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Hausse des taux d’intérêt : le « grand retrait japonais » aura-t-il vraiment lieu ?

Sur le marché obligataire, il a longtemps existé une anomalie. Pendant que les courbes des taux à dix ans des Etats-Unis, de la France, de l’Allemagne ou encore de l’Italie ont, ces vingt-cinq dernières années, largement évolué de concert, celle du Japon a suivi sa propre voie. Elle s’est même enlisée dans un régime de taux proches de zéro, voire négatifs, entre 2005 et 2022. « Depuis la fin des années 1990, le Japon a sombré dans la déflation, et nous avons connu ce qu’on a appelé une « économie du triple zéro » : zéro inflation, zéro croissance des salaires nominaux, et des taux d’intérêt nuls, voire négatifs, pendant plus de deux décennies », liste Tomoko Hayashi, conseillère de l’exécutif japonais au sein du think tank Economic and Social Research Institute. Cette période est désormais révolue.

« Les gouvernements successifs ont tout essayé pour relancer la machine, avec succès aujourd’hui. Mais elle repart peut-être avec un peu trop de vigueur », estime Bruno Cavalier, chef économiste d’Oddo BHF. Avec des taux à dix ans désormais proches de 3 %, la dette japonaise redevient attractive pour les investisseurs en quête de rendement. Au point d’alimenter les craintes d’un rapatriement massif des capitaux japonais investis à l’étranger. Ce « grand retrait japonais » aura-t-il vraiment lieu ?

Les Etats-Unis seraient en première ligne : le Japon reste le premier détenteur étranger de dette américaine. Les données du Trésor américain montrent d’ailleurs que les avoirs japonais en bons du Trésor ont reculé à 1 104 milliards de dollars en juillet 2026, contre 1 240 milliards en février. Il convient de relativiser, nuance Shinichi Nishiyama, enseignant à l’Ecole supérieure d’économie de l’université de Kobe : « Rapporté à l’ensemble de la dette émise par le Japon [NDLR : environ 9 000 milliards de dollars], c’est un montant en réalité assez faible », de l’ordre de 13%. Professeur d’économie à la London Business School, Richard Portes appuie : « Ce n’est pas négligeable, mais pas énorme non plus par rapport à l’ensemble de la dette américaine, qui a récemment dépassé les 40 000 milliards de dollars. En matière de déséquilibres mondiaux et d’enjeux macroéconomiques associés, le Japon ne pèse pas lourd ».

Un poids relatif dans l’économie mondiale

Rien à voir avec la puissance nippone de la fin des années 1980. Le rapport sur les déséquilibres mondiaux réalisé pour le G7 de juin dernier, sous la présidence française, montrait que l’archipel était à cette époque un acteur majeur du système économique mondial. « La situation n’est plus la même. C’est en partie dû à la montée en puissance d’autres pays dans l’économie mondiale, la Chine en particulier. Plus personne ne considère le Japon comme un contributeur majeur aux déséquilibres mondiaux », ajoute Richard Portes.

La géographie de la dette américaine a par ailleurs profondément changé. « Il y a une dizaine d’années, un dollar de dette sur trois était détenu par un acteur étranger, détaille l’économiste Adrien Matray, conseiller adjoint en matière de politique monétaire à la Réserve fédérale d’Atlanta. Aujourd’hui, on est plutôt à un sur quatre. Et au sein de ce quart, il s’agit essentiellement d’acteurs privés. »

Dans les prochains mois, les taux longs japonais pourraient encore grimper. « Tout va dépendre de l’orientation de l’administration de la Première ministre Takaichi. Actuellement, nous sommes à 3 %, et le ministère des Finances retient une hypothèse de 3,8 % pour l’exercice budgétaire qui débute en avril 2027 », précise Tomoko Hayashi.

L’ombre des Etats-Unis

Deux forces opposées s’exercent sur les taux longs japonais. D’un côté, la hausse du taux directeur de la Banque du Japon (BoJ), relevé ce vendredi 18 septembre à 1,25 %, pousse les rendements obligataires vers le haut. De l’autre, le durcissement monétaire peut faire refluer l’inflation. Les anticipations de hausse des prix pourraient alors se modérer et les taux longs avec.

« Si les investisseurs croient que la BoJ parviendra à maîtriser l’inflation, cela peut faire baisser le taux long. Mais un taux directeur plus élevé le pousse aussi à la hausse. Laquelle de ces deux forces l’emportera ? C’est au marché de trancher », résume Shinichi Nishiyama, qui estime que les taux longs japonais pourraient rapidement atteindre 4 %.

De quoi pousser la banque centrale et les autorités japonaises à vendre leurs titres de dette étrangère, ce qui pousserait les taux des pays concernés à la hausse ? « Elles ne s’en sépareront pas aussi facilement : on ne parle pas d’un investisseur privé, ces titres sont détenus dans une logique de politique publique », souligne Shinichi Nishiyama. D’autant que Tokyo et Washington ont récemment renforcé leur coordination sur les marchés financiers. Le 31 juillet, les deux pays sont intervenus conjointement sur le marché des changes pour soutenir le yen, après sa chute à un plus bas de quarante ans. « Les autorités japonaises ne se risqueraient pas à déplaire au président des Etats-Unis en ce moment. Cela n’arrivera pas », affirme Richard Portes. Le Japon a retrouvé des taux normaux, mais pas toute sa liberté.



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Author : Thibault Marotte

Publish date : 2026-09-19 09:00:00

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