A la fin de 2025, la dette publique de la France s’élevait à 3 460 milliards d’euros, soit 115,6 % du Produit intérieur brut (PIB), ce qui nous plaçait à la troisième place de la zone euro et de l’Union européenne, derrière la Grèce et l’Italie. Le PIB est une mesure approximative de l’assiette sur laquelle sont prélevés les impôts et cotisations sociales qui permettent de financer les dépenses publiques et pourraient permettre de rembourser la dette publique. Celle-ci ne peut donc pas augmenter indéfiniment plus vite que le PIB sans risque et il faut en reprendre le contrôle. L’effort nécessaire est considérable et devrait prendre principalement la forme d’économies sur les dépenses publiques, même si une hausse des prélèvements obligatoires est très difficilement évitable.
La dette publique a doublé en 30 ans
En pourcentage du PIB, la dette publique de la France, a augmenté de 58 points de 1995 à 2025, soit un doublement en 30 ans, alors que la dette moyenne des pays de la zone euro s’est accrue de 16 points sur cette période. Le risque d’une telle évolution est toujours que les créanciers de l’Etat craignent de ne pas être remboursés et majorent fortement le taux d’intérêt auquel ils acceptent de lui prêter, ce qui ne fait qu’aggraver le problème et peut conduire à un arrêt des financements, un défaut de paiement et une très grave crise.
Il n’existe pas de seuil d’endettement au-delà duquel une telle crise devient très probable car son déclenchement dépend de facteurs qualitatifs comme la crédibilité de la politique économique ou la solidité des institutions. Les économistes peuvent seulement dire que, pour éviter une crise, il faut que la dette publique soit sous contrôle, ce qui signifie pour eux qu’elle doit pouvoir être stabilisée en pourcentage du PIB.
Cette condition n’est manifestement pas satisfaite par la dette française et pourtant, l’Etat continue à emprunter facilement à un taux qui n’est pas beaucoup plus élevé que celui de pays considérés comme sans risque comme l’Allemagne. L’écart avec les taux allemands a été bien plus important pour certains pays européens pendant la crise des dettes publiques de 2011-2012.
Les acteurs des marchés financiers savent en effet depuis lors que la Banque centrale européenne (BCE) a les moyens juridiques et financiers d’acheter les titres de dette d’un pays de la zone euro en quantité illimitée et de casser ainsi toute hausse intempestive du taux d’intérêt auquel il emprunte. Ils pourraient toutefois se rappeler soudainement un jour qu’une telle intervention de la BCE n’est pas automatique et déclencher une crise. Il est préférable de ne pas l’attendre et de stabiliser la dette publique au plus tôt.
150 milliards d’euros à trouver
L’effort requis dépend de l’évolution de la croissance et des taux d’intérêt dans les prochaines années. Avec des hypothèses raisonnablement prudentes, on peut montrer que les administrations publiques doivent dégager un « excédent primaire », c’est-à-dire un excédent de leurs recettes par rapport à leurs dépenses sans compter les intérêts de la dette.
Or, en 2025, nous n’avions pas un excédent primaire mais un déficit primaire de presque 90 milliards d’euros, soit 2,9 % du PIB. L’effort requis pour stabiliser la dette en pourcentage du PIB est donc d’environ 90 milliards, par une hausse des prélèvements obligatoires ou des économies sur les dépenses, à partir de 2026 et sur une période qui pourrait être de cinq à huit ans.
Sur cette même période et pour respecter nos engagements internationaux, il faudra augmenter nos dépenses militaires et environnementales annuelles de plusieurs dizaines de milliards. La hausse des prélèvements obligatoires et les économies sur les dépenses hors défense et environnement doivent totaliser au moins 150 milliards.
Cet effort serait plus faible si la croissance était plus forte, mais elle ne se décrète pas et les moyens de la renforcer ne sont pas consensuels, même parmi les économistes. Personnellement, je pense que le recul de l’âge effectif moyen de départ en retraite permet d’accroître la population active et donc, plus ou moins vite, l’emploi, le PIB et les recettes de l’ensemble des administrations publiques. Rependre la réforme de 2023 et aller un peu plus loin, en relevant l’âge minimal ou en augmentant la durée de cotisation requise pour obtenir le taux plein, permettrait de gagner environ 30 milliards d’euros. Il resterait donc environ 120 milliards, soit 4 % du PIB, à trouver.
Il n’est pas impossible de réduire les dépenses publiques de 4 points de PIB comme l’ont montré d’autres pays tels que la Suède dans la dernière décennie du siècle précédent, mais ce sera très difficile, probablement impossible, dans le contexte français actuel.
Une règle dans la Constitution, utile mais pas simple
Une règle constitutionnelle contraignant le Parlement à voter des lois de finances et de financement de la sécurité sociale cohérentes avec une trajectoire des finances publiques permettant de stabiliser la dette serait sans doute utile, mais il n’est pas facile d’en trouver une formulation pertinente et on peut craindre qu’elle ne soit finalement contournée, faute d’accord sur les réformes nécessaires.
Première recommandation
Pour réduire les dépenses publiques de plusieurs dizaines de milliards d’euros, il faut s’intéresser aux principaux postes.
Les pensions de retraite représentent 26 % des dépenses publiques et il est difficile d’imaginer les réduire très fortement sans y toucher. Techniquement, leur sous-indexation est le moyen le plus simple et le plus efficace. Indexer les pensions sur un point de moins que l’inflation entraîne une économie d’un peu plus de 3 milliards d’euros (un peu plus de 4 milliards en y incluant les retraites complémentaires), de 10 à 13 milliards si cette mesure est prolongée pendant trois ans.
Les dépenses de santé forment presque 21 % des dépenses publiques. Elles dépendent de décisions prises par des dizaines de milliers d’acteurs, au premier chef les médecins, et il faut utiliser de multiples instruments pour en ralentir une progression portée notamment par le vieillissement de la population : montants laissés à la charge des ménages, tarifs des professionnels et prix des produits de santé, répartition spatiale de l’offre de soins, lutte contre la fraude, coordination entre les acteurs etc.
Les dépenses des collectivités locales, hors prestations sociales, constituent 16 % des dépenses publiques et des économies très importantes y sont envisageables. De 1997 à 2024, les effectifs de la fonction publique territoriale ont augmenté de 47 % (+ 600 000 agents), sans même compter les emplois transférés par l’Etat en contrepartie de transferts de compétences. Les collectivités locales sont toutefois autonomes et l’Etat peut seulement réduire les ressources qu’il leur apporte, comme il l’a fait dans les années 2013-2016, à hauteur d’environ 12 milliards.
Les dépenses de fonctionnement de l’Etat et de ses « agences » sont souvent mises en avant pour annoncer des économies mais elles ne représentent que 12 % des dépenses publiques (environ 200 milliards). En outre, sur ces 200 milliards, l’éducation compte pour 38 %, la police et la justice pour 20 % et la défense pour 17 %. Plus de la moitié des effectifs des « agences » (les « opérateurs » dans la terminologie budgétaire) se trouvent dans les universités et les centres de recherche (CEA, CNRS…). Des économies sont certes envisageables, y compris dans l’éducation compte tenu de la diminution du nombre d’élèves, mais elles se comptent en milliards et non en dizaine de milliards.
En théorie et d’un point de vue académique, ces économies devraient être décidées au vu d’une évaluation approfondie de l’ensemble des dépenses permettant de réduire ou supprimer celles dont l’utilité est inférieure au coût des prélèvements obligatoires nécessaires pour les financer. Ces évaluations sont toutefois souvent longues, difficiles et peu conclusives. Dans ces conditions, il faut faire des choix en information imparfaite et la méthode du rabot (coupes budgétaires arbitraires) est parfois utile pour obliger les responsables d’administration à réaliser des économies qu’eux seuls peuvent identifier.
Deuxième recommandation
Il faudra donc se résigner à une hausse des prélèvements obligatoires, pour partie en réduisant les dépenses fiscales, mais en limitant l’augmentation de ceux qui pèsent sur les entreprises. Après déduction des dépenses fiscales et des allègements de charges, les prélèvements sur les sociétés non financières (impôt sur les bénéfices, impôts sur la production et cotisations sociales patronales) représentent 25 % de leur valeur ajoutée, ce qui place la France à la deuxième place de l’Union européenne en 2024. Après déduction des aides directes, sous forme de dépenses budgétaires, les prélèvements nets représentent 20 % de leur valeur ajoutée, ce qui place la France à la troisième place. Des hausses sont envisageables mais elles doivent être limitées pour ne pas dégrader encore plus notre compétitivité.
Il reste les prélèvements sur les ménages, qui doivent tenir compte de leurs capacités contributives. Si une hausse des impôts sur les revenus ou le patrimoine des plus aisés est inévitable, la majoration du taux d’un impôt à assiette large, comme la TVA, l’est également : le rendement budgétaire d’une hausse d’un point est de 9 milliards pour le taux normal de TVA, de 14 milliards pour l’ensemble des taux de TVA et de 18 milliards pour l’ensemble des taux de la CSG ; l’alignement des taux réduits de TVA sur le taux normal de 20 % rapporterait 50 milliards. On peut à cet égard noter que la France se distingue des autres pays par le poids de ses prélèvements sur le travail et le capital, mais non par le poids des impôts sur la consommation.
Dans le contexte politique et social français, un tel programme de rétablissement des comptes publics est irréaliste et je crains que la dette publique française continue à augmenter, bien au-delà de 2027, jusqu’au réveil des marchés financiers et à une crise. Ce ne serait pas très original car la plupart des pays qui ont réussi à réduire fortement leurs déficits publics y ont été contraints par une crise financière. Ce fut par exemple le cas de la Suède dans les années 1990.
*François Ecalle est président de Fipeco
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Publish date : 2026-08-28 10:30:00
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