L’Express

« Rien n’est plus intense que certains silences » : nos politiques parlent-ils trop ?

Le « Prince » s’écoute-t-il parler ? Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il besoin de quinze ou vingt minutes pour présenter ses vœux aux Français alors que son lointain prédécesseur, Georges Pompidou, en décembre 1970, n’accaparait qu’à peine quatre minutes de notre temps ? C’est l’une des interrogations que soulève Astrid Roucher, dans La Plume et le Prince (Albin Michel), un livre inclassable, parfois piquant, souvent drôle et décalé. Durant cinq ans, la jeune plume – elle n’avait que vingt-quatre ans en arrivant à l’Élysée – a observé une tendance à « surdoser les mots pour être bien sûr qu’il en reste quelque chose, face à une génération qui comble par la masse la peur du vide. » Le livre, ponctué d’aquarelles dessinées par l’auteure, illustre la place prépondérante que les discours ont pris dans le décennat d’Emmanuel Macron. Il y a les passages obligés – le 14 juillet, par exemple -, et les décorations, les panthéonisations, les interviews télévisées… Mais que valent tous ces mots ? « Rien n’est plus intense que certains silences », relève Astrid Roucher, confessant qu’il lui est arrivé de se demander à quoi servait sa plume.

Ce qui s’applique au président vaut également pour ceux qui espèrent le remplacer l’année prochaine. Combien de candidats à l’élection présidentielle ont-ils l’impression de « parler pour ne rien dire », pour reprendre la formule du sketch de Raymond Devos ? Que retient-on, dans cette drôle de campagne à contretemps ? Certains candidats sont déjà pied au plancher et multiplient les prises de parole pour dérouler leur programme alors que, selon un récent sondage Ipsos, 60 % des Français « ne savent pas du tout » dater le premier tour de l’élection présidentielle – à peine 17 % savent qu’il aura lieu le 18 avril. « Les Français ne retiennent pas des idées mais des impressions », souffle-t-on dans l’entourage d’Édouard Philippe. Autrement dit, ils voient bien que les politiques parlent… mais ils ne les écoutent pas ; ils laissent défiler les images sur leur télévision mais ne mettent pas le son. Pourtant, les chaînes redoublent d’inventivité pour créer de nouvelles émissions politiques et remettent au goût du jour « L’Heure de vérité ». Au risque de créer un effet de saturation. « Ce qui est à redouter, ce n’est pas le vide politique, c’est plutôt le trop-plein », prévenait déjà le général de Gaulle.

Jacques Pilhan, « le sorcier de l’Élysée » – c’est le titre d’une biographie que François Bazin a consacrée au brillant conseiller en communication – ne disait pas autre chose. « Parler lorsque l’on est impopulaire, c’est comme marcher dans des sables mouvants : plus on s’agite, plus on s’enfonce », glissait-il à François Mitterrand à l’automne 1984. Sa leçon se vérifie encore aujourd’hui. Ceux qui s’expriment le moins s’en sortent le mieux dans les enquêtes d’opinion. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, à eux deux, cumulent, selon certains sondages, plus de 50 % d’intentions de vote. À l’inverse, en dépit d’un été très actif, Gabriel Attal n’a pas comblé l’écart avec Édouard Philippe. En dépit de la radicalité de son discours – qui tranche avec la « technovlangue » que moque finement Astrid Roucher dans son livre – Bruno Retailleau ne perce pas non plus le mur du son. La parole performative a fait son temps. À l’heure de la concurrence croissante des médias de diffusion de la parole publique, il ne suffit plus de parler pour être entendu. Alors il vaut mieux éviter de perdre son temps. L’humoriste Pierre Dac le résumait mieux que personne : « Quand on n’a rien à dire, il n’est pas nécessaire de le faire savoir. »



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Author : Sébastien Schneegans

Publish date : 2026-09-09 18:36:00

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