De Santa Clara, en Californie, berceau de Nvidia, à Eindhoven, aux Pays-Bas, fief du champion européen ASML, en passant par Hsinchu, au nord de Taïwan, où siège TSMC, un vent de panique a soufflé sur les géants mondiaux des semi-conducteurs ces dernières semaines. Le 27 juillet dernier, le fabricant chinois de puces CXMT a réalisé une entrée fracassante à la Bourse de Shanghai en levant 9 milliards de dollars. En une journée, son cours a bondi de près de 500 %. Le même jour, le média américain The Information révélait que la société Shanghai Yuliangsheng allait bientôt être en mesure de produire des machines de lithographie par immersion DUV, technologie de pointe permettant de confectionner les semi-conducteurs les plus sophistiqués au monde. Une chasse gardée quasi exclusive, jusqu’ici, d’ASML. De quoi ébranler les titres des principaux acteurs du secteur : -7 % pour le mastodonte néerlandais, -5 % pour Nvidia, -13 % pour les Sud-Coréens SK Hynix et Samsung…
Il faut dire que la perspective de voir la Chine combler son retard technologique n’a jamais semblé aussi crédible. Longtemps jugée à la traîne dans les semi-conducteurs, elle multiplie désormais les succès. Et semble inarrêtable. Les puces figurent d’ailleurs en bonne place sur la liste des dix secteurs ciblés par le plan quinquennal « Made in China 2025 ». L’Etat chinois applique en réalité une recette déjà éprouvée dans les batteries et les véhicules électriques, deux industries largement dominées par la deuxième puissance économique mondiale : une stratégie déployée sur deux décennies, couplée à un soutien public massif et à une préférence nationale qui oblige petit à petit les fabricants de produits électroniques à intégrer des puces conçues sur le territoire.
« La Chine a une vision globale, explique Jean-Yves Larguier, consultant international, qui a occupé pendant près de vingt ans des fonctions opérationnelles au sein de la filière locale. Quand elle entre dans un secteur, elle se positionne sur quasiment tous les segments. Sans être à la pointe partout, son niveau de performance global est très honorable, d’autant qu’il s’agit de l’un des domaines les plus complexes au monde. » Sa force ? « La Chine a compris qu’il fallait réaliser des percées sur plusieurs fronts, plutôt que de s’appuyer sur une ou deux entreprises comme chefs de file de l’industrie », ajoute Tsai-Yi Wang, chercheuse à l’Institut pour la démocratie, la société et les nouvelles technologies de Taipei.
Un écosystème d’entreprises unique
Conception des puces, outils et logiciels pour les créer, machines de fabrication, matériaux, gaz et matières premières… Cette maîtrise de toute la chaîne de valeur n’a aucun équivalent sur la planète. « Les autres grands acteurs ne possèdent pas un écosystème complet. Taïwan est par exemple très fort dans la fabrication des puces, mais n’a pratiquement pas d’équipement en amont », illustre Douglas Fuller, professeur associé à la Copenhagen Business School. Massivement soutenues par l’État chinois, les entreprises technologiques bénéficient aussi désormais d’un autre relais de financement : les capitaux privés. Ces derniers mois, les introductions en Bourse se sont multipliées, « le signe que ces sociétés sont en passe de gagner de l’argent », souligne Jean-Yves Larguier.
Pour autant, la Chine a encore du chemin à faire. Elle produit pour le moment une quantité anecdotique de puces HBM, les plus complexes du marché et surtout les plus demandées à l’heure du boom de l’intelligence artificielle. « Celles-ci sont très compliquées à produire et exigent une technicité élevée, qui n’est pas accessible aux Chinois pour l’instant », assure Jean-Christophe Eloy, président du cabinet d’analyse Yole Group. Pour les fabriquer, les machines de lithographie les plus récentes, conçues par ASML, sont essentielles. Or depuis 2019, les restrictions américaines à l’exportation empêchent le fleuron néerlandais de les vendre à la Chine. Un frein qui n’a pas découragé Pékin, bien au contraire. « Les premières sanctions contre ZTE et Huawei ont servi d’électrochoc, avance Jean-Yves Larguier. L’Etat chinois a pris conscience de sa dépendance aux technologies américaines et de la vulnérabilité de son industrie. Surtout, il est prêt à accepter, temporairement, des performances moindres pour gagner en autonomie technologique. »
Les fabricants se concentrent pour le moment sur les composants plus bas de gamme, destinés aux téléphones portables ou aux ordinateurs. Un segment délaissé par Samsung, SK Hynix et Micron, qui « concentrent leurs moyens sur le segment le plus lucratif pour eux, les HBM destinées aux data centers, vendues beaucoup plus cher que les mémoires standards », poursuit Jean-Christophe Eloy. Or « la demande mondiale est forte, c’est donc un très bon moment pour investir. Les Chinois savent qu’il y a des places à prendre », abonde Jean-Yves Larguier. Sans renoncer pour autant aux puces les plus avancées. Jean-Christophe Eloy estime même que la Chine aura rattrapé l’essentiel de son retard d’ici cinq ans. Autant dire demain.
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Author : Thibault Marotte
Publish date : 2026-08-07 06:15:00
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