Trois fois, Raphaël Glucksmann a prononcé le nom de son adversaire : Jean-Luc Mélenchon. Lors de sa déclaration de candidature, dimanche 23 août sur TF1, il n’a pas seulement dévoilé quelques unes de ses mesures phares. Il a aussi présenté, dit l’un de ses proches, « son offre politique dans un périmètre clair », question existentielle. Lui promet qu’en cas de victoire à la primaire des socialistes, « il n’y aura plus jamais d’accord avec Jean-Luc Mélenchon ». Enfin, il enjoint le reste de la gauche à « arrêter d’avoir peur » de l’insoumis. Raphaël Glucksmann a eu beau offrir un record au 20 Heures de TF1 – l’annonce de l’eurodéputé a été suivie par 5,56 millions de téléspectateurs en moyenne, un peu plus que le candidat LFI sur la même chaîne en mai dernier – la réalité des sondages le rattrape le lendemain. Lundi 24 août, Mélenchon, crédité de 16 à 17 % d’intentions de vote au premier tour, se hisse au second tour face à Marine Le Pen dans trois des cinq configurations testées par l’institut Harris interactive-Toluna. Loin devant Glucksmann.
Discours moral
Raphaël Glucksmann s’est donné pour mission d’enterrer Jean-Luc Mélenchon. Imaginait-il son némésis voler si haut ? Voilà deux ans que l’eurodéputé oppose, pour ce faire, un discours moral au patriarche de la gauche radicale. « Il est devenu ce mélange de trublion et de clown qui joue avec les pires codes de l’extrême droite française et de l’antisémitisme », affirme-t-il après que Mélenchon a déformé son nom de famille en meeting. Il dénonce « cette continuité dans la dérive » du quadruple candidat à la présidentielle qui « assume jusqu’au bout ce lien avec ces gens violents », quand meurt le militant d’ultra-droite Quentin Deranque, à la suite d’une rixe avec la Jeune Garde, mouvement allié à LFI.
« Ce n’est pas la distance qui nous sépare de Nicolas Maduro qui définit si l’on est de gauche ou pas », dit-il parfois en privé, méprisant la propension insoumise à distribuer des brevets à gauche malgré ses troubles allégeances à l’international. A force d’événements, Raphaël Glucksmann a fini par exclure les insoumis du camp de l’émancipation : « Pour moi, ils ne sont pas de gauche », disait-il en mars 2026 sur France Inter. Un tel positionnement lui vaut la bienveillance d’une partie des éditorialistes. Ils saluent sa boussole, quand le reste de la gauche, si prompte à tendre la main à LFI, l’aurait perdue. Mais les enquêtes d’opinion, elles, restent têtues. Dans certaines d’entre elles, Mélenchon est considéré comme la personnalité politique la plus appréciée des sympathisants de gauche.
L’efficacité de la stratégie de l’eurodéputé semble donc, de prime abord, toute relative. « Il y a une sorte de totem à gauche à penser que Jean-Luc Mélenchon fait l’erreur de trop tous les trois mois », affirme Guillaume Lacroix. Le président du Parti radical de gauche, ancien interlocuteur de l’insoumis, l’analysait déjà dans nos pages : « Jean-Luc Mélenchon souhaite que ‘le camp du bien et de la raison’ lui tape dessus en permanence : il est convaincu qu’il aura le soutien populaire dès lors que tout l’ordre établi sera contre lui, il l’a théorisé. Alors il veille à être présenté comme le diable matin, midi et soir pour ensuite expliquer qu’il est la victime d’un système qui a intérêt à le diaboliser. » Un ami de Glucksmann abonde : « Le phénomène n’est pas compris dans sa persistance par lui et son équipe : ils réduisent Jean-Luc Mélenchon à quelqu’un qui, par ses outrances, devrait être disqualifié. Ils le voient comme un Trump de gauche et, toute proportion gardée, font preuve du même aveuglement à son égard. Il y a comme un biais de perception, un effet système, de ces gens qui viennent de la gauche sociale démocrate, entourés de personnes qui pensent comme eux », poursuit-il.
« Il n’y pas tellement de concurrence entre ces deux gauches »
Raphaël Glucksmann a fait un pari légitime, sincère fondement de sa candidature. Le désir d’alternative à Jean-Luc Mélenchon à bâbord serait prégnant au sein de l’électorat de gauche. Un présupposé gonflé par ces études d’opinion si fluctuantes – l’insoumis n’est-il pas décrit comme la personnalité la plus rejetée par l’ensemble des Français ? La question mérite ainsi d’être posée, au vu des prédictions électorales concernant le candidat insoumis. Glucksmann, et le reste de cette gauche « non-mélenchoniste », ont-ils surestimé l’envie d’une autre option à gauche ? Dans le mille, jugent les lieutenants de « JLM ». « Ils ont projeté leurs propres convictions sur l’électorat, ils n’ont pas compris à quel point la rhétorique ‘Jamais Mélenchon’ est un réflexe de petit bourgeois de gauche », accuse un proche, pour qui les accusations d’antisémitisme dont est victime le tribun est l’apanage « du pur marigot politique » – « ceux qui en ont entendu parler sont des gens qui suivent la politique de très près ! ». Mélenchon lui-même a pourtant fait mine de se questionner devant ses proches. Serait-il le meilleur pour porter la candidature LFI, « au vu des coups qu’il a dû donner et qu’il a pris » ? « Mais c’était surtout pour éprouver et vérifier quelque chose, raconte un témoin de ces palabres. Il nous a toujours dit que la politique se réinventait chaque jour, qu’à 6 mois d’une élection, c’était le grand reset. » « Le petit-bourgeois sans colonne vertébrale politique […] votera insoumis si c’est à la mode dans ‘L’Obs’ ou dans Libération trois jours avant l’élection », disait-il au Nouvel Obs en février dernier.
Innocent et irrattrapable, Mélenchon ? Erreur, la gauche n’est pas un tout. « Il existe trois électorats à prendre en compte pour comprendre ce qui se passe entre Glucksmann et Mélenchon, assure Jean-Yves Dormagen, le président de Cluster17. Celui de gauche radicale représente 18 % de l’électorat, il est largement dominé par Jean-Luc Mélenchon, ce qui explique sa position élevée dans les derniers sondages. Celui de la sociale-écologie, la deuxième gauche, fait peu ou prou le même poids – dans lequel les électeurs peuvent voter pour les Verts, le PS, Place publique voire la macronie dans quelques configurations. Raphaël Glucksmann apparaît comme le candidat préféré de cette seconde gauche mais pas avec autant de force que l’insoumis dans son propre espace. Il n’y pas tellement de concurrence entre ces deux gauches. Au sein de cette deuxième gauche, l’eurodéputé a de vraies marges de progression. Cela devrait constituer aujourd’hui son principal objectif. Plus que sur la gauche radicale, il a aussi des marges de progression sur le centre où il est souvent apprécié. Ce troisième électorat pèse également 18 % », analyse-t-il pour une étude Cluster17 à paraître la semaine prochaine avec le think tank Terra Nova. Ainsi, les outrances mélenchonistes, que Glucksmann dénonce, « correspondent réellement à ce que pense une fraction de la gauche et la totalité du centre », poursuit-il, elles ont un effet repoussoir consensuel, mais aucune prise au sein de l’espace mélenchoniste.
Retard structurel
Raphaël Glucksmann, lui, mise aussi sur l’électorat stratège pour enclencher le « sorpasso » à l’insoumis. « Le seul truc pour le rattraper, c’est de publier en gros les sondages de second tour avant le premier tour », confie-t-il à une poignée d’interlocuteurs. Un argument de taille, tant Mélenchon est donné perdant de façon écrasante face à Marine Le Pen. Mais à revers, l’ancien essayiste ne sortirait guère mieux loti d’une telle confrontation. Reste alors la campagne, pour créer un souffle. Jean-Luc Mélenchon en a dans les voiles, Glucksmann cherche toujours le sien, empêtré et contraint à participer à une primaire fermée. Il enregistre néanmoins des ralliements. Celui de l’écologiste Yannick Jadot, par exemple. « Ça n’est pas parce que tu as une visibilité médiatique que tu crées l’évènement politique, soupire un élu de gauche. Jadot fait la matinale de France Inter, mais ça ne bouge aucune ligne, c’était attendu. »
A date, l’ancien essayiste dispose d’un retard structurel sur son concurrent. A l’heure où 54 % des moins de 25 ans s’informent sur les réseaux sociaux (baromètre Arcom), à une époque où l’évènement politique naît sur X avant d’irriguer les médias traditionnels, il est fort à parier que ces plateformes joueront un rôle important en 2027. « Jean-Luc Mélenchon est parfaitement autonome vis à vis de l’écosystème médiatique : il a une armada numérique disciplinée et verticalisée, des députés hyper visibles à l’énorme communauté, il appuie sur un bouton et sa propagande irrigue la toile. Glucksmann, en face, a un compte Instagram qui ne fonctionne plus, aucun relais sur les réseaux, seulement quelques médias à la bienveillance fragile pour couvrir sa campagne », dixit l’un de ses interlocuteurs. Dimanche 23 août, qui a fait le service après-vente de la candidature de Raphaël Glucksmann ? Les insoumis et leurs proxys sur X et Instagram. En la moquant, bien sûr.
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-08-25 17:00:00
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