Ce pourrait être le début du synopsis d’un film hollywoodien un peu caricatural : alors qu’une guerre sévit en Europe de l’Est, après l’invasion de la Russie en Ukraine, les États voisins cherchent d’autres sources d’approvisionnement de pétrole brut. La quête conduit ainsi une multinationale pétrolière détenue par l’État polonais, Orlen, vers un intermédiaire hongkongais, promettant une livraison de 6 millions de barils pour 345 millions de dollars, en provenance du Venezuela. Le pays sud-américain étant lui-même sous le coup de sanctions bancaires internationales, ses entreprises pétrolières exigent alors une condition de paiement particulière : les cryptomonnaies. Malgré l’absence de garanties, l’entreprise publique polonaise, avide d’or noir, accepte le deal. En moins de cinq jours, elle avance 230 millions de dollars en cryptomonnaies. Mais le pétrole ne sera jamais livré, tandis que les millions polonais prépayés se sont, eux, volatilisés.
Loin de la fiction, l’affaire suscite l’indignation générale en Pologne depuis près de deux ans. Elle a été rendue publique dès 2024, lorsque l’entreprise publique polonaise Orlen a inscrit cette perte colossale dans ses comptes. Mais de nouveaux éléments, publiés par le Financial Times le 15 septembre dernier et venant détailler les rouages de ce deal fallacieux, sont venus ajouter davantage de gravité à l’affaire. Et presque tout autant de grotesque.
Grand Prix de Formule 1 à Abu Dhabi
Tout commence à l’automne 2023, un an et demi après le début de la guerre en Ukraine. Face à la mise à l’écart des sociétés pétrolières russes du système bancaire international, sous sanctions, la Maison Blanche, à l’époque sous l’administration du président Joe Biden, décide de suspendre pour six mois les sanctions qui tenaient la compagnie pétrolière publique vénézuélienne PDVSA à l’écart des circuits bancaires internationaux, ouvrant ainsi la possibilité d’acheter légalement du pétrole brut vénézuélien à des prix avantageux.
Un an plus tôt, la Pologne ouvrait par ailleurs une filiale en Suisse. Nommée Orlen Trading Switzerland (OTS) et dotée de 600 millions d’euros, sa mission principale était de diversifier les importations de pétrole brut, provenant d’autres pays que la Russie.
Selon l’enquête du Financial Times, le projet d’achat de pétrole vénézuélien s’est concrétisé lors du Grand Prix de Formule 1 d’Abou Dhabi aux Émirats arabes unis en novembre 2023, alors que le géant polonais Orlen y sponsorisait une écurie. Présent sur place, le directeur de la filiale suisse Orlen Trading Switzerland, Samer Awad, d’origine palestinienne, y a rencontré un certain Alex Tse. Un trader de pétrole hongkongais âgé de 25 ans et patron d’une société de courtage basée à Dubaï, baptisée Hannon. D’après les détails apportés par le Financial Times, c’est lors d’un événement sur un yacht au large de la rade d’Abu Dhabi que Samer Awad et Alex Tse auraient scellé leur accord autour du pétrole brut vénézuélien pour le compte de la société polonaise.
La promesse des 6 millions de barils
Problème : si le pétrole vénézuélien est bon marché et peut être légalement acquis pendant six mois, il n’en reste pas moins difficile à acheter. Les sanctions bancaires internationales ne se levant aussi facilement, les compagnies pétrolières vénézuéliennes utilisent alors les cryptomonnaies, notamment l’USDT, indexé sur le dollar. Malgré les difficultés d’acquisition, le groupe énergétique polonais se lance et signe avec la société de négoce du Hongkongais Alex Tse pour acheter six millions de barils de pétrole. Coût total de l’opération : 345 millions de dollars, avec deux tiers du paiement versés à l’avance, soit 230 millions de dollars. Charge à la société Hannon de trouver des intermédiaires pour transformer les dollars polonais en cryptomonnaies. Mais selon le journal britannique, peu de garanties ou de cautions ont encadré la transaction.
Quelques semaines plus tard, début décembre 2023, le géant polonais Orlen déploie ainsi trois navires-citernes au large de Caracas, censés récupérer les 6 millions de barils de brut commandés. En vain. Les bateaux resteront coincés des mois sans approvisionnement jusqu’à ce que les coûts de fret dépassent les 72 millions de dollars. Après de trop longs et coûteux mois d’attente, Orlen finit par renoncer à ses barils et rompt ses contrats avec la société d’Alex Tse basée à Dubaï. Selon une dépêche de l’agence britannique Reuters datée de mai 2024, la compagnie Orlen a fini par annoncer, en avril 2024, avoir résilié ses contrats avec la société Hannon, faute d’avoir réussi à charger la cargaison pendant plusieurs mois et la licence américaine autorisant temporairement les exportations de pétrole vénézuélien étant sur le point d’expirer.
Poursuites pénales des anciens dirigeants d’orles
Depuis, les millions de dollars polonais transformés en cryptomonnaies ne sont jamais réapparus. Ils se sont évaporés, tout comme deux courtiers intermédiaires engagés par la société Hannon, qui avaient fait le voyage jusqu’au Venezuela avec des clés USB contenant les accès aux portefeuilles de cryptomonnaies renfermant les dizaines de millions de dollars convertis en USDT, selon le Financial Times.
Dès le mois d’octobre 2024, au moins trois dirigeants du groupe pétrolier polonais, et notamment le directeur de sa filiale Suisse (OTS), Samer Awad, ont été arrêtés de façon préventive et/ou inculpés par le Tribunal de Varsovie, selon l’agence Reuters. Réagissant aux nouveaux éléments apportés par le Financial Times, le Premier ministre Donald Tusk a qualifié l’affaire de « honte, aux yeux du monde entier » et soulignant qu’il s’agit sans doute, de « l’un des plus grands scandales de l’histoire du pays ». Le chef du gouvernement a exigé un point sur la situation auprès du Tribunal de Varsovie dont l’enquête se poursuit depuis 2024. « Il est question de transactions douteuses impliquant du pétrole, des cryptomonnaies et d’étranges intermédiaires : un Palestinien, un ressortissant chinois et un Vénézuélien. S’y ajoutent des transferts de sommes colossales sans aucune garantie de réception de produits pétroliers et, au bout du compte, pas la moindre goutte de carburant », a-t-il déclaré.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/comment-la-pologne-a-perdu-230-millions-de-dollars-en-tentant-dacheter-du-petrole-venezuelien-avec-AIPQ7UMCDNGB5I6YXABSQIKXR4/
Author : Célia Cuordifede
Publish date : 2026-09-20 11:16:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.