Sans imprimerie, la Réforme n’aurait sans doute pas embrasé l’Europe avec la même ampleur ; sans radio, pas d’appel du 18 Juin, ni de « guerre des ondes » entre Londres et Vichy ; sans télévision, probablement pas de phénomène Lecanuet en 1965. Il paraît dès lors étrange d’imaginer que l’intelligence artificielle, qui peut tout à la fois créer des visuels de campagne, élaborer un programme, rédiger des discours, informer les électeurs des vicissitudes de la vie politique et même les aiguiller dans le choix d’un candidat, traverse la présidentielle de 2027 sans en modifier la grammaire.
D’autant que, près de cinq ans après la sortie des premières versions de ChatGPT, l’utilisation des LLM, et plus généralement de l’IA, s’est massivement généralisée. Afin de comprendre la place que s’apprête à prendre ce qui est parfois décrit comme la quatrième grande révolution industrielle, l’Ifop a ainsi réalisé, à l’occasion des universités d’été que le Laboratoire de la République, fondé par l’ancien ministre Jean-Michel Blanquer, organisera à Sens les 28 et 29 août, une étude dont les résultats vous sont dévoilés en exclusivité par L’Express.
Le spectre d’une présidentielle manipulée
Sans surprise, une grande majorité des Français (86 %) craint que l’IA soit instrumentalisée dans le but d’influencer le résultat de la prochaine élection suprême ; une inquiétude qui transcende les clivages générationnels, idéologiques et socio-économiques. 40 % d’entre eux la perçoivent même comme un danger pour la démocratie, et seulement 5 % voient, à l’inverse, en elle une opportunité d’améliorer le débat démocratique. Plus de huit Français sur dix n’accordent d’ailleurs aucune confiance aux informations politiques produites par une intelligence artificielle.
En revanche, alors qu’Edouard Philippe et Raphaël Glucksmann ont été la cible, cet été, d’une campagne de désinformation menée par le réseau prorusse Storm-1516, les Français ne sont que 15 % à mentionner spontanément les ingérences — propagande, bots, cyberattaques, faux contenus et manipulation de l’opinion — parmi les menaces que l’IA fait peser sur l’élection. « Ce n’est pas parce que les Français ne parlent pas spontanément d’ingérences qu’ils n’en ont pas peur ; l’univers évocatoire associé à l’IA reste très largement négatif », décrypte Frédéric Dabi, directeur général Opinion de l’Ifop.
Dis-moi qui tu es, je te dirai pour qui voter
Les Français ne jettent toutefois pas le bébé avec l’eau du bain. Une partie d’entre eux voit dans l’IA un florilège d’opportunités. Près de la moitié seraient prêts à l’utiliser si elle leur permettait de mieux comprendre les axes complexes d’un programme politique (44 %), les conséquences concrètes d’une réforme sur leur situation personnelle (43 %), de recevoir un résumé neutre de l’actualité politique (40 %), ou encore de trouver des informations sur les positions d’un parti politique ou d’un candidat sur un sujet précis (40 %) et de comparer les différents programmes (41 %).
À cet égard, seuls 3 % des Français disent qu’ils suivraient probablement la recommandation d’une IA pour choisir leur candidat. Une proportion qui grimpe à 8 % chez les 25-34 ans et à 11 % chez les 18-24 ans ; surtout, 29 % déclarent qu’ils en tiendraient compte parmi d’autres éléments. « Si l’on se livre à une extrapolation, 3 % du corps électoral représentent environ 1,5 million d’électeurs. Or, à l’échelle d’une présidentielle, ce n’est pas rien lorsque l’on sait que Jean-Luc Mélenchon a raté la marche du second tour en 2022 d’environ 400 000 voix », souligne l’analyste politique.
Un clivage d’abord générationnel
Si les électeurs envisagent assez volontiers d’utiliser l’intelligence artificielle pendant la campagne, ils se montrent bien moins indulgents avec les candidats. Près d’un sur deux admet qu’il aurait moins envie de voter pour celui qu’il soutenait jusque-là si ce dernier reconnaissait y avoir recours. Etonnamment, ce sont les plus jeunes qui se montrent les plus sévères — 65 % des 18-24 ans seraient rebutés — et, par extension, les sympathisants de gauche (55 %, contre 47 % pour ceux de droite). « Les jeunes, qui connaissent mieux l’outil, sont plus attentifs à l’authenticité du candidat et au risque que l’IA se substitue à lui », exégète Frédéric Dabi.
Près des trois quarts d’entre eux désapprouvent d’ailleurs le recours à l’IA par les candidats pour des tâches qui engagent directement leur parole et leur responsabilité politiques, qu’il s’agisse de répondre aux électeurs, d’élaborer des propositions de campagne ou de rédiger des discours. À l’inverse, ils ne voient pas de problème à l’utiliser pour produire des affiches de campagne (56 % des moins de 35 ans) ou pour rédiger leurs publications sur les réseaux sociaux (49 %). Néanmoins, toutes classes d’âge confondues, une large majorité de Français considèrent que les candidats ne devraient pas avoir le droit d’utiliser l’IA pour ces tâches.
De façon générale, l’étude montre que, face à l’IA, le clivage est moins partisan que générationnel. Frédéric Dabi estime notamment que son usage pèserait peu sur la perception et le vote des sympathisants RN, tant leur choix est déjà structuré : « Le parti apparaît comme le favori et l’alternative ; qu’il y ait ou non de l’IA, ils se disent qu’ils vont gagner. » De fait, alors que 53 % des sympathisants Renaissance associent spontanément l’IA à la crainte, au rejet ou à une perte de confiance, ils ne sont que 28 % dans le bloc RN-Reconquête. Mais, dans une élection qui pourrait se jouer à quelques centaines de milliers de voix, ce pari est-il vraiment sans risque ?
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Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-08-27 05:00:00
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