L’Express

Léon XIV, la France et la laïcité sans adjectif, par Manuel Valls

Pendant quatre jours, la France a accueilli Léon XIV dans une époque où le message d’espérance manque. Croyants ou non, nous avons été nombreux à être touchés. Par l’homme d’abord, ce pape venu des Amériques, missionnaire au Pérou, qui n’a pas oublié ses racines normandes et béarnaises. Par ses mots ensuite, la paix, la dignité humaine face aux vertiges de la technique, le sort des chrétiens d’Orient, les principes de l’Eglise, bref un humanisme vrai, un regard aimant.

Disons-le sans gêne, la France a des racines chrétiennes profondes. Nos paysages, nos cathédrales, notre calendrier, nos musées, notre littérature, notre idée même de l’être humain en portent la marque. Mais un pays est une sédimentation. Personne ne peut nier l’importance du judaïsme ou aujourd’hui de l’islam. Cette histoire, de Clovis à la Saint-Barthélemy, de Jeanne d’Arc à 1789, des Lumières à l’affaire Dreyfus, a conduit à un choix : la République. Nos racines disent d’où nous venons ; elles ne disent pas quelle loi nous gouverne. Voilà pourquoi la France reste le premier pays au monde à avoir inscrit la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse dans sa Constitution et pourquoi le Parlement a adopté une nouvelle loi sur la fin de vie.

A l’Elysée, le pape a affirmé que « la juste laïcité ne consiste pas à exclure la religion de l’espace public ». Il a raison, la laïcité n’est ni l’athéisme d’Etat ni l’effacement du religieux. C’est dans le service public – l’école, la mairie, l’hôpital, le tribunal – que la neutralité s’impose, parce que l’État appartient à tous. Maire d’Evry, j’ai vécu dans une ville où se côtoient la seule cathédrale construite en France au XXᵉ siècle, une grande mosquée, une synagogue, une pagode, des temples évangéliques. Personne n’a demandé à personne de se cacher.

La laïcité tient en trois principes. La liberté de conscience : croire, ne pas croire, changer de croyance. La séparation : l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte, et les Eglises ne font pas la loi. L’égalité : devant la loi, ni catholiques, ni juifs, ni musulmans, ni athées, seulement des citoyens, et la loi civile, faisant de la femme l’égale de l’homme, qui prime sur toute prescription religieuse. Condamnée par Pie X, aujourd’hui défendue par l’Eglise de France, la loi de 1905 a libéré les religions de la tentation du pouvoir, et l’Etat de celle de la tutelle.

Encore faut-il s’entendre sur les mots. Que le pape parle de « juste » laïcité, c’est son vocabulaire. La République, elle, n’a pas à qualifier sa loi. « Positive  », « ouverte », « apaisée », chaque adjectif accolé à la laïcité est une réserve glissée dans le principe, laisse croire qu’il en existerait une injuste ou fermée. Parle-t-on d’égalité « ouverte » ou de liberté « apaisée » ? La loi de 1905 est déjà ouverte, elle garantit le libre exercice des cultes, et déjà apaisée, elle a clos un siècle d’affrontements.

Le trouble vient donc moins du pape que de nos propres dirigeants. En décembre 2007, Nicolas Sarkozy affirmait au Latran que l’instituteur ne pourrait jamais remplacer le curé ou le pasteur dans la transmission des valeurs. C’était la « laïcité positive ». En avril 2018, aux Bernardins, Emmanuel Macron jugeait que le lien entre l’Eglise et l’Etat s’était « abîmé » et qu’il fallait le « réparer ». Réparer quoi ? Un Président n’a pas à renouer le lien avec un culte, il garantit à tous la même distance. Adjectifs, chantier de réparation, un jour à la messe, un autre non ; ce n’est pas une ligne, c’est un flottement.

Or quand la République hésite face à un culte, elle perd l’autorité d’imposer aux autres qu’ils respectent la loi commune. Comment exiger de l’islam radical de s’y plier si l’on laisse entendre que la religion fonde la morale mieux que l’école ? La laïcité ne se découpe pas ; elle vaut pour le voile comme pour la crèche en mairie, pour le prêche de l’imam comme pour celui de l’évêque. Et elle ne saurait servir d’enseigne à ceux qui la brandissent contre l’islam en rêvant d’une France « chrétienne » où les racines l’emporteraient sur les lois.

Nous avons reçu Léon XIV avec respect et gratitude. Rappelons, avec la même sérénité, que la laïcité n’est pas un compromis fatigué mais une conquête : l’idée qu’une nation peut se bâtir non sur le sang, le sol ou dieu, mais sur la citoyenneté. La République n’a besoin ni d’un culte officiel ni d’une laïcité à adjectif. Elle a besoin de nous tous.

*Manuel Valls, ex-Premier ministre de François Hollande, ex-ministre des Outre-mer sous Emmanuel Macron



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Author : Manuel Valls

Publish date : 2026-10-01 08:58:00

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