Les deux événements n’ont pas grand-chose à voir l’un avec l’autre mais leur télescopage est piquant. Tandis que le Parlement adoptait définitivement la proposition de loi relative à l’aide à mourir cet été, les Français faisaient savoir, par un sondage Odoxa pour Buchet-Chastel et Le Figaro Magazine, qu’ils doutaient de la possibilité et de l’opportunité même d’allonger la vie humaine. La lecture du rapport, intitulé « Les Français et l’allongement de l’espérance de vie », nous apprend que nos concitoyens expriment un scepticisme fort concernant les promesses – portées notamment par le transhumanisme – affirmant que les êtres humains vivraient bientôt très au-delà de 100 ans. Au contraire de cette foi, ils estiment qu’un bébé né en 2035 vivra en moyenne jusqu’à 84 ans et seulement 10 % pensent que son espérance de vie pourrait dépasser 100 ans. Confrontés à l’hypothèse d’une vie au-delà de 150 ans, 77 % ne croient pas qu’elle puisse devenir réalité. Il s’agit d’un indice supplémentaire – ils sont nombreux – du fait que nos concitoyens n’adhèrent plus guère à l’idée d’un progrès constant de l’humanité.
Mais il y a plus troublant : la longévité améliorée n’est pas seulement perçue comme improbable, elle est aussi indésirable, même associée à la bonne santé ! 56 % des Français ne souhaiteraient pas vivre au-delà de 150 ans, y compris en conservant leurs entières capacités physiques et intellectuelles, et 71 % considèrent qu’un tel allongement de la vie serait de toute façon une mauvaise chose pour notre espèce. La chose apparaît d’ailleurs si détestable qu’un Français sur deux se déclare favorable à l’interdiction de technologies permettant une telle longévité !
On peut comprendre que nos concitoyens ne soient pas alignés dans leurs prévisions et leurs espoirs sur les plus zélés des futurologues de la côte ouest des Etats-Unis, mais ces résultats ne sont pas si anodins. Ils expriment une rupture anthropologique avec un rêve aussi vieux que l’humanité : celui du prolongement de la vie ou même de l’immortalité. Ce thème se retrouve d’ailleurs dans le plus ancien poème romanesque connu, L’Épopée de Gilgamesh, qui narre les exploits et les malheurs d’un personnage dont le but ultime est de ne pas mourir.
Les récits légendaires et littéraires sont innombrables qui évoquent ce thème, au point que nombre de personnages s’y montrent capables de vendre leur âme pour obtenir ladite longévité. C’est le cas, par exemple, dans le chef-d’œuvre de la littérature gothique Melmoth ou l’Homme errant. Publié par Charles Robert Maturin en 1820, il narre l’histoire de John Melmoth qui vend son âme au Diable en échange de 150 années de vie supplémentaires. Bien qu’il fût admiré et commenté par nombre d’écrivains – dont André Breton ou Lovecraft – il est probablement moins populaire que la figure du Dorian Gray d’Oscar Wilde. Ce roman, qui paraît d’abord en 1890, en pleine époque victorienne, met en scène un jeune homme d’une extraordinaire beauté et qui souhaite le rester éternellement : son portrait vieillira et portera à sa place les marques de ses vices et de sa corruption morale.
Vivre plus longtemps, un objectif indésirable
Reconnaissons que l’on peut opposer à la convocation de toutes ces fables le fait qu’elles expriment en réalité une mise en garde morale contre le désir de prolonger la vie car elles ne se terminent généralement pas très bien. La figure du « juif errant » est d’ailleurs prototypique de ce que l’imaginaire humain a acté depuis fort longtemps que la vie éternelle pouvait aussi être une malédiction.
Le texte de Franck Ramus, publié l’année dernière dans L’Express et éclairant les raisons du décès du prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, est à ce titre édifiant. Le psychologue était en bonne santé et en pleine possession de ses moyens, il a cependant décidé, à l’âge de 90 ans, que c’en était assez en quelque sorte et il a eu recours, en Suisse, à la possibilité d’être assisté dans son désir d’en finir avec la vie. Il reste que le prolongement de la vie en bonne santé a longtemps été considéré unanimement comme un objectif désirable moins comme une propriété individuelle que comme un bien collectif. À la lecture du rapport d’Odoxa, les choses paraissent beaucoup moins claires. On y lit, à coup sûr, une obsession – peut-être visionnaire – du temps présent : le monde va devenir inhospitalier et vivre plus longtemps, c’est-à-dire dans le futur, un objectif indésirable.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université
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Author : Gérald Bronner
Publish date : 2026-08-21 04:00:00
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