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« Il sait que la France vit un moment important » : Léon XIV, sa visite décodée par le vaticaniste Christopher White

Rares sont les journalistes à avoir échangé à plusieurs reprises avec Robert Prevost avant qu’il ne devienne Léon XIV. Plus rares encore sont ceux qui l’ont revu depuis. Christopher White est de ceux-là. Ancien correspondant au Vatican du National Catholic Reporter, aujourd’hui chercheur, il analyse pour L’Express les enjeux et la portée de la visite de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre.

Pourquoi cette visite maintenant, alors que la présidentielle française est au coin de la rue ? Même si le pape n’a pas pour habitude de se mêler ouvertement de politique intérieure, le calendrier choisi est « particulièrement opportun », et le souverain pontife entend « faire passer un message », explique à L’Express l’auteur de Pope Leo XIV: Inside the Conclave and the Dawn of a New Papacy (Loyola Press, 2025, non trad.). Son rapport à la France et à l’Europe, ses relations mouvementées avec l’administration américaine, ses prises de position sur l’IA et les géants de la Silicon Valley, sa personnalité… Le directeur adjoint de l’Initiative sur la pensée sociale catholique et la vie publique de l’université de Georgetown décrit un pape discret qui, dans un style différent de celui de François, choisit habilement ses combats. Au sein de l’Eglise, comme sur la scène internationale. Entretien.

L’Express : François s’était rendu à Strasbourg, Marseille et Ajaccio, tout en évitant de présenter ces déplacements comme des « visites en France ». Léon XIV fait aujourd’hui un choix différent, avec une étape notamment à Paris. Comment l’expliquez-vous ?

Christopher White : Même s’il s’est rendu en France plus que dans n’importe quel autre pays, François a tenu à chaque fois à préciser qu’il allait à Marseille, en Corse ou à Strasbourg. J’ai participé à deux de ces trois voyages. Je me souviens de la messe au Vélodrome. Ce n’est que dans les dernières heures de sa visite qu’il a enfin prononcé le mot « France ». Le stade s’est alors enflammé. C’était un moment important, parce qu’il semblait enfin reconnaître le pays qui l’accueillait. François cherchait à éviter les capitales et à privilégier les endroits où les chrétiens étaient minoritaires. Il avait vraiment les périphéries en ligne de mire.

Avec Léon, le balancier repart dans l’autre sens, même si, à mon avis, leurs priorités pastorales sont les mêmes. Il estime que les pays historiquement perçus comme le cœur du catholicisme méritent eux aussi son attention.

Pourquoi cette visite maintenant ?

D’abord, depuis son élection en mai 2025, nous l’avons constamment entendu parler de la crise du multilatéralisme. Cela apparaissait de manière assez nette dans son encyclique sur l’IA, Magnifica Humanitas. Il voit donc dans ces visites – en Espagne en juin, mais surtout en France – une occasion de consolider les engagements multilatéraux de l’Europe. Il considère la France comme un rouage essentiel du projet européen, qu’il cherche lui-même à encourager.

Le pape est conscient des années difficiles qu’a traversées Emmanuel Macron

Il s’agit aussi de faire passer un message contre le nationalisme et en faveur de politiques migratoires humaines. En se rendant en France, il entre, d’une certaine façon, directement dans ces débats et indique clairement quelle est sa position, ainsi que celle de l’Eglise. Sans pour autant soutenir de candidats, ni entrer dans le détail des controverses. Cette visite lui offre une tribune importante pour porter ce message d’unité. Voilà pour la dimension politique. Sur le plan spirituel ensuite, il voit, je crois, une dynamique qui se poursuit, avec la réouverture de Notre-Dame et la hausse significative du nombre de baptêmes d’adolescents et d’adultes, etc.

Il faut également prendre en compte sa relation avec Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, que Léon a tenu à soutenir et à encourager à plusieurs reprises, notamment pour son engagement auprès des migrants. Cette visite peut aussi être interprétée comme une marque de reconnaissance envers le cardinal Aveline et son travail. Il fait en quelque sorte un lien entre ces différents sujets que je viens d’évoquer.

C’est-à-dire ?

Aux Etats-Unis, son pays d’origine, les tendances nationalistes et anti-immigration sont en grande partie portées par des catholiques conservateurs proches du mouvement Maga. Si l’on rapproche cela de ses préoccupations concernant le multilatéralisme et de ses efforts pour contrer le nationalisme, il veut profiter de ce voyage pour dire : « Vous êtes peut-être nouveaux dans la foi, mais il y a des garde-fous. » Il souhaite peut-être ainsi décourager certaines mauvaises habitudes.

Peut-on imaginer qu’il ait souhaité effectuer ce voyage maintenant, avant une éventuelle arrivée de Marine Le Pen au pouvoir en 2027 ?

Il est extrêmement rare que le Vatican organise une visite papale pendant une année électorale, ce qui rendait un déplacement en 2027 très improbable. On peut néanmoins affirmer que le pape a choisi un calendrier particulièrement opportun, notamment pour mettre en lumière les efforts de ceux qui s’opposent au nationalisme et adresser un message clair à un moment important pour le pays.

Emmanuel Macron aurait proposé un aparté avec Léon XIV au sein de Notre-Dame de Paris, mais le Vatican aurait opposé une fin de non-recevoir. Pourrait-elle être liée aux divergences entre le président français et l’Eglise catholique sur l’aide à mourir ?

Non. Sur ce point, la décision me paraît tout à fait conforme au protocole du Vatican. Lors des voyages pontificaux ou à Rome, les chefs d’Etat assistent souvent aux messes et aux offices célébrés par le pape, sans pour autant bénéficier d’un traitement particulier. Lorsqu’un pape se rend dans un palais présidentiel ou devant une assemblée législative, il apparaît aux côtés des responsables politiques. Mais lorsqu’il célèbre une liturgie, ce n’est jamais le cas. C’était vrai sous François, Benoît XVI ou Jean-Paul II, et cela reste vrai avec Léon XIV. C’est tout simplement le protocole du Vatican.

Il n’est donc pas surprenant que cette demande ait été refusée. Surtout, je me garderais d’y voir une manière de sanctionner Emmanuel Macron pour ses positions sur tel ou tel sujet. Chaque fois qu’un pape visite un pays, il existe des points d’accord et de désaccord avec ses dirigeants. Le Vatican n’est pas mesquin au point de cibler une question particulière et d’utiliser une visite pour embarrasser son hôte.

Quel regard Léon XIV porte-t-il sur le président français, qu’il a reçu au Vatican le 10 avril ?

C’est difficile à dire, car Léon reste une personnalité assez mystérieuse. J’imagine néanmoins qu’il apprécie les efforts d’Emmanuel Macron concernant l’Ukraine. Il le considère probablement comme un rouage essentiel de ses efforts en faveur de la paix dans ce pays. Enfin, le pape est certainement conscient des années difficiles que vient de traverser votre président et de l’instabilité politique à laquelle son gouvernement a été confronté.

Le 26 septembre, Léon XIV se rendra à l’Institut catholique de Paris, marchant en quelque sorte sur les pas de frère Laurent de la Résurrection, l’un de ses maîtres spirituels. Cette figure est-elle une clef pour comprendre sa spiritualité ?

Lorsqu’on lit son œuvre majeure, La Pratique de la présence de Dieu, on est frappé par sa grande simplicité. Le message qui s’en dégage est que la spiritualité n’est pas un vaste projet intellectuel : elle se vit avant tout dans les choix du quotidien et se manifeste dans les petites choses.

En lisant ce texte, je me suis dit que cette approche de la spiritualité correspondait bien à ce qu’il est et à la manière dont il décrirait sa propre pratique spirituelle : quelque chose de très privé, de très personnel et profondément ancré dans la prière, avec une dimension presque solitaire.

Le 28 septembre, Léon XIV prononcera à Metz, en Moselle, terre électorale de Robert Schuman, un discours sur la paix et l’unité européenne. L’Europe est-elle un sujet qui lui tient particulièrement à cœur ?

Oui, il est très attaché au projet européen. Lors de notre première rencontre, il m’avait dit : « J’ai vécu un tiers de ma vie aux Etats-Unis, un tiers en Europe et un tiers en Amérique latine. » Il est bien sûr péruvo-américain, mais il se sent profondément européen : il a des racines françaises, son père a débarqué en Normandie lors du D-Day et il a lui-même étudié en Europe.

Il a compris que l’IA est une question qui peut rassembler l’Église

Les voyages d’un pape sont par ailleurs révélateurs de ses priorités. Son premier déplacement hors d’Italie l’a conduit en Turquie et au Liban, mais il avait déjà été programmé par François. Léon XIV avait d’ailleurs indiqué que, s’il avait lui-même choisi la destination de son premier voyage, il se serait rendu en Afrique, ce qui correspond assez bien à son parcours missionnaire. Mais ensuite, il y a Monaco, l’Espagne, maintenant la France, et il est question de l’Allemagne. Le fait qu’il accorde la priorité à ces pays montre l’importance qu’il leur donne.

Quant à ses sensibilités politiques, je le qualifierais de plutôt modéré, mais aussi de fervent partisan de l’intégration européenne. A cet égard, et sans doute davantage que François, il s’inscrit dans une certaine conception du monde héritée de l’après-Seconde Guerre mondiale. C’est probablement sa principale préoccupation politique : il souhaite soutenir l’Europe. Il estime qu’une partie de son projet consiste à contribuer au renforcement de l’identité européenne.

Magnifica humanitas, la première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, a marqué les esprits et été saluée pour sa qualité intellectuelle. Avez-vous été surpris de voir l’IA prendre une telle importance dans son pontificat ?

Le pape ne maîtrise pas tous les aspects techniques de ces débats, mais c’est quelqu’un d’averti. Plus que n’importe quel autre pape, c’est un homme de son temps. Il n’a pas été coupé du monde : il échange régulièrement par e-mail et utilise lui-même Internet. Bien avant de devenir pape, il avait conscience que l’IA transformait rapidement le monde et aurait des conséquences considérables. Avant même son élection, il échangeait avec différentes personnes afin de mieux comprendre les développements de l’IA et les enjeux de ces débats.

Je ne suis donc pas surpris qu’il ait choisi d’en faire l’un de ses sujets phares. C’est aussi une question qui peut rassembler l’Eglise : l’IA n’est pas aussi polarisante que d’autres sujets et lui offre, sur le plan politique, un terrain sur lequel il peut plus facilement intervenir. Mais je crois surtout qu’il constate l’absence de voix morale sur ces questions du côté des géants de la tech et de la Silicon Valley. Et comme nous l’avons vu lorsqu’il a contesté la position de l’administration Trump sur l’Iran, il est prêt à jouer le rôle de l’adulte dans la pièce et à rappeler les principes qui sont en jeu.

Sur le plan géopolitique, nous traversons l’une des périodes les plus incertaines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les circonstances feront-elles de Léon XIV un pape géopolitique, qu’il le veuille ou non ?

Oui, mais c’est souvent le cas pour la papauté. Jean-Paul II a bien sûr joué un rôle important dans les débats qui ont accompagné la chute du communisme en Europe. Benoît XVI également. François a été un grand dirigeant mondial à une époque marquée par la montée du populisme et du nationalisme. Sa voix avait un poids considérable.

Il est intéressant de noter que, dans la première – et à vrai dire la seule – interview qu’il ait accordée depuis son élection, Léon ait parlé de son apprentissage de la fonction. Les exigences spirituelles liées à sa charge ne lui étaient pas nouvelles : il savait à quoi s’attendre. En revanche, devenir du jour au lendemain un dirigeant de stature mondiale était quelque chose de nouveau pour lui, et c’était là son plus grand défi. Depuis, nous voyons cet homme naturellement discret, réservé et peu démonstratif s’affirmer progressivement. Il intervient de manière sélective et choisit soigneusement les sujets sur lesquels il souhaite s’exprimer. Et le fait qu’il soit l’Américain le plus célèbre au monde après Donald Trump donne, en un sens, encore plus de poids à sa parole, du seul fait de sa fonction et de son parcours.

Avec Donald Trump et J. D. Vance, les désaccords sont devenus publics, notamment sur l’immigration. Jusqu’où Léon XIV est-il prêt à aller dans la confrontation avec l’administration américaine ?

Nous ne devrions pas être surpris si les tensions persistent. Le président Trump est un égocentrique imprévisible qui – et c’est une constante chez lui – n’aime pas être contesté. Léon XIV, lui, ne cherche pas l’affrontement, mais il a montré qu’il n’avait pas peur de dire ce qu’il pense être la vérité et que, pour reprendre ses propres mots, il ne reculera pas.

Quant à J. D. Vance, chaque fois qu’il parle de théologie, il finit par se ridiculiser. Il fait preuve d’une arrogance extraordinaire : quelqu’un qui n’est catholique que depuis quelques années, cherche à faire la leçon au pape sur des questions de théologie. Il veut jouer sur les deux tableaux : se présenter comme un jeune catholique consciencieux et humble, tout en faisant la leçon au pape. Je vois d’ailleurs une certaine duplicité dans la manière dont il se présente.

Où sont aujourd’hui les plus grands défis pour Léon XIV : sur la scène internationale ou à l’intérieur même de l’Eglise ?

Les deux sont liés, parce qu’une grande partie de la polarisation que l’on observe dans le monde existe aussi au sein de l’Eglise. Il est donc difficile de les dissocier. Léon XIV a une immense responsabilité : ancrer dans l’institution bon nombre des réformes engagées par François. C’est vraisemblablement ce qui l’occupe le plus au quotidien.

Par ailleurs, parce que le monde est très fracturé et que de nombreux acteurs font cavalier seul, y compris le président de son propre pays, il doit être à la hauteur de la situation et consacrer beaucoup de temps aux affaires internationales. Il n’a pas le luxe de choisir.

Sur le style, Léon XIV se démarque de François, que vous aviez aussi rencontré. Il semble avoir renoué avec un certain formalisme, ce qui peut plaire aux catholiques plus traditionnels. Dans le même temps, il s’est rendu à Lampedusa pour rendre hommage aux migrants, un geste qui parle aussi aux catholiques progressistes. Cherche-t-il à maintenir un équilibre entre les différentes sensibilités de l’Eglise ?

Il essaie d’avancer prudemment afin de garder le plus de monde possible au sein de l’Eglise. Il considère que sa manière de faire est son principal atout pour réduire la polarisation. Dans mon livre, j’ai cette formule : « il a l’allure de Benoît et parle comme François ». Cette formule s’applique aussi à sa manière de gouverner. Le simple fait d’écouter et de recevoir le plus de personnes possible contribue à apaiser les tensions. Mais, lorsqu’on regarde ses décisions, elles reflètent systématiquement les mêmes priorités que celles de François. Est-ce que cela convaincra autour de lui ? Il me semble que c’est déjà le cas. Certains n’aimaient pas le style de François parce qu’ils estimaient que la papauté devait être une institution beaucoup plus formelle. Le style de Léon XIV les a, je crois, rassurés.

En revanche, ceux qui envisagent la papauté essentiellement à travers un prisme politique et qui sont en désaccord avec la direction prise par Léon XIV ne seront pas rassurés par une simple différence de style. Ils voient avant tout en lui un pape dont les positions remettent en cause leurs propres convictions politiques et continueront, pour cette raison, à s’opposer à lui.

A son arrivée, Léon XIV a infléchi certaines des réformes financières de François. Son profil américain, plus entrepreneurial aussi, peut-il attirer davantage de donateurs et de financements ?

Ce n’est un secret pour personne : si certains voulaient l’élire, c’est entre autres parce qu’ils pensaient qu’une approche plus américaine de la collecte de fonds et des finances, avec peut-être aussi un esprit plus entrepreneurial, serait bénéfique au fonctionnement du Vatican. On en a vu les premiers signes. Au début de l’été, par exemple, un concert a été organisé à Borgo Laudato Si’, à Castel Gandolfo, où il a passé beaucoup de temps, ainsi qu’un dîner pour les mécènes.

La réalité, c’est que les finances du Vatican ont toujours été assez difficiles. Beaucoup comptent sur lui pour y remédier. Il apportera sans doute d’autres changements qui rapprocheront le fonctionnement du Vatican de celui d’une institution américaine plutôt qu’italienne.



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Author : Laurent Berbon

Publish date : 2026-09-23 16:00:00

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