L’Express

Sa campagne électorale au calva, ses engueulades avec Alain Delon, le « philosophe sans caleçon » : Bernard-Henri Lévy comme vous ne l’avez jamais vu

Depuis un demi-siècle, la vie de Bernard-Henri Lévy nous est familière comme une caricature : engagée, médiatisée, autocentrée. Ceux qui s’en tiennent aux apparences n’en percevaient que l’écume. Ceux qui le connaissent savaient ce qui se dissimulait sous la mousse. Quand une personnalité se surexpose, on la perd de vue. Longtemps, « BHL » a fait de l’ombre à Bernard-Henri Lévy. Le voici enfin tout entier dans ses « Mémoires provisoires » : son grand livre.

Le philosophe laisse parler l’écrivain et y déploie le meilleur de lui-même : l’admiration, l’empathie, le style et même une qualité dont on le disait dépourvu, l’autodérision. Il s’est trompé, il a frisé le ridicule : et alors ? L’existence n’est-elle pas ce « mélange instable », cette ébullition facétieuse ? Un homme ne résume pas à ses idées.

Ne pouvant plus, depuis de longues années, sortir de chez lui, sans une escouade de policiers, l’intellectuel ciblé refuse de se victimiser. Comme si c’était le prix à payer pour avoir mis sa peau au bout de ses convictions. Quand tant d’autres se sont contentés de commenter les événements.

Lui ne fait rien à moitié. Éphémère candidat du parti socialiste aux législatives dans le bocage normand, il fait sensation en avalant cul sec des dizaines de verres de Calva lors de joutes gaillardes. Le jeune philosophe tient très bien l’alcool. Seulement, il a omis de s’inscrire sur les listes électorales!

L’enfant en lui refuse de mourir. Naïf ? Difficile de le croire tant ce stratège maîtrise les parties de billard à six bandes. Il y a les écoles philosophiques, et il y a les rencontres. Sur la balance d’une existence aussi peuplée que la sienne, les secondes pèsent davantage. On le voit dans les pages consacrées au philosophe Gilles Deleuze, à qui il s’est violemment affronté. Il a dit à quel point, malgré tout, ce duel l’a nourri.

Beaucoup de choses le séparaient aussi d’un Dominique de Roux, fondateur des Cahiers de l’Herne, qui réhabilita Louis-Ferdinand Céline et Ezra Pound. Mais Lévy reconnut en lui un aventurier selon son goût.

Un festin de portraits

La proximité intellectuelle n’empêche pas non plus la lucidité. Il exerce son droit d’inventaire à l’égard de quelques princes de sa jeunesse : Althusser, Foucault, Derrida. Aragon lui fait promettre de ne pas se lancer dans une carrière d’acteur après qu’il a joué dans une adaptation pour la télévision de son roman « Aurélien ». Dans une scène, il y apparaît nu. « Un philosophe sans caleçon », raille Louis Pauwels.

Il faut avoir un sacré goût des autres pour si bien les raconter. « Mémoires provisoires » nous offre un festin de portraits. Bernard-Henri Lévy, c’est avant tout un œil. Il saisit le menton de Malraux, l’orgelet de Levinas, les ongles de Deleuze en forme de coquilles de bulot.

Dès le premier regard, il scanne la personne en face de lui. Lui donnera-t-il son amitié ? Partira-t-il à la guerre avec elle ? L’épousera-t-elle ? Jamais de demi-mesure. Tout est à prendre ou à laisser.

On lira les belles pages sur sa complicité rieuse avec Philippe Sollers, l’auteur de Femmes, et leurs étranges trafics d’amphétamines dans les enveloppes de la NRF et de Grasset. Mais aussi sa partie de cache-cache avec Jean-Luc Godard, sa vie clandestine avec Salman Rushdie, ses engueulades avec Alain Delon, son tête-à-tête avec Pasolini. Au détour d’un chapitre, on découvre le rôle que joua Jean-Edern Hallier dans l’aventure des Nouveaux Philosophes.

L’avantage avec Bernard-Henri Lévy c’est qu’il a toujours été aux premières loges. Là où se joue l’Histoire. Là où s’ébrouent les fauves. Avec Mémoires provisoires, nous tenons un formidable document sur un monde disparu, celui qui a succédé à Sartre et Aron.

Bernard-Henri Lévy témoigne en survivant dans cet Autoportrait de l’aventurier avec l’ironie et la distance nécessaires pour ne pas passer pour un ancien combattant. C’est encore un fougueux conquérant qui nous parle : il n’a pas renoncé à l’épopée et au romanesque de l’action à l’heure de ChatGPT et des influenceurs.

Il aurait pu consacrer un livre entier aux présidents de la Ve République. Malgré L’idéologie française et la Serbie, Mitterrand conserve sa préférence. Et pas seulement parce que celui-ci facilita un pont aérien en Bosnie pour lui permettre d’arriver à l’heure à son propre mariage, avec Arielle Dombasle !

« L’antisémitisme à visage progressiste »

Avec Nicolas Sarkozy, il a fait la guerre en Libye. Ce qui lui fait sérieusement douter des accusations portées contre lui dans l’affaire Kadhafi. L’histoire entre eux remonte à la mairie de Neuilly. Il y eut des confidences et des raclettes partagées. Mais aussi de longs silences désapprobateurs.

Lors de la présidentielle 2007, BHL joua les directeurs de campagne officieux de Ségolène Royal. Que diable allait-il faire dans cette galère ? Cette femme lâchée par tout le monde l’a touché. En une nuit, il lui écrivit son discours d’investiture. Et la veille du débat de second tour, il lui prodigua même des conseils pour déstabiliser Sarkozy. Elle n’en fit rien.

Et la gauche dans tout ça, ce « grand cadavre à la renverse » ? Depuis la parution de ce livre, elle a creusé un peu plus sa tombe. Bernard-Henri Lévy contemple les ruines. « L’antisémitisme à visage progressiste » plastronne. Le décolonialisme et la passion identitaire ont fondu sur l’antiracisme républicain et l’universalisme chers à l’auteur.

La droite, qui n’a cédé ni au poutinisme ni au trumpisme, devrait le (re)lire sans a priori : elle trouverait chez lui des qualités qu’elle affectionne : le panache, l’esprit chevaleresque, le goût de la transmission et la passion de la liberté.

C’est en dehors de nos frontières que ce lanceur d’alerte trouve désormais ses héros : le churchillien Zelensky porte tous ses espoirs. Les visages anonymes des Kurdes, des femmes afghanes et des chrétiens d’Orient illuminent son panthéon personnel. Il leur consacre ses morceaux de choix.

Pour un esprit nomade qui fuit l’enracinement, on est frappé par sa fidélité à un certain nombre de ports d’attache : la maison d’édition Grasset et le journal Le Point, notamment. C’est un homme de bandes organisées et de serments, comme celui que le grand patron breton François Pinault fit à son père, dont les affaires dans le bois tournaient mal.

Quand un écrivain évoque ses parents, c’est toujours un moment de vérité. Bernard-Henri Lévy entrouvre avec pudeur le rideau familial. En peu de mots, il dit beaucoup. On voit ce qu’il doit à André Lévy, ce capitaine d’industrie natif de Mascara, en Algérie, qui répondit à l’appel de Malraux pour combattre dans les Brigades internationales, avant de prendre part à la sanglante et mythique bataille de Monte Cassino, en 1944.

« Mémoires provisoires » ne nous dit pas quel est le talon de cet Achille sur qui sa mère veilla comme une Thétis. Mais assurément, le fils s’est inscrit dans le sillage du père.

En présentant « Mémoires provisoires », le premier livre de sa maison d’édition, Olivia Nora a dit de son auteur qu’il avait « du tirant d’eau ». L’expression, utilisée par Napoléon, désigne la hauteur de la partie immergée d’un bateau. Dissipez l’écume et plongez dans le livre de ce grand vivant.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-09-26 15:00:00

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