L’Express

Toutes les écoles sont des fabriques de tyrans, par Christophe Donner

Qu’elles soient « libres » ou sévères, républicaines ou confessionnelles, aucune des écoles qui viennent de faire leur rentrée prometteuse ne sera épargnée par ce fléau. Qu’il soit fils de riches ou de pas grand-chose, cancre ou premier de la classe, rien n’empêchera les statistiques de compter dans cette classe le futur chef pervers qui va pourrir la vie des autres.

Qu’un professeur sadique lui ait transmis le goût de la domination par l’humiliation, la peur, les coups, ou qu’une petite association de malfaisants, harceleurs patentés, lui aient montré les charmes du bizutage à répétition, qu’il en ait été la victime ou le complice sous influence, que les circonstances aient réveillé un instinct déjà présent en lui ou qu’il ait été pris dans le tourbillon d’un désir mimétique, c’est toujours à l’école qu’il aura appris à devenir ce qu’il est, une victime ou un bourreau. Et parfois une victime et un bourreau, successivement ou simultanément.

Le récit de cette fatalité nous est livré par deux bandes dessinées : Oui Chef, un maestro aux pianos, de Florence Cestac et Serge-Antoine Quéron (Dargaud) et Les 400 coups, certains les font, d’autres les prennent (Fluide Glacial), ouvrage collectif signé par 23 auteurs, parmi lesquels Evemarie qui a eu l’idée de proposer à ses collègues de raconter leur « pire souvenir d’école » en trois, quatre ou cinq planches.

L’arme d’une vengeance implacable

Rares sont les auteurs qui racontent une situation de cauchemar dans laquelle ils se seraient eux-mêmes fourrés, ces quelques pages ne leur permettant pas de plonger si loin dans l’introspection. C’est presque toujours soit la faute d’un prof, soit, le plus souvent, celle des autres élèves, déjà constitués en société. Face au silence, à la lâcheté ou à l’aveuglement des parents, presque tous nos auteurs disent avoir trouvé leur salut dans le dessin, certains même directement dans la bande dessinée. L’art dont ils ont le don l’aura protégé du caïd qui n’a pas résisté à l’opportunité de se faire tirer le portrait par son souffre-douleur ; soit, son coup de crayon est devenu l’arme d’une vengeance implacable : la publication de cet album. Et toc. S’il ne fait pas partie des 23, il ne lui reste que le meurtre. Acte stupide signalant qu’il n’a rien compris à ce qui s’est passé à l’école, mais qui, bien adapté au cinéma, pourrait nous distraire agréablement.

Il est une école spécialisée qui n’échappe pas plus que les autres aux lois de la chefferie : celle de la gastronomie. Florence Cestac dessine la vie que lui a racontée un ancien condisciple de l’école des Beaux-Arts de Rouen, Serge-Antoine Quéron, maquillé au nom de l’imagination en Oscar Belmanger. Il faut tout le génie graphique de Cestac et tout son talent de narratrice pour rendre crédibles les clichés autour de la grand-mère Henriette, dite Mamie Rillettes, cuisinière exemplaire – que des produits frais du potager de tonton Roger –, pédagogue irréprochable, à la fois érudite et humble – toujours son Escoffier ouvert sur un coin du billot – mais exigeante, pestant contre les approximations des Maïté et autres Raymond Oliver qui passent à la télé. On n’est donc pas étonné d’entendre le jeune Oscar annoncer à son père qui n’en croit pas ses oreilles laïques et républicaines : « Je veux être cuisinier ! » Scandale au sein de la méritocratie intellectuelle. Mamie Rillettes plaide en faveur de son protégé, elle lui trouve un stage chez un chef de sa connaissance. Et là, après les premiers émerveillements, Oscar va vite glisser dans l’enfer de l’apprentissage.

C’est là que l’album prend du sens. Le lénifiant cède la place au réel. Ce n’est plus le récit d’une carrière exemplaire que nous livrent les auteurs mais celui de la résistible transmission du mal qui hante les sociétés humaines, la violence. Au nom de l’art culinaire, tout ce dont la mâle abjection est capable d’infliger à un gosse, à coups de « Oui, chef ! » et de torgnoles. L’arpette grandit avec, s’approprie les vilaines manies, les adopte comme autant de prétendues nécessitées pour s’élever dans l’excellence du métier jusqu’à devenir ce qui l’a tant fait souffrir, moins un maestro qu’un petit dictateur aux fourneaux, mielleux avec la clientèle, odieux avec le personnel.



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Author : Christophe Donner

Publish date : 2026-09-09 04:15:00

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