en guerre se discute et se réfléchit ; c’est beaucoup plus compliqué lorsqu’il est encore en guerre. Et même après un arrêt des hostilités, la perspective d’une adhésion restera faible tant que Donald Trump sera président.



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Publish date : 2026-08-06 05:45:00

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