Pendant des mois, Judith Dada, co-PDG de Langdock (une entreprise européenne de premier plan dans le domaine de l’IA) et senior partner chez Visionaries Club, a consacré ses soirées à un projet d’un genre particulier lié à l’IA. Non pas un énième rapport ou une note de synthèse, ou même un catalogue de mesures. Mais une fiction ; un ambitieux scénario prospectif sur cinq ans intitulé « Europe 2031 », consacré au déclassement imminent de celle-ci si elle n’agit pas rapidement en matière d’intelligence artificielle. Avec d’autres excellents connaisseurs du sujet, l’investisseuse s’est ainsi attelée à décrire en détail les conséquences concrètes dont pourrait pâtir à l’avenir le Vieux Continent faute d’actions. Auprès de L’Express, Judith Dada radiographie les faiblesses de l’Europe (à commencer par son « anti-ambition »), et nomme les secteurs qui doivent, selon elle, être urgemment réformés. Avec une certitude : « Il serait indigne pour l’Europe de viser autre chose que l’excellence en matière d’IA. » Entretien.
L’Express : pourquoi avez-vous jugé nécessaire de lancer un tel projet aujourd’hui ?
Judith Dada : Tous les co-auteurs d’Europe 2031 ont en commun un amour farouche pour le Vieux Continent, et une immense frustration face à l’inaction – du moins le peu d’actions – que nous y observons sur la thématique de l’IA. Nous avons tous lu le rapport Draghi, ainsi que les multiples travaux menés à ce propos, et nous avions l’impression que l’Europe se noyait sous les rapports et les tables rondes diagnostiquant le problème sans produire de résultats. Le rapport Draghi nous a collectivement secoués un instant, puis nous nous sommes rendormis. Il nous apparaissait donc clairement que le problème de l’Europe n’est pas l’absence de diagnostic, mais le manque d’action. Alors nous nous sommes demandé comment réveiller les Européens et changer la façon dont nous discutons de l’IA. Nous en sommes arrivés à l’idée d’une fiction, pour montrer aux lecteurs l’envers du décor, leur donner un aperçu concret des types de discussions que les experts du sujet peuvent avoir à ce propos, de l’Europe à la Silicon Valley. Ce fut un travail titanesque. Je ne savais pas qu’il était possible de saturer un document partagé (rires). Mais nous avions tant à dire, et tellement de désaccords ! A bien des égards, c’était une belle métaphore de la façon dont l’Europe devrait fonctionner sur ce sujet : ne pas s’attacher aux détails, mais se concentrer sur ce qui peut servir l’intérêt supérieur…
Encore faut-il avoir conscience du problème. Dans votre fiction, on sent une Europe se voilant la face sur l’IA…
Absolument. L’Europe sous-estime la vitesse exponentielle à laquelle l’IA se développe, comme elle l’avait fait à l’époque de la pandémie de Covid-19, qui nous a saisis du jour au lendemain. L’Europe a également tendance à sous-estimer l’ampleur de ce que représente cette technologie. Ça n’est pas un outil parmi d’autres. Là où la calculatrice ou les ordinateurs n’étaient que des extensions de notre cognition humaine, l’IA est un outil profondément transversal qui dépasse déjà le niveau de l’intelligence humaine. Evidemment, il y a encore des ratés. Mais elle s’améliore de plus en plus avec le temps. L’Europe n’a pas assez conscience de ce que signifiera l’explosion de l’IA pour la vie quotidienne. Les conséquences seront aussi importantes qu’à l’époque de la révolution industrielle. Si l’on avait demandé il y a cent ans à quelqu’un comment l’arrivée des voies ferrées allait affecter la vie, il n’aurait tout simplement pas pu répondre. C’est exactement la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Ce qui m’amène au troisième point sur lequel l’Europe se voile la face : les liens à entretenir avec la Silicon Valley. Il est vrai que ceux qui la composent sont souvent associés à la sphère Maga ou à l’administration Trump. Mais le fait que nous n’aimions pas leurs positions politiques ne devrait pas nous pousser à ne pas les prendre au sérieux sur le plan technologique. Or c’est précisément ce qui domine en Europe, et pousse les décideurs à rester en dehors de la salle où ce petit groupe se réunit pour décider de la façon dont le futur va se construire autour de l’IA. Résultat : aujourd’hui, le rôle de l’Europe dans l’IA est bien trop faible.
Cette forme de défaitisme n’est-elle pas légitime ? L’Europe n’est ni la Chine ni les Etats-Unis…
Nous avons indéniablement perdu du terrain économique face aux Etats-Unis et à la Chine. Nous manquons de dynamisme entrepreneurial et d’investissements divers, de même que nous sommes à la traîne quant à la part du PIB que nous investissons dans la recherche et le développement des innovations.
Sans parler de cette sorte d’anti-ambition typiquement européenne – le meilleur moyen de sceller notre propre déclin. Mais en même temps, l’Europe reste la deuxième économie mondiale. L’Allemagne, à elle seule, est la troisième. Il n’y a pas si longtemps, de nombreuses entreprises européennes rivalisaient avec celles des grandes puissances. Nous disposons toujours d’atouts incroyables. A mon sens, il serait indigne pour l’Europe de viser autre chose que l’excellence en matière d’IA. Il est vrai qu’aujourd’hui, notamment avec l’administration Trump, nous avons tendance à penser que le monde est affaire de rapports de force, et qu’à moins d’être le plus fort, nous n’avons aucune chance de rivaliser. C’est une erreur. L’humanité tout entière est faite d’histoires de personnages hors normes qui se sont dépassés pour parvenir à leurs fins. L’Amérique elle-même est née sur ce principe. Il appartient à l’Europe, à nos dirigeants, à nos chefs d’entreprise, de retrouver ce goût de la grandeur et de l’ambition.
Nous en sommes au stade où l’Europe va devoir prendre un marqueur rouge et se demander froidement si notre paysage réglementaire est toujours adapté
Ça n’est pas tout de disposer d’atouts. Encore faut-il que ceux-ci soient mis au service de l’IA…
Effectivement. Et c’est le cas. D’abord, nous disposons des ressources en matière d’énergie, nécessaire pour alimenter à la fois l’entraînement des modèles et les utiliser. Des pays comme la France disposent par exemple d’un secteur nucléaire solide. Ensuite, nous avons la chance de compter en Europe l’entreprise néerlandaise ASML, qui domine le marché mondial des systèmes de lithographie indispensables à la fabrication de puces électroniques avancées. C’est même la seule, à l’échelle du globe, à savoir faire cela. Mais il y a aussi Zeiss, en Allemagne, un fournisseur très important pour l’IA. Enfin, si l’Europe n’héberge aujourd’hui que 5 % de la capacité de calcul mondiale dédiée à l’IA – contre 75 % pour les Etats-Unis – elle a tout à fait les moyens d’installer plus de centres de données susceptibles d’héberger les puces d’IA sur lesquelles tournent les modèles. Si nous parvenons à progresser significativement en la matière, cela sera un excellent moyen pour l’Europe d’avoir plus de poids à la table des négociations, et de faire d’elle un partenaire significatif pour faire des affaires, comme à l’époque de la révolution industrielle. Mais pour ce faire, nous ne pourrons pas faire l’économie de véritables réformes…
Sur quels plans ?
Franchement, nous en sommes au stade où l’Europe va devoir prendre un marqueur rouge et se demander froidement si notre paysage réglementaire est toujours adapté. Et à une époque où l’on parle d’une technologie en développement exponentiel, le processus législatif bruxellois ne l’est plus du tout. Alors que faut-il changer concrètement ? Nous devons réformer, par exemple, les autorisations en matière d’énergie, d’accès aux réseaux, et de construction de centres de données. Mais aussi tout ce qui touche au droit du travail. Je le dis en tant qu’Allemande : nous avons certaines des lois du travail les plus strictes. Mais si nous protégeons trop les emplois et rendons impossible pour les entreprises de s’adapter, nous courons à la catastrophe. Les gens craignent la disparition d’emplois et un chômage massif. Mais si les entreprises ne prennent pas le virage maintenant, elles disparaîtront. Alors, nous verrons précisément de plus en plus de gens perdre leur emploi et notre système de sécurité sociale s’effondrera. En d’autres termes : si nous ne réformons pas le marché du travail européen, nous nous tirons une balle dans le pied à long terme. Le Danemark, avec son système de « flexisécurité », qui combine une grande liberté du côté des employeurs pour licencier et embaucher, et une importante protection financière pour les salariés, est un excellent exemple à suivre. Je suis optimiste dans la capacité de l’Europe à prendre ce virage.
Pourquoi cela ?
L’Europe a mené beaucoup de réformes sociales solides par le passé. Nous sommes capables de réitérer. Si nous opérons les transformations nécessaires, nous pourrions être un endroit bien plus enviable pour vivre que les Etats-Unis, qui sont bien plus riches que l’Europe mais où avoir un cancer est bien souvent synonyme de faillite. Le système social y est totalement brisé. A l’inverse, l’Europe a une bien meilleure compréhension générale de ce qui fait un bon équilibre entre les intérêts économiques des entreprises, les intérêts de la société, et ceux de l’Etat et des gouvernements. Notre problème n’est pas de ne pas avoir agi en la matière – nous l’avons remarquablement fait par le passé. C’est d’avoir poussé ce système social, qui fonctionne très bien dans les périodes paisibles, trop loin. Mais les temps ont changé. L’Europe détient une base plus solide pour véritablement récolter les bénéfices de ces progrès. Mais pour cela, nous devons accepter le changement.
Reste que même Caroline, l’un des personnages de votre fiction qui plaide pour plus de dérégulation, est qualifiée de « libertarienne ». Que répondre à ceux qui craignent que ce type de mesures ne serve un agenda idéologique ?
Nous devons cesser de réfléchir en termes d’étiquettes. Notre seule préoccupation devrait être la souveraineté, c’est-à-dire notre capacité à défendre une vie bonne et sûre pour les citoyens. Pour la soutenir, nous devrons opérer des changements. Au fond, le drame de l’Europe est qu’elle est devenue la championne des cases à cocher. Nous pouvons nous féliciter d’avoir respecté telle ou telle réglementation ; reste que, comme le dit un dicton allemand, si l’on rate la cible de peu, on l’a quand même ratée. Penser cela ne fait pas de moi une libertarienne.
Si l’Europe n’accélère pas rapidement, la fenêtre pour rester compétitive en matière d’IA risque de se refermer définitivement
Dans votre fiction, il est dit que la fenêtre d’action se refermera en 2026…
En matière d’IA, il existe un mécanisme appelé l’auto-amélioration récursive. C’est-à-dire que les systèmes d’IA améliorent les systèmes d’IA. Jusqu’à récemment, cela dépendait encore de chercheurs humains. C’étaient eux qui effectuaient le travail de réflexion nécessaire pour produire de meilleurs modèles. Aujourd’hui, ceci est automatisé grâce à l’IA, qui ne cesse de s’améliorer en la matière. Ainsi, le temps passant, la façon dont celle-ci progressera dépendra de plus en plus de la quantité de données et de la puissance de calcul dans le monde. A ce moment-là, il sera très difficile pour l’Europe de rattraper son retard si elle n’a rien fait. En d’autres termes : ce sera une course asymétrique. Les pays ou entreprises qui auront déployé ces « cerveaux artificiels » prendront une avance impossible à rattraper pour ceux qui en seront encore à progresser avec des méthodes reposant sur des cerveaux humains. Si l’Europe n’accélère pas rapidement, la fenêtre pour rester compétitive en matière d’IA risque de se refermer définitivement.
De quel pays européen pourrait venir l’impulsion ?
Pour beaucoup de ceux qui gravitent dans l’écosystème technologique européen, Emmanuel Macron a été un véritable modèle en ce qu’il a donné plus de poids et de sérieux au sujet de l’IA. La France a entrepris, à la fois en matière de développement des capacités de calcul, mais aussi en soutenant des entreprises comme Mistral AI, des efforts vraiment intéressants, forts et louables. Cela étant, votre président a eu du mal à traduire ces efforts en bénéfices que la société puisse saisir plus largement. C’est une leçon pour toute l’Europe : réussir le pari de l’IA nécessitera deux choses à la fois : développer agressivement le secteur technologique, et donner une vision politique concrète et sincère – pas du marketing – qui montre comment ce progrès améliorera vraiment la vie des gens ordinaires. Permettez-moi de prendre mon cas personnel pour illustrer combien cela nous a réussis par le passé : je suis la fille d’un immigré nigérian et d’une mère sans diplôme universitaire, et pourtant, grâce aux progrès technologiques que nous avons transformés en bénéfices économiques, j’ai une vie meilleure que celle des rois d’autrefois. Dans le même esprit, nous avons les moyens de transformer l’IA en opportunité pour les Européens.
Si rien n’est fait, à quoi ressemblera l’Europe dans le futur ?
Si nous ne parvenons pas à retrouver notre optimisme et notre détermination à réinvestir pour nous maintenir dans la course à l’IA, l’Europe perdra son influence géopolitique. Nous nous retrouverons soit à devoir conclure un accord avec la Chine, soit à devenir un Etat vassal des Etats-Unis. Et si nous ne nous engagions dans aucune de ces voies, nous pourrions être condamnés à revivre ce qui s’est produit à l’époque du Covid pour d’autres pays – c’est-à-dire que si le vaccin a été développé rapidement, tous n’y ont pas eu accès à cause de contraintes économiques. Pis : si nous ne prenons pas les mesures qui s’imposent, le niveau de vie que nous prenons pour acquis pourrait se dégrader par rapport aux pays qui auront agi au point de voir émerger des tensions sociales sur fond de sentiment croissant que le progrès mondial laisse l’Europe de côté. Et, si l’on prolonge la réflexion, nous pouvons légitimement craindre une multiplication des partis extrêmes capitalisant sur ces crispations sociétales. Il faut à tout prix éviter cela. Sans quoi le décrochage européen que nous pouvons observer ailleurs, par exemple au niveau des infrastructures ferroviaires, ne fera que s’étendre davantage.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-fenetre-daction-se-referme-lavertissement-de-la-specialiste-de-lia-judith-dada-a-leurope-J6AOAGJVLJATRNBOHQWKG2K7BM/
Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-09-30 16:00:00
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