Le Vieux Continent connaît un mois d’août tout sauf tranquille. En l’espace de quelques jours, les incidents suspects se sont multipliés dans plusieurs pays européens. Dans la nuit du 4 au 5 août, un drone équipé d’un « engin explosif » a été découvert sur le tarmac de l’aéroport de Leipzig-Halle, en Allemagne. La même semaine, un ressortissant russe a été interpellé en Pologne, soupçonné d’avoir voulu assassiner un citoyen américano-ukrainien. Le 13 août, une puissante explosion a eu lieu à Colleferro, en Italie, dans une usine de KNDS Ammo, qui fabrique des munitions pour Kiev. En France, les soupçons d’ingérence à l’encontre de candidats à la présidentielle se multiplient.
Dans plusieurs de ces dossiers, les regards des enquêteurs se tournent à l’Est, vers Moscou. Alors que la guerre s’éternise en Ukraine, le Kremlin semble gagner en témérité. Décryptage avec Emily Ferris, chercheuse associée senior au sein du département d’études sur la sécurité internationale du Royal United Services Institute, spécialiste de la politique intérieure russe et des vulnérabilités des infrastructures militaires et des chaînes logistiques du pays.
L’Express : Voyez-vous une escalade dans la multiplication des incidents ces derniers jours sur le continent, ou la poursuite de ce que nous observons depuis 2022 ?
Emily Ferris : Plusieurs phénomènes distincts sont à l’œuvre. Premièrement, la Russie cherche à tester les défenses de l’Otan pour en repérer les faiblesses. C’est pourquoi on observe des sabotages visant des infrastructures nationales critiques, comme des réseaux électriques, ou encore des engins explosifs attribués à la Russie dans des soutes de fret. Elle veut identifier les vulnérabilités des défenses militaires de l’Otan, mais aussi celles des chaînes d’approvisionnement civiles, car les deux secteurs sont étroitement liés dans les pays de l’Alliance.
Un autre objectif consiste à saboter directement les lignes d’approvisionnement vers l’Ukraine, afin d’empêcher l’Alliance de lui fournir les équipements dont elle a besoin. Ce n’est toutefois pas son seul objectif : sinon, nous aurions assisté à une campagne plus organisée visant, par exemple, les voies ferrées en Pologne, en Roumanie et peut-être aussi en Hongrie. Cela peut en partie s’expliquer par un manque de capacités, car ce type d’opération est très difficile à mener. Cela peut aussi tenir à l’ambiguïté stratégique et au déni plausible sur lesquels s’appuie la Russie : elle utilise des intermédiaires, des groupes criminels organisés et des individus recrutés au hasard, ce qui rend très difficile de remonter jusqu’à elle.
Enfin, certains incidents – les drones perdus en Pologne, en Roumanie ou dans les États baltes – peuvent être réellement accidentels. De nombreux équipements circulent dans les airs et sont perturbés par les systèmes de guerre électronique. Dans les airs comme en mer, des appareils ou des bâtiments russes franchissent accidentellement les frontières de l’Otan.
Il semble toutefois y avoir un changement d’intensité ces derniers mois. Que nous apprend la découverte d’un drone explosif à l’aéroport de Leipzig-Halle, début août, sur les méthodes et les objectifs russes ?
La Russie prend beaucoup plus de risques. On le voit également dans les projets d’assassinats ciblés évoqués par les autorités polonaises. Moscou teste les limites de ce qu’elle peut faire en toute impunité. Elle multiplie les méthodes et les tentatives, en recourant à des intermédiaires. Mais cette stratégie a ses limites : ces exécutants ne lui sont pas loyaux par devoir ou par conviction, puisqu’ils agissent simplement pour de l’argent.
Dans un article publié en mars, vous décriviez les sabotages russes comme une composante d’une guerre clandestine plus large, destinée notamment à tester les lignes rouges de l’Otan. La Russie connaît-elle les lignes rouges de l’Otan – et l’Alliance sait-elle elle-même où elles se situent ?
Il n’existe pas de discussion claire entre l’Otan et la Russie sur leurs lignes rouges respectives. Elles sont d’autant plus difficiles à comprendre qu’elles sont mouvantes. La Russie a affirmé à plusieurs reprises que la fourniture de renseignements, d’un soutien militaire ou de toute autre forme d’aide à l’Ukraine par l’Otan constituerait une ligne rouge. Mais ce soutien a commencé très tôt dans la guerre et il n’y a pas eu de conséquences majeures – pas de réponse nucléaire ou de réaction provoquant une escalade considérable. Peut-être ne s’agissait-il donc pas réellement d’une ligne rouge pour Moscou.
La Russie a très clairement affirmé que l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan constituait une ligne rouge. Mais peut-être que son adhésion à l’Union européenne n’en est pas une ; les messages venus de Moscou sont actuellement contradictoires. L’une des raisons tient au fait que Moscou et l’Otan ne se rencontrent plus et ne disposent plus de véritables canaux de communication. Le dialogue formel entre l’Alliance et la Russie a été suspendu. Cela s’est produit pour de bonnes raisons, mais un dialogue de désescalade reste nécessaire pour déterminer ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.
Il se peut également que nos propres lignes rouges ne soient pas claires pour la Russie, parce que nous ne les connaissons pas vraiment nous-mêmes. Il est très difficile de coordonner une réponse aux actions russes qui restent sous le seuil de la guerre ouverte. Il n’existe pas de réponse symétrique évidente, car l’Otan n’est pas en guerre avec la Russie.
Au cours des derniers mois, de hauts responsables, en poste ou à la retraite, ont présenté une guerre avec la Russie comme presque certaine à l’horizon 2030, 2035 ou à une autre date. Moscou tient elle aussi ce type de discours, mais conceptualise la guerre différemment : non pas comme une déclaration formelle à partir de laquelle on se trouve soudainement en conflit, mais comme un processus linéaire d’escalade comportant de nombreuses étapes intermédiaires. Nous nous trouvons actuellement quelque part sur cette échelle. Les activités hybrides, la subversion et l’ingérence politique en font toutes partie. Du point de vue russe, savoir si Moscou est officiellement en guerre contre nous importe assez peu : la Russie agit déjà comme si elle l’était.
Face à ces opérations qui restent sous le seuil de la guerre ouverte, de quels moyens de riposte les Européens disposent-ils ?
Pour l’instant, nos possibilités sont limitées. Nous sommes contraints par la nécessité de parvenir à un consensus et nous comptons sur l’Union européenne pour effectuer une grande partie du travail, notamment par l’intermédiaire des sanctions. Un pays visé peut également agir de manière bilatérale. La Pologne, par exemple, peut expulser des diplomates russes. Mais l’union fait la force, et les mesures les plus dommageables sont celles qui sont adoptées collectivement contre la Russie, par l’Union européenne ou éventuellement par les États-Unis.
L’autre difficulté est que les États-Unis considèrent ce qui se passe en Europe comme un problème avant tout européen. Une administration comme celle de Donald Trump souhaite avancer et reprendre en main la relation avec la Russie. Mais les Européens ont besoin que les Américains soient à leurs côtés pour parler à Moscou des sabotages et des attaques hybrides sur leur continent. Je ne pense pas que Washington considère cela comme son problème, ni comme une question relevant de sa compétence.
Comment distinguer les signaux envoyés par la Russie de véritables préparatifs en vue d’une attaque contre un pays de l’Otan, comme l’Estonie ou la Pologne ?
Il vaut mieux observer ce que fait la Russie que ce qu’elle dit. Ses déclarations restent importantes, car elles donnent parfois une idée de ce que pensent les responsables russes, mais il faut tenir compte de l’identité de celui qui s’exprime. Au sein de la communauté stratégique et de défense russe, certaines personnalités comptent davantage que d’autres. Certaines sont plus proches de Vladimir Poutine et disposent de davantage d’informations ; d’autres commentent depuis les marges, et leur avis pèse moins lourd.
J’observerais où vont les investissements, ce qui est en cours de construction, ainsi que d’éventuels mouvements de troupes significatifs ou la concentration de forces près des frontières. Il faut suivre de très près les évolutions à l’intérieur de la Russie. Je ne vais pas spéculer sur la possibilité d’une attaque contre la Pologne ou les États baltes. Cette hypothèse me paraît relativement alarmiste. Même la Russie comprend l’importance de l’article 5, et l’on voit mal ce qu’elle gagnerait à mener une incursion limitée dans un pays balte.
Il existe également une contradiction dans le récit public. D’un côté, on affirme que la Russie est en train de perdre la guerre, que son armée est incapable et qu’elle n’a pas réussi à prendre et à occuper l’Ukraine. De l’autre, on la présente comme suffisamment puissante pour déclencher une guerre avec l’Otan et envahir les États baltes. Ces deux affirmations ne peuvent pas être vraies simultanément. Soit l’armée russe est tellement affaiblie qu’elle ne peut pas prendre et occuper l’Ukraine, que ses chaînes logistiques défaillent et qu’elle subit chaque mois des pertes considérables ; soit elle est un peu plus puissante que prévu et prête à prendre de tels risques. Beaucoup de récits médiatiques sont contradictoires. La vérité se situe probablement quelque part entre les deux.
En 2022, le Royaume-Uni et les États-Unis ont averti leurs partenaires de l’imminence de l’invasion, mais de nombreux pays et services de renseignement européens ne les ont pas crus. Ont-ils tiré les leçons de cet échec, ou sommes-nous au même point qu’il y a quatre ans ?
En théorie, nous aurions déjà dû tirer les leçons de la Crimée. La Russie progresse depuis longtemps sur un continuum d’escalade contre l’Occident — peut-être depuis la Géorgie en 2008, et certainement sous Vladimir Poutine. L’une des principales leçons de la Crimée était la nécessité de mieux comprendre son adversaire, notamment ce qui constitue une escalade du point de vue russe. Je ne pense pas que cette leçon ait été appliquée.
Un renseignement ne vaut que par la personne qui le lit et l’analyse. Entre la Crimée en 2014 et la guerre déclenchée sept ou huit ans plus tard, nous avons manqué de nombreux signaux : des concentrations militaires et des messages politiques. Si l’on comprenait l’importance de la Crimée pour Vladimir Poutine, certains indices montraient dès 2020 et 2021 qu’il était prêt à entrer en guerre. Plusieurs occasions de faire retomber la tension ont probablement été manquées. Les dernières tentatives pour le dissuader de lancer l’invasion ne sont intervenues qu’au moment où il avait déjà pris sa décision.
Avons-nous tiré des leçons de cette guerre ? Probablement pas encore, parce que nous sommes toujours en plein conflit. Celui-ci est devenu extrêmement politisé, notamment parce que certains États – en particulier le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne – ont consacré beaucoup d’argent à l’Ukraine. Il est difficile de mener un véritable retour d’expérience tant que demeure l’impératif politique selon lequel l’Ukraine doit gagner et la Russie ne doit pas pouvoir agir en toute impunité. Si l’Ukraine perd ou si la guerre aboutit à une impasse, qu’est-ce que cela dira de la manière dont nous l’avons aidée ? Aurions-nous pu faire mieux ? Je ne sais pas si les gens sont prêts à avoir cette discussion aujourd’hui.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-19 04:00:00
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