L’Express

« Il n’est intimidé par rien ni personne… » : Valéry Giscard d’Estaing, la fabrique d’un destin

Cet article a été publié pour la première fois dans L’Express du 20 mai 1974

Valéry Giscard d’Estaing à l’Elysée. Qui en est vraiment étonné ? Qui est surpris ? Dans les palais ou dans les chaumières, voilà belle lurette que chacun en avait le sentiment : le jeune homme, devenu cet homme jeune, qu’ils regardent sur les écrans de télévision depuis seize ans, devait un jour être président de la République. Au-delà des affrontements de la droite et de la gauche, cette certitude a fait la victoire. Entre l’homme de 57 ans, qui lutte pied à pied depuis les lendemains de la guerre, et le ministre des Finances de 48 ans, à qui tout a été donné, entre François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing, le signe du destin, le doigt des fées, l’évidence ont joué pour la mince victoire de M. Giscard d’Estaing.

De cette trajectoire fulgurante, aucun de ses proches n’a jamais véritablement douté. Ni sa mère, qui le promettait, dès sa naissance, à la plus haute destinée. Ni ses professeurs, comme le doux Paul Guth, qui n’était pas encore le « Naïf » lorsqu’il regardait, en classe, ce grand énergumène calé et insolent, se déplier lentement à son banc, répondre avec « un mélange d’ironie, de courtoisie, de savoir profond, de distinction supérieure ». Ni François Mauriac, qui écrivait en 1968 : « Qu’il paraisse au petit écran dans un pull-over, ou qu’il renonce au pull-over, ou qu’il s’adresse au peuple, nous le voyons avec plaisir, sous notre nez, retoucher jour après jour le personnage du plus jeune ministre des Finances qu’il a été et du plus jeune président de la République qu’il sera, s’il plaît à Dieu, et s’il n’y a pas d’accident de parcours. »

De vrais charbonniers

Programmée, mise sur ordinateur, l’ascension de Valéry Giscard d’Estaing ? Il y a de cela, en effet. Et depuis le plus jeune âge. Regardons-le jouer petit garçon. Il passe ses vacances au château de Varvasse, dans le Puy-de-Dôme. L’argent, le lustre, le nom, c’est son père Edmond Giscard, devenu par décret, en 1922, Edmond Giscard d’Estaing, qui les a donnés à la famille. L’ambition politique, sa mère la lui transmet au berceau. Petite-fille d’Agénor Bardoux, ministre de l’Education nationale en 1877, fille de Jacques Bardoux, député du Puy-de-Dôme, May Giscard d’Estaing, « la femme, dit-il, qui m’a le plus marqué « , le promet à un destin national.

S’amuse-t-il comme tous les autres enfants, Valéry ? Pas tout à fait. M. Paul Lepetit, aujourd’hui agriculteur à Chanonat, raconte : « Un matin, pendant les vacances de Pâques, nous plantions des piquets dans la vigne. Valéry était venu avec son frère Olivier, et ils nous avaient aidés. Ils étaient en short et chemise blanche impeccables. En partant, c’étaient de vrais charbonniers. « Cela ne fait rien, a dit Valéry, la gouvernante nous lavera. » « Même quand j’étais gosse, ajoute M. Lepetit, pétrifié de respect, je ne l’ai jamais tutoyé. Je l’appelais ‘M. Valy’. C’était quand même les gens du château. »

Non, au château, et même à Paris, avenue Henri-Martin, « Valy » n’est pas un enfant comme les autres. Tout, dans l’éducation qu’il reçoit, est destiné à en faire un adolescent, puis un homme hors pair. Capable d’improviser à 10 ans un discours de trois minutes pour l’anniversaire d’un cousin ; capable — étant l’aîné — de diriger les jeux et les travaux de ses frères et soeurs. De planifier la place de l’étude et celle de la distraction. Une rigidité spartiate. Sa mère parle du bien de l’Etat. Son père, bachot, finances, résultats. Un jour, le professeur de piano de Valéry demande à parler à Edmond Giscard d’Estaing : « Il est si doué… Je suis sûr qu’il pourrait être virtuose… » Le père ne souffle mot. Il annonce le lendemain à son fils que, désormais, il n’y aura plus de leçons de musique. La carrière de virtuose n’est de toute évidence pas celle que M. Giscard d’Estaing fixe à son fils.

Le premier combat

De cette adolescence contrainte, de cet apprentissage du pouvoir, Valéry Giscard d’Estaing garde aujourd’hui une nostalgie de la liberté. Celle, précisément, qui lui fait quitter l’appartement familial à 18 ans, en 1944, pour aller servir dans l’armée de De Lattre. « Vous avez fait votre guerre en 14, dit-il à son père, réticent. Laissez-moi faire la mienne. » Quelques jours plus tôt, il avait regardé, anonyme dans la foule, le général de Gaulle descendre en vainqueur les Champs-Elysées.

Goût de la liberté. Pas seulement. Lutte aussi contre lui-même. Volonté de se prouver, à 18 ans, jusqu’où il peut aller. « Enfant, raconte-t-il, j’étais un peu craintif. L’idée d’aller passer une nuit dans la forêt m’effrayait. Et je me suis dit : Est-ce que je serai capable d’affronter l’épreuve de la guerre ? »

Le premier combat, donc, Valéry le livre contre lui-même. L’occasion lui en est donnée quatre mois après son engagement. Son ami, Roger Durieux, lui aussi aux commandes du tank Le Carrousel, raconte : « Près des sources du Danube, nous tombons sur les SS. Le char Arc de triomphe de notre compagnie est touché. En face de nous, des tirs fournis. Giscard, avec d’autres, est sorti, et sous les balles, avec des câbles, l’a tranquillement amarré au nôtre pour le remorquer. L’opération a duré une heure. »

C’est à cette époque, après l’épreuve du feu, que naît le Giscard d’Estaing d’aujourd’hui, celui que les Français appellent « Giscard ». La tradition, M. Giscard d’Estaing la cultive en lui, autour de lui. « Ce n’est pas un romantique fou, dit sa mère. Il a la folie du classicisme… » : « Je suis traditionnaliste. Mais comme le sont les gens qui ne renient pas la beauté de leur Histoire. Quand on va à Moscou et qu’on visite le Kremlin, tous les objets sont à leur place comme le jour où est parti le Tsar. Chez nous, on a vendu les meubles de Versailles. » Il épouse, en 1952, une jolie jeune fille bien née — son père, déporté, est mort à Mauthausen quand elle avait 11 ans Anne-Aymone de Brantes, à qui il fait quatre enfants : deux filles, deux garçons. Toute la famille va au théâtre une fois par an, à la même date : le jour de l’anniversaire de Valéry. Vie réglée. Tous les soirs, papa rentre dîner et vérifie que la petite classe a bien étudié ses leçons. Les dimanches, on emmène les enfants au restaurant, on parle peu politique, on écoute du Mozart — le musicien préféré de Valéry Giscard d’Estaing. Mais au-delà de la tradition, tout prédispose Giscard au mouvement. Sa vie est un peu comme sa tenue vestimentaire : costumes classiques, mariés avec des chemises à rayures éclatantes qui ne vont qu’à lui. Son tailleur est le même depuis vingt ans, mais il s’adapte.

Un pur-sang

Ce goût pour la liberté a résisté au temps. Rue de Rivoli, aux Finances, personne ne sait jamais s’il est là, dans son bureau, devant un dossier, ou s’il est parti, par la porte dérobée qui donne directement sur la rue, chez un ami ou un antiquaire. Pour une ou deux décisions monétaires importantes, tout son cabinet s’est mobilisé, un samedi matin ou un vendredi soir, pour chercher, quelque part dans le monde, le ministre français des Finances dont on avait perdu la trace. Il faisait un safari en Afrique, ou se reposait tranquillement à la campagne, près de Paris, chez une de ses soeurs. « C’est un pur-sang, dit de lui M. Michel Poniatowski, mais un pur-sang qui ne supporte pas la bride. » L’ambition qui a poussé Valéry vers les cimes, de quelle nature est-elle ? Car ambition est bien le mot. « Si Valéry n’avait pas été véritablement ambitieux, dit une de ses amies d’enfance, il aurait été directeur de banque. Un homme né dans le XVIe arrondissement, vivant dans le XVIe. Mais son moteur n’a jamais été l’argent. » Alors, de quoi se nourrit son ambition ? D’abord, de la volonté d’échapper à son milieu. A la guerre, avec les soldats du régiment, il a éprouvé pour la première fois la joie brutale de sortir de sa caste. Puis à l’X, quelques années plus tard : « C’était merveilleux, dit-il, pas de barrières entre nous, d’où que nous venions.  » Ensuite, et surtout, de la volonté de participer à la conduite des choses. « J’aurais considéré comme une tare, dit-il, de ne pas avoir participé à la guerre. » Participer à l’Histoire, oui. Mais pas comme Fabrice à Waterloo.

Giscard veut participer à l’Histoire pour la faire. Dès sa sortie des grandes écoles, « dans la botte, comme il se doit », le voici qui grimpe quatre à quatre les échelons du pouvoir. Ou plutôt trois à trois. Trois ans de cabinet ministériel, de 1953 à 1956, trois ans député, trois ans secrétaire d’Etat. Décembre 1962, il atteint son premier sommet, le ministère des Finances.

Devant les grands

Le premier maître de son destin est, curieusement, Edgar Faure, qu’il rencontre à un dîner chez Jacques Duhamel, avec Jean d’Ormesson. En 1953, Edgar Faure, alors ministre des Finances, le prend à son cabinet. Edgar a des relations ambiguës avec ce poulain. Une certaine admiration, nuancée par un agacement certain, pour ce jeune homme trop beau, trop grand, trop brillant, trop aimé des dieux.

Trois ans chez Edgar Faure suffisent à Valéry Giscard d’Estaing, qui trouve que l’apprentissage a assez duré. Il sera député. Son grand-père Bardoux a 81 ans : Valéry — et sa mère obtient qu’il abandonne son mandat. Et laisse son petit-fils se présenter à sa place. M. Giscard d’Estaing est élu le 2 janvier 1956 à l’Assemblée. Il aurait pu chercher d’emblée la vedette. Il y fait, au contraire, une entrée en douceur.

Il se fond dans un groupe, celui des députés de moins de 40 ans. Il y a là, dans un curieux mélange, Roland Dumas, aujourd’hui intime de François Mitterrand, le radical mendésiste Pierre Naudet, le radical gaulliste Jean de Lipkowski. Leur premier acte politique : en novembre 1956, tous ces jeunes gens demandent audience au président de la République René Coty. Pour quoi faire ? Pour qu’il appelle le général de Gaulle ! Voici de Gaulle au pouvoir en 1958. Est-ce la reconnaissance d’un grand homme pour le cadet qui lui a fait confiance ? Giscard se retrouve secrétaire d’Etat. A 33 ans.

Deux nouveaux protecteurs le parrainent : MM. Antoine Pinay et Michel Debré. Le premier lui parle le langage de l’orthodoxie politique et économique. Le second lui ouvre les portes du gaullisme. Et l’oreille du général de Gaulle.

Et qu’éprouve-t-il, lui, Giscard, devant ces grands ? Il n’est intimidé par rien ni personne. Au Conseil des ministres, il rompt d’emblée le déroulement de la messe hebdomadaire dont le général est l’officiant. Il intervient sur des problèmes qui ne le concernent pas, donne ses avis, même et surtout quand ils ne sont pas sollicités. Mais il apprend. Du Général, il retient un certain goût pour le secret — qui convient à merveille à sa réserve naturelle. Et aussi celui de la solitude. Il n’y a pas foule dans l’intimité de M. Giscard d’Estaing. Un seul, peut-être, a su forcer les barrages qu’une authentique pudeur, une éducation rigide ont élevés autour de lui : Michel Poniatowski. Leur amitié date de 1946. Ils s’étaient croisés à l’Ena et se sont retrouvés à l’occasion du mariage de Valéry avec Anne-Aymone, parente éloignée des Poniatowski. Entre Giscard le silencieux et Ponia le prolixe, l’accord a été immédiat. Il restera total.

C’est l’époque où le président Georges Pompidou bougonne contre son ministre des Finances, où M. Giscard d’Estaing néglige de rendre des comptes et entretient directement le général de Gaulle de la conduite à tenir. Valéry Giscard d’Estaing a déjà mis au point son projet présidentiel. Depuis quand y songe-t-il vraiment lui-même ? Depuis 1962, sûrement. C’est-à-dire depuis l’adoption par référendum de l’élection du président de la République au suffrage universel.

En tout cas, depuis cette date, il ordonne sa vie autour de cette idée. Le scénario qui, aujourd’hui, l’a porté à l’Elysée a été agencé cette année-là. La preuve ? C’est cette année-là que, aidé par M. Poniatowski, il définit sa stratégie, son instrument et sa méthode.

Sa stratégie, elle est simple, et elle a été encore la sienne pour l’élection de 1974. Elle tient à un calcul d’une aveuglante simplicité : la partie que joue M. Giscard d’Estaing consiste à rassembler autour de lui assez de modérés du centre et de la droite pour pouvoir fédérer autour de lui tout le courant conservateur moderne, libéral, européen. La famille politique à laquelle s’adresse M. Giscard d’Estaing fait à peu près depuis la guerre 40 à 45 % du corps électoral. Il est convaincu que cette force permanente, dont deux électeurs sur trois votent en 1962 pour de Gaulle, et le troisième contre lui, réapparaîtra après la mort du Général. M. Giscard d’Estaing ne sait pas encore l’heure du départ du général de Gaulle, ni même, a fortiori, que Pompidou lui succédera. Mais son analyse, formulée dès 1962, reste inchangée. Il s’agit de « gouverner au centre ».

Son instrument ? Ce seront les Républicains indépendants. Un parti ? Non. Ni M. Giscard d’Estaing ni M. Poniatowski, à qui incombe la tâche de créer les R.i., n’en veulent. Ils ne désirent ni militants, « toujours gênants », ni organisation trop structurée. Le parti, pensent-ils, ne convient pas à la clientèle qu’ils visent. Il leur faut inventer autre chose : une sorte de club, ou de fédération de clubs, qui réunissent les hommes que la science politique actuelle appelle des « relais d’opinion publique », les nouveaux notables. Pourquoi ne pas avoir fait une O.p.a. sur ? « C’était impossible, explique M. Poniatowski. Les barons assis devant la porte lui barraient la route. Puisqu’ils ne le laissaient pas monter dans le train, il lui fallait son propre moyen de locomotion, tout entier conditionné pour mettre Giscard sur orbite. »

L’envol

L’instrument choisi détermine la méthode. Il faut à M. Giscard d’Estaing coller de plus près au général de Gaulle, puis à Georges Pompidou à partir de 1969. Sans paraître entraîné dans le sillage – ni les erreurs du Pouvoir. Tout doit être fait pour que les Français ne confondent pas la gestion gaulliste, puis l’Etat U.d.r. avec la politique de M. Giscard d’Estaing. M. Poniatowski l’aide encore dans cette tâche. Lorsque le général de Gaulle se sépare de M. Giscard d’Estaing, en 1966, celui-ci, « reclassé à la base » peut penser à la critique. Il ne s’en prive pas, depuis le « oui mais » de février 1967, la condamnation de « l’exercice solitaire du pouvoir » d’août de la même année, jusqu’au « non » final au général de Gaulle en avril 1969.

Lorsque, réconcilié, après combien d’orages, et de quelle violence, avec Georges Pompidou, le revoilà au ministère des Finances, c’est M. Poniatowski qui se charge, jour après jour, d’agacer l’U.d.r. tout en s’en affirmant solidaire. A ce petit jeu, l’un et l’autre ont excellé. Au point que le ministre des Finances, dans l’opinion, a toujours gardé ses distances vis-à-vis du gouvernement. Et que M. François Mitterrand a échoué à faire croire aux Français que Giscard et Debré, c’était la même chose. Dans l’alternance du coup de canif et de l’obéissance, de la mise en garde et de la soumission, Valéry Giscard d’Estaing est le maître depuis plus de dix ans.

En mars 1973, pourtant, M. Poniatowski avait posé son stylet. Et pris son bâton de pèlerin pour rallier les centres. C’est que — il le savait — le règne de Georges Pompidou s’achevait. La trêve était signée entre Pompidou et Giscard. Le Président s’était résolu à laisser la place à son ministre d’Etat.

Pour Giscard, c’était l’envol. A point nommé. May Giscard d’Estaing dit de son fils : « Comme tout être vivant, comme un fruit, comme un arbre, il y a le temps de la germination, de la floraison, de la fructification, de la moisson. Valéry a vécu tous ces moments. Il est aujourd’hui au stade, parfait, de la cohérence. »

(1) Casimir-Périer, cependant, est entré à l’Elysée à moins de 47 ans.



Source link : https://www.lexpress.fr/politique/il-nest-intimide-par-rien-ni-personne-valery-giscard-destaing-la-fabrique-dun-destin-DJENTFM3P5HNXKNLPGNPE42JGE/

Author :

Publish date : 2026-09-11 12:53:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express