L’initiative est née d’un échange presque banal par textos. Le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Store a récemment écrit à Mark Carney, son homologue canadien, avec qui il échange de plus en plus régulièrement. Son objectif : convaincre le Canada de rejoindre un groupe restreint de pays occidentaux souhaitant réfléchir à de nouvelles règles internationales pour encadrer l’intelligence artificielle. La réponse de Mark Carney ne s’est pas fait attendre. Moins de dix minutes après le message, selon Jonas Gahr Store, le Premier ministre canadien lui répondait : « Bien sûr. On est partants. »
Une démarche qui rappelle celle contre la prolifération nucléaire menée après 1945
La question de la régulation de l’IA était également au cœur des discussions entre Mark Carney et Emmanuel Macron, réunis le 20 septembre à Saint-Pierre-et-Miquelon. Dans la foulée, Ottawa a demandé au Conseil de sécurité des Nations unies de se pencher sur les enjeux liés à la sécurité de l’IA. Quelques jours plus tard, Jonas Gahr Store et le président finlandais Alexander Stubb publiaient à leur tour un texte commun, signé par 22 pays, appelant à une surveillance internationale accrue. Leur constat est sans appel : « l’IA doit rester sous la direction, la supervision et le contrôle des humains ». Les deux dirigeants proposent notamment la mise en place d’un mécanisme mondial destiné à surveiller les évolutions de cette technologie, rappelle le Wall Street Journal.
Une nouvelle coalition occidentale semble ainsi émerger autour d’une idée : créer des règles communes pour une technologie dont les effets dépassent désormais largement les frontières nationales. Une démarche qui rappelle, par certains aspects, les efforts internationaux entrepris après la Seconde Guerre mondiale pour limiter les risques associés à l’arme nucléaire.
Réticences de Washington à réguler l’IA
Le projet se heurte toutefois à un obstacle majeur : l’attitude des Etats-Unis. Dans des échanges avec le Wall Street Journal, des responsables politiques et leurs conseillers décrivent une situation paradoxale. Les États-Unis dominent largement le secteur de l’intelligence artificielle, devenu l’un des moteurs de leur croissance économique et de la valorisation de plusieurs géants technologiques. Mais Washington se montre particulièrement réticent à l’idée d’un dispositif international contraignant.
Pour Jonas Gahr Store, un contraste net se dessine entre les gouvernements qui souhaitent instaurer des garde-fous et Washington. « Il y a des dirigeants qui se manifestent pour prendre leurs responsabilités et s’entendre », expliquait-il depuis Ottawa, après sa rencontre avec Mark Carney. « Et, en même temps, j’entends le président américain dire que la seule chose qui compte, c’est de battre la Chine ». Lors de son intervention devant l’Assemblée générale de l’ONU, le 22 septembre, Donald Trump a effectivement rejeté l’idée d’un dispositif international pour réglementer l’IA.
Cette opposition américaine complique considérablement les ambitions des promoteurs d’une réglementation internationale. Plusieurs experts soulignent qu’un accord dépourvu du soutien des deux principales puissances de l’IA, les États-Unis et la Chine, risquerait de rester largement symbolique. « Les acteurs qui produisent 90 % de l’IA ne veulent pas jouer le jeu », déplore James Lewis, ancien responsable du Département d’État américain qui a dirigé les travaux sur la cybersécurité sous l’administration Obama, auprès de Politico. « Si l’on parvient à convaincre le Botswana et les Tonga de ne pas utiliser l’IA comme une arme, cela n’a aucun sens : il faut que les grands acteurs soient présents à la table des négociations ».
Pour l’heure, les gouvernements les plus actifs sur cette question sont surtout ceux de pays qui utilisent massivement les technologies développées ailleurs, plutôt que ceux qui accueillent les principaux laboratoires et centres de recherche spécialisés dans l’IA.
Vers des standards internationaux ?
Le débat ne se limite toutefois pas aux gouvernements. Certaines des entreprises américaines qui développent les modèles les plus avancés réclament elles aussi davantage de coordination internationale. Le 23 septembre, Sam Altman, directeur général d’OpenAI, a ainsi défendu devant l’ONU l’idée d’une gouvernance qui ne serait pas laissée aux seules entreprises technologiques. « Si nous voulons que l’IA soit démocratique, alors il n’est pas possible que les décisions les plus cruciales soient prises uniquement par des laboratoires à San Francisco », a-t-il déclaré. Dans le même esprit, Dario Amodei, patron d’Anthropic, a transmis au Conseil de sécurité de l’ONU plusieurs propositions consacrées à la sécurité de l’intelligence artificielle. Parmi elles figure l’idée d’interdire au niveau international certains usages de l’IA susceptibles de faciliter la conception d’armes biologiques.
L’idée d’un organe pour contrôler les dérives de l’IA n’est d’ailleurs pas entièrement nouvelle. En juillet déjà, Demis Hassabis, ancien directeur général et désormais président de Google DeepMind, avait imaginé une structure financée par les entreprises du secteur, dont le conseil comprendrait des experts indépendants ainsi que des représentants de l’écosystème. Il évoquait notamment un modèle comparable à celui de la Finra, l’organisme américain chargé de certaines fonctions de régulation dans la finance. Le projet avait commencé à recueillir des soutiens dans certains milieux économiques. Mais avait finalement été mis de côté après l’opposition exprimée par plusieurs figures majeures de la tech, dont notamment Mark Zuckerberg, Jensen Huang ou encore Elon Musk, auprès de Donald Trump.
Si aucune coalition n’a pour l’heure vu le jour, le débat sur la nécessité de règles communes quitte en tout cas progressivement le cercle des experts pour s’installer au cœur des discussions diplomatiques internationales.
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Publish date : 2026-09-27 14:41:00
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