Les incendies de l’été 2026 ont laissé des traces, y compris loin des zones concernées. Dans le sillage des mégafeux qui ont embrasé l’Europe et l’Amérique du Nord, un polluant discret a gagné du terrain : l’ozone troposphérique. Selon la dernière étude du service européen Copernicus, aucune région du globe n’y échappe. Ce gaz se nourrit de la pollution ambiante, s’emballe sous l’effet de la chaleur et voyage sur des milliers de kilomètres, au mépris des frontières. Laurence Rouil, directrice du Service de surveillance de l’atmosphère de Copernicus (CAMS), décrypte pour L’Express un phénomène qui, faute de coopération internationale, pourrait un enjeu de santé majeur.
L’Express : Tout le monde a entendu parler du trou dans la couche d’ozone. Mais pas de l’ozone troposphérique, de quoi s’agit-il ?
Laurence Rouil : Ce sont deux phénomènes bien distincts. L’ozone stratosphérique, le plus connu du grand public, est présent naturellement à haute altitude : c’est lui qui forme la couche protégeant la Terre des rayons ultraviolets. Son évolution, en particulier le trou observé au-dessus de l’hémisphère sud, nous préoccupe à juste titre, puisqu’il s’agit de notre bouclier. L’ozone troposphérique, lui, est celui que nous respirons. Il occupe les basses couches de l’atmosphère, du sol jusqu’à une dizaine de kilomètres d’altitude environ. Surtout, il se forme par réactions photochimiques. Son carburant, c’est le soleil et les autres polluants, principalement les oxydes d’azote et les composés organiques volatils, autrement dit, pour bonne partie, des hydrocarbures. Il arrive que de l’ozone stratosphérique descende dans la troposphère et en accroisse la concentration. Mais ce qui nous inquiète aujourd’hui, c’est bien cette alchimie entre émissions et polluant précurseurs qui, sous l’effet du soleil et de la chaleur, fabrique l’ozone que nous inhalons.
En quoi est-ce un problème ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2026, la chaleur extrême et la pollution d’origine humaine se sont conjuguées pour exposer près de 40 % de la population mondiale à des niveaux dangereux d’ozone. A l’inverse, seuls 5 % des habitants de la planète ont respiré un air jugé « bon » au regard des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. La nocivité de l’ozone est solidement établie. L’OMS a fixé des seuils de référence à partir d’études épidémiologiques. Ce polluant s’attaque notamment au système respiratoire : les asthmatiques et les personnes fragiles souffrent davantage lors des pics à l’ozone. Les effets sur la végétation sont moins connus, mais tout aussi préoccupants. L’ozone abîme les cultures et réduit les rendements agricoles, avec un manque à gagner bien réel. Ce polluant n’a rien d’anodin. D’autant qu’il est aussi un gaz à effet de serre qui va contribuer au réchauffement de la planète, créant ainsi un cercle vicieux.
En Europe, la qualité de l’air semblait pourtant s’améliorer. Que s’est-il passé ?
Les réglementations ont porté leurs fruits. Les directives européennes et les législations nationales ont fait nettement reculer les émissions de polluants, et donc celles des « précurseurs » de l’ozone, c’est-à-dire les molécules qui lui servent de support. Malgré tout, les concentrations d’ozone restent à peu près stables partout dans le monde. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un gaz complexe. Sa formation obéit à des réactions non linéaires. En d’autres termes, réduire les précurseurs de 10 ou 20 % ne fait pas baisser sa concentration dans les mêmes proportions. Par ailleurs, contrairement aux particules fines ou au dioxyde d’azote, il persiste dans l’atmosphère plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Il a donc tout le temps de circuler et de s’accumuler. Résultat, nous subissons aussi l’ozone qui n’a pas été produit en Europe : c’est ce qu’on appelle la contribution hémisphérique. Notre dernier rapport montre que ce phénomène peut peser lourd. D’où la nécessité de renforcer la coopération internationale afin de bâtir des stratégies de réduction communes.
Le contexte ne s’y prête guère. Il y a quelques mois, Donald Trump accusait le Canada d’envoyer ses fumées aux Etats-Unis…
Les fumées ne connaissent pas de frontières, pas plus que la pollution de l’air. Les incendies canadiens de juillet dernier n’ont pas seulement traversé les Etats-Unis. Leurs panaches ont atteint le Groenland et l’Europe, à des milliers de kilomètres. Plus près de nous, les feux qui ont frappé la France fin juillet et début août, notamment autour de Bordeaux, ont été ressentis jusqu’à Montpellier, à plusieurs centaines de kilomètres. On peut toujours se renvoyer la balle, mais mieux vaut travailler ensemble, par exemple pour réduire les émissions de méthane, qui est lui aussi un précurseur de l’ozone. Il faut bien comprendre que tout le monde contribue à la pollution globale. Chaque pays est à la fois émetteur et récepteur. Il me semble urgent de se pencher sur le problème. L’Europe sort d’une année marquée par des incendies exceptionnels : en Espagne, en France, en Belgique, en Allemagne, dans les Balkans, les épisodes ont été d’une rare violence. Certes, rien ne dit que 2027 sera aussi catastrophique. Il suffirait d’une année pluvieuse pour diminuer les niveaux moyens de pollution que nous respirons. Il est néanmoins fort probable qu’une année comme 2026 se reproduise dans le futur.
Selon les mesures de Copernicus, l’Asie est particulièrement exposée. Pourquoi ?
Nos chiffres montrent que près de 70 % de sa population respire des niveaux préoccupants d’ozone. C’est énorme ! Plusieurs facteurs se combinent : des zones très densément peuplées, des activités fortement émettrices d’oxydes d’azote et de composés organiques volatils, et une géographie défavorable. Dans la grande plaine du nord de l’Inde, qui s’étend vers le Pakistan et le Bangladesh, des effets de cuvette piègent vraisemblablement la pollution et gênent sa dispersion. Les conditions météorologiques y sont aussi plus propices à la formation d’ozone sur la période récente. Et les nouvelles ne sont pas bonnes : l’arrivée d’El Niño, qui s’annonce comme l’un des plus puissants de ces dernières années, aggrave déjà le risque d’incendies en Indonésie. Le constat global est édifiant : à moins de vivre sur le plateau tibétain, personne n’est épargné. Cela devrait nous faire réfléchir. Notre message est clair : on n’en a pas fini avec l’ozone.
Source link : https://www.lexpress.fr/environnement/nous-subissons-aussi-lozone-produit-hors-deurope-la-mise-en-garde-de-laurence-rouil-du-programme-OSAWP75EJZCZTKUB2FWHM364E4/
Author : Sébastien Julian
Publish date : 2026-09-30 13:25:00
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