L’Express

« La France paye la gabegie des années précédentes » : la crise des carburants décryptée par l’économiste David Spector

Avec un prix du gazole à 2,41 euros le litre, de nombreux Français attendaient avec impatience l’annonce du paquet d’aides au carburant par le gouvernement, le 22 septembre. Mais au moment de présenter les différents dispositifs, le ministre de l’Economie Roland Lescure a d’emblée prévenu : malgré une situation « très dure pour nos concitoyens », les aides ne porteront pas atteinte à « l’équilibre de nos finances publiques ».

Si certains jugent l’enveloppe de 450 millions d’euros insuffisante, l’économiste et professeur associé à l’Ecole d’économie de Paris, David Spector, estime que le gouvernement disposait de toute façon d’une marge de manœuvre très limitée. « On paye ici la gabegie des années précédentes : après avoir accordé des dizaines de milliards d’aides sans discernement, l’Etat se retrouve démuni », affirme auprès de L’Express l’auteur de Le choc libéral-égalitaire, Un plan radical pour éviter la faillite (Odile Jacob, à paraître le 12 novembre). Entretien.

L’Express : Qu’avez-vous pensé du paquet d’aides annoncé par le gouvernement ?

David Spector : Le principe est bon, car ce sont des aides ciblées qui prennent une forme forfaitaire, et qui n’atténuent donc pas le signal-prix. Ces deux éléments étaient absents de la réaction du gouvernement en 2022-2023, lors du précédent choc pétrolier provoqué par la guerre en Ukraine. A l’époque, la crise était certes un peu plus importante, mais on avait dépensé beaucoup plus, plus de 30 milliards d’euros, alors qu’ici on est sur 450 millions, qui s’ajoutent aux 950 millions déjà engagés.

Après avoir accordé des dizaines de milliards d’aides sans discernement, l’État se retrouve démuni.

David Spector

On a le sentiment que le gouvernement a tiré les leçons des erreurs de 2022-2023, où la ristourne sur le carburant et le bouclier énergétique consistaient à aider tout le monde tout en détruisant le rôle du signal-prix : les consommateurs aisés pouvaient en bénéficier, et on supprimait l’incitation à consommer moins. Mais si le principe est bon, l’ampleur des aides reste limitée par rapport au choc subi. Pour certains travailleurs, l’augmentation du prix des carburants peut représenter jusqu’à 1 000 euros pour l’ensemble de l’année, voire plus, notamment pour les infirmières libérales en zone rurale. Même après les annonces d’hier, l’aide « grand rouleurs » reste modeste. On paye ici la gabegie des années précédentes : après avoir accordé des dizaines de milliards d’aides sans discernement, l’Etat se retrouve démuni. C’est la fable de La Cigale et la Fourmi.

Pourquoi est-ce important, dans un moment de crise énergétique, que le prix incite à consommer moins ? Cela semble contre-intuitif de s’en réjouir, non ?

Je comprends que l’on puisse avoir l’impression d’une forme d’insensibilité aux difficultés que traversent certains Français. Ce que l’on appelle le signal-prix, c’est le fait qu’un prix élevé, qui est une conséquence mécanique de la rareté, incite à consommer moins.

Les aides ne sont pas de l’argent magique.

David Spector

Bien sûr, si de nombreux Français sont vulnérables, c’est parce qu’ils ne peuvent pas consommer moins : l’infirmière qui doit faire sa tournée à la campagne pour soigner des malades, par exemple. Mais les situations individuelles sont variables : il y a aussi des gens qui peuvent ajuster leurs comportements. Cela peut passer par du covoiturage, la modification des horaires de travail ou l’augmentation du télétravail. Un prix élevé encourage de tels ajustements. Or, contrairement à l’aide forfaitaire, les aides non ciblées de 2022-2023 – ristourne carburants et bouclier énergétique – atténuaient ce signal-prix qui est un mécanisme « vertueux ».

Enfin, lorsque l’on baisse artificiellement le prix de l’énergie, les gens paient certes moins cher à la pompe, mais la collectivité paie d’une manière ou d’une autre. D’une part, la baisse de prix limite la baisse de consommation, ce qui revient à envoyer encore plus d’argent aux pays producteurs. D’autre part, les aides ne sont pas de l’argent magique. Beaucoup de gens en France pensent que, lorsqu’un ministre annonce une aide, il est gentil car il donne de l’argent. Mais cet argent ne vient pas de Mars, il passe de la poche de certains Français à d’autres. Aujourd’hui, on a raison de le faire, parce que la situation n’est pas supportable pour ceux qui ne peuvent pas réduire leur consommation dans le cadre professionnel – notamment les pêcheurs, transporteurs, infirmiers et aides à domicile.

En Allemagne, le gouvernement a annoncé une baisse des taxes sur l’essence et le diesel. C’est ce que propose Marine Le Pen, en expliquant que les taxes représentent à peu près la moitié du prix des carburants. Que pensez-vous ?

La France n’a pas de marge de manœuvre pour financer une telle baisse de la fiscalité. Faire cela aujourd’hui, vu la dégradation de la situation budgétaire et la hausse des taux d’intérêt, cela reviendrait à dire au monde entier que la France a décidé de perdre complètement la maîtrise de ses dépenses. Les taux d’intérêt de la dette française augmenteraient encore davantage, ce qui exposerait notre pays à une crise financière rapide et soudaine. Dans ce cas, l’Etat ne pourrait plus proposer aucune aide, qu’elle soit forfaitaire ou non. Donc même si le gouvernement voulait réagir plus fortement, on a tellement laissé filer la dette ces dernières années que la situation budgétaire actuelle l’interdirait.

Quand ce sont les prix du gaz et de l’électricité qui augmentent, cela se répercute sur le coût du chauffage et tout le monde est concerné : les actifs aussi bien que les retraités… Aujourd’hui, on parle surtout d’une augmentation du prix de l’essence, qui frappe avant tout les gens qui travaillent et prennent leur voiture tous les jours.

Cette crise révèle aussi la grande fragilité d’une partie du monde du travail en France : la faiblesse des salaires nets. Ce qui distingue notre pays, ce n’est pas le niveau des salaires dans l’absolu – la masse salariale des entreprises, en proportion du PIB, n’est pas particulièrement basse – mais la différence entre ce que paie l’entreprise et ce que le salarié reçoit sur son compte en banque après toutes les cotisations – seulement 55 % du coût total pour l’employeur. La rémunération des gens qui travaillent est très lourdement ponctionnée. Par rapport à des pays avec un PIB par habitant équivalent, les salaires nets sont plutôt bas en France. Cela explique pourquoi beaucoup d’actifs, y compris en CDI à temps plein, ont des budgets très serrés et vivent à l’euro près. Quand un choc comme celui que nous vivons actuellement arrive, ces gens sont pris à la gorge. Cette situation rend l’urgence sociale plus aiguë, car si les salariés avaient des revenus plus élevés, ils seraient plus à même d’absorber une partie de la hausse des coûts liés au choc pétrolier.

A gauche, certains proposent de taxer davantage les superprofits des pétroliers. Le communiste Fabien Roussel a par exemple déclaré que Total portait « une lourde responsabilité dans la crise » et a proposé une « nationalisation-sanction » (Ndlr : expression héritée de la période de la Libération, lorsque le Conseil national de la Résistance réclamait des sanctions contre les patrons et entreprises collaborationnistes) …

Le principe même de la nationalisation paraît assez absurde : cela coûterait très cher, et on ne voit pas très bien à quoi cela servirait. De toute façon, l’Etat n’a pas les moyens de le faire.

Sur la taxation des superprofits, il ne faut ni la rejeter d’emblée, ni la considérer comme une solution miracle. Il faut prendre du recul, même si c’est difficile dans un contexte d’urgence sociale. Indépendamment des éventuelles complexités juridiques, la chaîne des activités pétrolières engage les entreprises dans des investissements très lourds. Le forage, les installations de raffinage : cela coûte extrêmement cher. Lorsque les entreprises réfléchissent à leurs investissements, elles raisonnent à partir d’un calcul probabiliste de leur rentabilité espérée.

Or, la rentabilité de ces investissements gigantesques dépend des prix futurs auxquels on pourra vendre les produits raffinés, et on ne sait pas quel sera le prix de l’essence dans dix, quinze ou vingt ans. Une entreprise qui envisage un tel investissement met en balance le fait qu’il y aura des périodes pendant lesquelles la hausse des prix permettra de réaliser des marges élevées qui compenseront les périodes de prix bas et justifieront l’investissement initial. Une taxe ponctuelle sur les superprofits rapporterait immédiatement de l’argent. Mais si elle leur faisait craindre que tout profit futur jugé excessif sera lourdement taxé, elle inciterait aussi les entreprises à réduire leurs investissements futurs. Cela ajouterait aux incertitudes économiques normales une couche supplémentaire d’incertitude, liée aux politiques publiques. Il faut donc faire attention à l’effet dissuasif sur l’investissement.

Cela étant dit, il n’est pas totalement injustifié d’imposer un prélèvement exceptionnel dans des périodes de prix très élevés. C’est aussi une manière, politiquement, de faire comprendre à l’opinion qu’on ne laissera pas ceux qui sont considérés comme des profiteurs de crise tirer un bénéfice de la situation. Mais il faut raison garder et avoir à l’esprit l’impact, sur le long terme, de ce genre de taxes. On pourrait réfléchir à une surtaxe au niveau européen : le besoin de consensus imposerait une forme de modération en éliminant les propositions les plus extrémistes.

Cette crise ne pose-t-elle pas en filigrane la question plus générale du partage des efforts, que l’on parle de la hausse des prix de l’essence, de la réduction des dépenses publiques, du financement des retraites dans un contexte de vieillissement démographique, ou encore des enjeux environnementaux ?

Absolument, et ce sera, je l’espère, au cœur du débat lors de cette campagne présidentielle. Il y a dans le pays une tension sociale, un sentiment, chez beaucoup de gens, d’être poussés à bout par le caractère très contraignant de leur situation, d’être pris en étau entre des prix qui ne cessent d’augmenter et des salaires bas qui, eux, ne progressent pas ou pas assez vite. Dans un contexte de crise des finances publiques, il faudrait trouver une solution pour éviter de mettre trop à contribution les gens qui travaillent, en particulier ceux qui ont des revenus bas, et même essayer de dessiner une perspective d’augmentation des salaires nets. Pour cela, il faut s’attaquer au fait qu’il est très coûteux, pour un employeur en France, d’accorder des augmentations de salaire au-dessus du Smic. Cela crée une situation dans laquelle certaines personnes sont non seulement au salaire minimum, mais n’ont pas non plus de perspectives d’augmentation significative.

L’effort à accomplir est tellement immense qu’il ne peut pas reposer sur une seule catégorie de la population.

Enfin, ce qui caractérise le système social et les prélèvements en France, c’est leur très grande complexité. Il y a des subventions, des aides, des niches fiscales partout, et tout le monde craint, dans la situation actuelle, de perdre quelque chose, de « se faire avoir ». La complexité du système participe donc à créer un climat de suspicion, dans lequel on pense que le voisin bénéficie de dispositifs dont on ne bénéficie pas soi-même, et on finit naturellement par penser que c’est à l’autre, plus privilégié que nous, de faire un effort. C’est ce qui a été très bien expliqué dans un livre publié il y a vingt ans, malheureusement toujours d’actualité, La Société de défiance, de Yann Algan et Pierre Cahuc.

Aujourd’hui, l’effort à accomplir pour stabiliser la dette publique est tellement immense qu’on ne peut pas le faire reposer sur une seule catégorie de la population. Il faut une combinaison de mesures qui mettra tout le monde à contribution. Il faudra par exemple sous-indexer les pensions des retraités, demander aux actifs de travailler plus longtemps, supprimer ou geler certaines prestations comme les aides au logement qui sont plutôt inefficaces et inflationnistes, revenir sur des avantages accordés à la transmission des grands patrimoines, peut-être restaurer une forme de taxe sur la fortune, repenser la taxation de la richesse foncière. Notre chance dans cette situation désastreuse, c’est que l’urgence budgétaire impose une réforme d’une si grande ampleur qu’elle donnera peut-être une impression d’efforts partagés, et donc de justice.

Pour conclure, on ne pourra pas proposer seulement du sang et des larmes. Parallèlement à la réduction des déficits, il faudra trouver des ressources pour augmenter les salaires nets, c’est-à-dire diminuer les prélèvements sur le travail.



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Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2026-09-23 15:00:00

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