Pour un plongeur amateur, les chiffres donnent le vertige : descendre pendant quarante-cinq minutes à 265 mètres ! Impressionnés, les plongeurs-démineurs de la Marine nationale le sont tout autant : leur limite opérationnelle, de longue date à 80 mètres, vient de passer à 120 mètres. Là, c’est beaucoup plus profond encore. Avec l’expérimentation Entex 51, qui s’est déroulée au début de l’année à Toulon, la France confirme son rôle de pionnière dans la plongée sous-marine, civile ou militaire.
Après une longue période de vaches maigres, faute de crédits, la Marine redécouvre la plongée humaine profonde. Comme l’espace ou le cyber, le fond des mers est devenu l’un des nouveaux théâtres potentiels de guerre. La France a pris le tournant en 2022 avec une stratégie dite « maîtrise des fonds marins », qui a créé une nouvelle dynamique. Entex 51 en est un exemple accompli.
La plongée à saturation
Conduite par le Cephismer (Centre expert plongée humaine et intervention sous la mer) de la Marine, Entex 51 visait, selon son commandant le capitaine de frégate Arnaud Le Béguec, à « réaliser une plongée à saturation jusqu’à 265 mètres au recycleur électronique afin de valider le concept d’emploi d’un appareil de plongée autonome ». Fichtre ! Un peu de technique s’impose pour comprendre l’ampleur du défi, qui devrait déboucher sur des usages militaires.
Tous les plongeurs le savent : lorsqu’ils remontent des profondeurs, ils doivent impérativement observer des paliers de décompression. Il s’agit d’éviter la formation de bulles d’azote dans le sang, qui provoquent des accidents très graves. Plus le plongeur descend profondément et plus longtemps il y reste, plus sa remontée doit être longue. Pour l’amateur, cela se compte en minutes : c’est gérable. Mais, dans les années 1970, quand l’exploitation pétrolière a eu besoin de plongeurs professionnels à de grandes profondeurs, l’entreprise française Comex a développé une nouvelle technique, la plongée à saturation. Plutôt que de faire remonter les équipes à la surface après chaque plongée, on les met dans un caisson, que l’on descend et remonte chaque jour sur le bateau. Ils y vivent de manière spartiate, mais en sécurité, le corps complètement saturé de gaz – de l’hélium en général, celui qui agit sur les cordes vocales et donne la voix de Donald ! Quand les travaux sont terminés, la décompression commence sur le bateau, durant souvent plusieurs jours. Parfaitement maîtrisée, cette technique a donné lieu à des records mondiaux grâce à la Comex d’Henri Delauze : 534 mètres en mer et 701 mètres, de manière expérimentale dans un caisson rempli d’eau.
Neuf jours de décompression
C’est cette dernière procédure qu’a retenue le Cephismer pour Entex 51. Sur la base navale de Toulon, les marins ont donc deux gros caissons : au premier étage, un cylindre métallique de 6 mètres sur 1,5 mètre sert de zone vie avec des couchettes et des toilettes. Il est relié par un sas à une cuve cylindrique (25 mètres cubes) remplie d’eau à 15°C dans laquelle l’expérience se déroule. Le 27 janvier, quatre marins s’y installent : deux plongeurs-démineurs, un nageur de combat et une infirmière hyperbariste. Dehors, plus de vingt personnes veillent au grain.
La mise en pression dure dix heures et trente-cinq minutes pour atteindre, sans bouger d’un centimètre, l’équivalent physique d’une profondeur de 250 mètres. Soit une pression 26 fois supérieure à celle de l’extérieur ! Au cours des quatre jours suivants, les plongeurs vont descendre à quatre reprises dans la cuve humide : trois fois quarante-cinq minutes et cent-vingt minutes le dernier jour. Lors d’une plongée, la profondeur de 268 mètres est même atteinte. Puis la longue remontée commence : plus de neuf jours de décompression. « C’est plus long que de revenir sur Terre depuis la station spatiale », remarque Arnaud Le Béguec. En cas de graves problèmes, un protocole d’urgence avait été prévu, d’une durée de cinq jours et six heures. La physique des gaz et la physiologie humaine ont leur contrainte. Le 10 février, les quatre marins sortent enfin : ils viennent de passer quatorze jours enfermés.
Un système très sophistiqué
A quatre reprises, donc, les plongeurs sont descendus dans le caisson humide avec un appareil autonome. C’est la grande nouveauté de l’affaire, même si Laurent Ballesta, biologiste et photographe, l’explore également en Méditerranée dans le domaine civil.
Jusqu’à présent, le plongeur restait relié à son caisson par un câble – l’ombilical – lui fournissant le mélange à respirer, la communication et le chauffage indispensable : c’est le vieux système du scaphandrier. Pour gagner en autonomie, il s’agit désormais de s’en affranchir. « Comme lors de l’invention de la plongée autonome par Cousteau, Tailliez et Dumas dans les années 1940, nous voulons couper le câble, cette fois-ci à grande profondeur », résume le commandant du Cephismer.
Il ne s’agit pas de bouteilles d’air comprimé et d’un détendeur pour respirer, comme dans le loisir, mais d’un système très sophistiqué, en l’occurrence le recycleur électronique rEvo de fabrication belge. Une fois inhalé, le mélange d’oxygène et d’hélium est expiré dans le système fermé, purifié de son gaz carbonique, et réinjecté dans le circuit. C’est notamment ce que les nageurs de combat utilisent : cela leur permet de respirer très longtemps sous l’eau, sans rejeter de bulles d’air bruyantes et peu discrètes.
Police scientifique
L’exploit technique est évident, mais à quoi cela sert-il ? « Nous voulons pouvoir faire tout ce qu’un robot ne pourra faire », répond Arnaud Le Béguec. L’intervention sous la mer est de plus en plus robotisée, notamment dans le domaine de la guerre des mines, avec des drones ou des ROV (Remote Operated Vehicle). Toutefois, « la dextérité de la main humaine reste parfois indispensable », ajoute l’officier. Ce serait, par exemple, le cas pour intervenir sur un « projectile militaire sur le fond », un missile nucléaire M51 ou un engin étranger.
Egalement pour venir au secours d’un sous-marin en danger en branchant des systèmes de secours : la France participe au Nato Submarine Rescue System avec le Royaume-Uni et la Norvège, pour éviter le scénario tragique du sous-marin russe Koursk. Pour de telles interventions, la Marine a longtemps utilisé un énorme scaphandre métallique jaune de 380 kilos, le NewtSuit, mais il n’est plus en service.
Enfin, il y a l’aspect « police scientifique » – « le côté NCIS », sourit Arnaud Le Béguec. On l’a vu, en mer Baltique, avec le sabotage des gazoducs Nord Stream en 2022 par des plongeurs ukrainiens : il est parfois nécessaire de descendre pour mener des investigations sur des charges explosives artisanales ou non. Certes, la Baltique n’est pas très profonde, mais il pourrait être nécessaire d’inspecter des câbles ou des tubes ailleurs.
La France a de l’avance
« Un plongeur autonome permet de diluer la zone d’incertitude face à nos compétiteurs », explique très militairement le patron du Cephismer. Le bateau n’aurait plus besoin de rester à la verticale de la zone d’opération.
On n’y est pas encore. Une nouvel Entex est prévue l’an prochain et les expérimentations en mer pourraient débuter vers 2030, avec des capacités opérationnelles à l’horizon 2032-2035. En la matière, la France est très loin d’être en retard. La Chine et les Etats-Unis sont sur les rangs et quelques autres pays (Italie, Turquie, Suède…) semblent s’y intéresser. Raison de plus de ne pas perdre notre avance vers les grandes profondeurs.
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Author : Jean-Dominique Merchet
Publish date : 2026-08-16 06:30:00
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