Pour un président américain, les élections de mi-mandat (aussi appelées midterms) sont souvent un moment redouté. C’est certainement le cas pour Donald Trump, qui s’apprête à entamer la seconde partie de son mandat. Pour l’heure, le président américain dispose encore d’une majorité confortable dans les deux chambres du Congrès : 53 sièges sur 100 au Sénat et 218 sièges sur 435 à la Chambre des représentants. Mais les élections du 3 novembre prochain pourraient complètement rebattre les cartes. S’il perd une des deux chambres, il lui sera beaucoup moins aisé de faire adopter certaines lois… Et s’il perd le Sénat, les démocrates pourraient s’opposer systématiquement à toutes ses propositions de nominations aux postes d’ambassadeur, de ministre ou même de juge à la Cour suprême.
En vertu de la loi constitutionnelle américaine, la totalité de la Chambre sera renouvelée, comme c’est l’usage tous les deux ans, ainsi qu’environ un tiers des sièges sénatoriaux. Parmi eux, 13 sont détenus par des démocrates et 22 par des républicains. Un rapport de force défavorable aux alliés de Donald Trump, donc. En y regardant de plus près, la majorité de ces 22 sénateurs est élue dans des Etats conservateurs où le Parti républicain semble indétrônable, mais les démocrates possèdent tout de même une fenêtre de tir. Il leur suffirait de retourner quatre sièges pour récupérer la majorité au Sénat et affaiblir le camp présidentiel.
George W. Bush et Barack Obama avaient tous les deux fait les frais d’un tel revirement aux derniers midterms de leur présidence. Le second avait notamment subi une opposition systématique du Sénat, le forçant à se rabattre sur les domaines strictement présidentiels comme la politique internationale. Autrement dit, d’ici trois mois, tous les regards seront tournés vers les Etats-Unis pour savoir à quoi ressemblera la fin de l’ère Trump.
Voici cinq batailles sénatoriales à suivre de près.
En Géorgie, le prodige démocrate Jon Ossoff part favori
La Géorgie de Jimmy Carter abrite de vastes plantations de pêches, de noix de pécan et de cacahuètes. Bordée par les Appalaches au nord et une vaste plaine côtière à la frontière avec la Floride, elle a vu naître Ray Charles, Martin Luther King Jr., Julia Roberts… et le Coca-Cola. Politiquement, elle penche du côté conservateur : les républicains ont obtenu tous les sièges de gouverneur et de sénateurs pendant près de vingt ans. Mais c’est aussi un Etat qui mute. Poussés par le dynamisme de la capitale locale, Atlanta, qui attire des jeunes actifs de tout le pays, les démocrates y réalisent des scores de plus en plus élevés, au point d’en faire un Etat-pivot – ces fameux swing states qui déterminent le résultat d’une élection présidentielle.
Après avoir élu Donald Trump en 2016, une courte majorité de Géorgiens s’est même tournée vers Joe Biden en 2020. « Trouvez-moi 12 000 votes ! » ordonnait alors le président sortant au responsable des élections à Atlanta, en vain. Quelques jours plus tard, les électeurs de Géorgie étaient convoqués pour un autre vote important, devant déterminer le nom de leurs deux sénateurs. A ce stade, 50 sièges avaient déjà été attribués aux républicains, 48 aux démocrates… Pour obtenir la majorité, ces derniers devaient absolument remporter ces deux sièges, le vice-président – en l’occurrence Kamala Harris – étant chargé de trancher toute égalité au Sénat.
Les démocrates n’ont reculé devant aucune dépense publicitaire. Un pari payant, puisque deux sénateurs de leurs rangs, Raphael Warnock et Jon Ossoff, ont obtenu leur ticket pour le Congrès. Un miracle pour le parti démocrate local. Peu de monde croyait d’ailleurs en la possibilité d’un maintien à long terme de ces deux sénateurs – le gouverneur géorgien, très apprécié, est toujours un républicain. Et pourtant, six ans après cette âpre bataille, Jon Ossoff fait toujours figure de favori.
Les Démocrates de Géorgie misent tout sur leur sénateur sortant, le charismatique Jon Ossoff.
A 39 ans, cet ancien journaliste documentariste est le benjamin du Sénat. Il maîtrise les codes des réseaux sociaux à merveille et a su développer une grammaire visuelle très spécifique, aux antipodes du style Maga. Calme, mesuré, charismatique, il séduit de nombreux observateurs de la politique américaine qui n’hésitent pas à faire le parallèle avec Barack Obama. Certains lui prédisent même un destin présidentiel.
Ce style, il a aussi su le raffiner depuis sa première élection au Sénat. En six ans, il a appris à jouer les équilibristes pour ne pas froisser sa base électorale. « Il est démocrate, cela ne fait aucun doute, et il vote avec son camp la plupart du temps », pointe Rahul Bali, journaliste à WABE, la radio publique locale d’Atlanta, « mais quand il combat les républicains, son angle d’attaque, c’est la corruption du système et les éclats de Donald Trump, pas les sujets clivants. » Les sujets qu’il défend d’ailleurs – la réduction des coûts du logement, la lutte contre l’inflation, l’élargissement de l’aide aux anciens combattants – suscitent une adhésion d’électeurs des deux rives. Pour le moment, cette stratégie porte ses fruits. Il lui reste trois mois pour confirmer cette dynamique.
Dans le Maine, les démocrates empêtrés dans un scandale
Les démocrates pourraient laisser filer une occasion en or dans le Maine, cet Etat plutôt libéral du nord-est des Etats-Unis. La sénatrice sortante, Susan Collins, en est à son cinquième mandat. Elle est la seule sénatrice républicaine élue dans un Etat qui n’a jamais voté pour Donald Trump, ni en 2016, ni en 2020, ni en 2024. En d’autres termes, elle est une des élues les plus menacées de ces élections de mi-mandat. Régulièrement décrite comme une des figures les plus modérées de son parti, capable de travailler avec les sénateurs du camp adverse, elle s’est imposée sans concurrence lors des primaires républicaines – non sans susciter quelques critiques de l’électorat Maga. Son principal obstacle venait du parti adverse.
Initialement, les démocrates avaient investi Graham Platner, un ancien marine de 41 ans, aujourd’hui ostréiculteur. Dans sa manche, un atout de taille : le soutien de l’équipe de communication qui a fait élire Zohran Mamdani à New York. Son discours populiste et progressiste a rapidement trouvé un écho dans le Maine, notamment parmi les électeurs de la classe ouvrière, très préoccupés par la perte de leur pouvoir d’achat. Sa campagne lancée, rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Fin juin, une ancienne compagne l’a accusée de viol dans plusieurs médias locaux et nationaux. Impossible de se maintenir dans ces conditions : Graham Platner a dû jeté l’éponge le 8 juillet dernier.

Il a très vite été remplacé par Troy Jackson, un bûcheron qui présidait le Sénat du Maine jusqu’en 2024. De prime abord, les deux hommes semblent avoir un profil similaire, qui plaît aux cols bleus. Mais difficile de recréer une dynamique favorable après un tel scandale. Pour le moment, Troy Jackson et Susan Collins sont au coude à coude dans les sondages.
En Caroline du Sud, la succession compliquée de Lindsey Graham
S’il n’y avait qu’un seul Etat où le résultat des midterms ne faisait aucun suspense, c’était bien la Caroline du Sud. Depuis 2003, le siège de sénateur était détenu par Lindsey Graham, figure historique du Parti républicain et très proche de la famille Bush. Sur le plan politique, il était un fervent interventionniste, membre emblématique des « faucons », ces sénateurs plus favorables à l’action militaire qu’à la diplomatie. Sa réélection ne faisait aucun doute – il avait d’ailleurs largement remporté sa primaire en juin dernier – jusqu’à sa disparition brutale début juillet.
Son décès pourrait-il ouvrir la voie à son adversaire démocrate, la pédiatre Annie Andrews ? Rien n’est moins sûr. Enclavée entre deux Etats-pivots, la Géorgie et la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, elle, reste un bastion solidement républicain. Le mystère tient plus au nom de son successeur. Donald Trump n’a pas caché son soutien à Darline Graham Nordone, la sœur du sénateur défunt – c’est d’ailleurs elle que le gouverneur local a nommée pour compléter le mandat de son frère – mais celle-ci ne dispose d’aucune expérience élective, même à l’échelon local. La primaire républicaine spéciale, à partir du 11 août, promet d’être riche en rebondissements.
Au Texas, la possibilité d’une victoire démocrate ?
Le Texas a une image qui lui colle à la peau : celle d’un Etat ultraconservateur, désertique, peuplé de cow-boys et de rednecks, ces Américains blancs des classes populaires souvent tournés en dérision dans la culture populaire. Politiquement, cette image est associée à une victoire systématique des personnalités républicaines. La réalité est nettement plus complexe.
Le Texas est un Etat de plus en plus métissé. 40 % de ses habitants sont des latinos et un quart de la population a moins de 25 ans, ce qui en fait un des Etats les plus jeunes du pays. Sa capitale, Austin, est devenue le centre névralgique de la Sun Belt, cette région du sud des Etats-Unis où se concentrent de nombreux bassins d’emplois dynamiques. Bref, l’Etat attire une population jeune, éduquée… et résolument démocrate. La caricature du Texas comme forteresse républicaine se fissure. Un jeune homme incarne cela à lui tout seul : il s’appelle James Talarico, 37 ans, candidat démocrate lors des élections de novembre prochain.
Comme Jon Ossoff, ce jeune séminariste presbytérien sait se mettre en scène sur les réseaux et son positionnement de démocrate modéré, proche du peuple – et religieux ! – trouve un écho auprès de nombreux Texans. Le sénateur républicain sortant, John Cornyn, a été écarté lors des primaires, jugé sévèrement pour avoir critiqué les excès de Donald Trump. C’est le procureur général de l’Etat, Ken Paxton, qui a remporté la primaire, mais sa proximité avec le président américain et les nombreux scandales qui ont émaillé sa propre carrière politique pourraient effrayer certains électeurs indécis.
Pour l’instant, c’est le jeune James Talarico qui a l’avantage (mais de justesse). S’il l’emporte en novembre prochain, ce sera la première fois que le Texas envoie un sénateur démocrate à Washington depuis 1993.
Dans l’Ohio, une bataille entre deux sénateurs
Dernière bataille homérique à suivre : celle qui oppose deux sénateurs au parcours atypique dans l’Ohio, cet Etat industriel au cœur de la région des Grands Lacs, au nord du pays. Côté pile, Sherrod Brown, un démocrate ayant siégé dix-huit ans au Sénat, avant d’être balayé par un homme d’affaires local soutenu par Donald Trump. Côté face, le républicain Jon Husted, une figure politique locale nommée en 2024 pour remplacer J.D. Vance, tout juste élu vice-président. C’est la première fois qu’il est candidat au Sénat en son nom propre.
Au cours des derniers mois, les sondages ont beaucoup fluctué. Aucun des deux candidats ne semble favori. L’Ohio ne fait pas mentir sa réputation d’Etat-pivot. Comme de nombreux candidats démocrates qui espèrent renverser un siège, Sherrod Brown mise essentiellement sur la question du pouvoir d’achat dans sa campagne. Jon Husted, lui, aime surtout rappeler que les électeurs de l’Ohio ont déjà voulu se débarrasser de son adversaire il y a quelques mois. Ce discours dégagiste suffira-t-il à le maintenir au Congrès ? Verdict le 3 novembre prochain.
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Author : Mathias Penguilly
Publish date : 2026-08-10 05:45:00
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