Avant d’aller se coucher, les enfants aiment qu’on leur raconte des histoires. Manès Nadel, lui, écoutait celles de Jean-Luc Mélenchon. L’ex-président de l’Union syndicale lycéenne (USL), figure médiatique, en 2023, de la lutte contre la réforme des retraites, incarne le visage de cette jeunesse biberonnée aux discours du « vieux ». Il est capable d’en citer des passages entiers et a fini, avec le temps, par s’exprimer comme lui, reprenant au mot près ses mimiques et ses expressions. Comme son successeur, Ryad Rani, qui figurait en troisième position sur la liste de LFI à Wattrelos aux élections municipales, il participe aux blocus de lycées et reprend volontiers l’accusation de répression « raciste » du mouvement, qui a dégénéré en violences urbaines.
Bien sûr, ces deux-là sont plus politisés que la plupart des lycéens. Mais l’accueil chaleureux réservé aux députés LFI, qui se mettent en scène devant les lycées, dit beaucoup de la sympathie que suscite le mouvement insoumis chez une partie des jeunes. « Ce qui est nouveau, c’est que Jean-Luc Mélenchon n’a pas besoin de faire d’entrisme. Il peut avancer drapeau déployé, pour reprendre une formule trotskiste », résume Jean-Christophe Cambadélis, ex-premier secrétaire du Parti socialiste et fin connaisseur du lambertisme pour y avoir fait ses armes.
A première vue, LFI semble jouer à domicile. Il n’est qu’à voir ces vidéos d’élus insoumis accueillis sous les vivats, n’hésitant pas à s’interposer face aux forces de l’ordre ou à éteindre des départs de feux. Ici, le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, ceint de l’écharpe tricolore, intime aux élèves de reculer et éteint un feu de poubelle, tout en affirmant par ailleurs que « la violence peut être légitime. » Là, Mathilde Panot, éclairée par un faisceau de lumière, cône orange en guise de porte-voix, cite Thomas Sankara et chante la Marseillaise avec des jeunes. Le tout évidemment appuyé par une communication bien huilée sur les réseaux sociaux. « La France insoumise a gagné la bataille du récit. Les seuls qui arrivent à faire croire qu’ils peuvent apporter du changement, ce sont eux », déplore un jeune cadre communiste. Peu importe dès lors que Matignon, s’appuyant sur les rapports des renseignements territoriaux, accuse « LFI et ses proxys de l’ultragauche » de jeter de l’huile sur le feu. Pire, d’être « à l’origine du mouvement ». « Quand il y a une colère dans le pays, il faut qu’elle soit incarnée », estime un député LFI qui s’est rendu devant des lycées. Après tout, un lycéen est un futur électeur. Peut-être même dès l’année prochaine.
Cent cinquante kilomètres séparent le Lycée Paul-Eluard à Saint-Denis du lycée Voltaire à Orléans-la-Source. Ici et là, la même image : une chaîne humaine, ou plutôt enseignante, encercle les élèves pour les protéger des forces de l’ordre. Ce 1er octobre, la Snes-FSU, le syndicat enseignant le plus représentatif du second degré, a appelé à se tenir aux côtés des lycéens face à « un gouvernement qui a fait le choix de répondre par la force et la répression policière ». Que La France insoumise soit parvenue à noyauter les syndicats lycéens, il n’y a guère de doute : le député Louis Boyard notamment, ancien président de l’Union Nationale Lycéenne (ex-USL), a parfaitement rempli son office. Il serait en revanche bien hasardeux de voir dans la mobilisation du corps professoral syndiqué la main invisible de l’ancien ministre de l’Enseignement professionnel Jean-Luc Mélenchon…
Appels du pied
Des appels du pied, il y en a eu hier. Dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle de 2022, le leader insoumis avait écrit une lettre destinée aux professeurs et personnels de l’Education nationale, dont les « votes peuvent tout changer ». Des appels à monter au front, il y en a aujourd’hui : jeudi soir, lors d’une conférence diffusée sur YouTube, le tribun s’est félicité que « pour la première fois, tous les syndicats de salariés (…) appellent au soutien du mouvement lycéen » : « Nous sommes heureux de voir les syndicats de salariés s’avancer vers la première ligne. Pourquoi ? Parce que c’est eux qui ont la clé », a-t-il ajouté. Les lieutenants du quadruple candidat à l’Elysée ont également pris le relais de leur chef et ce n’est pas un hasard s’ils se sentent chez eux entourés de jeunes gens devant les grilles des établissements : une quinzaine de parlementaires insoumis, de Paul Vannier à Bastien Lachaud, en passant par Ersilia Soudais, ont passé une partie de leur carrière devant des élèves du secondaire.
Cela suffit-il à ce que le corps professoral, en particulier les plus engagés dans la lutte syndicale, voit dans les gesticulations et autres capsules TikTok des cadres LFI un renfort bienvenu ? Rien n’est moins sûr. « J’entends les enseignants, ils sont plus durs que nous : il y a des membres de Lutte ouvrière, ou de Révolution permanente, pour eux on n’est pas assez radicaux. Le fait d’être d’anciens profs ne nous donne pas une légitimité totale », confie l’un de ces insoumis passés des bancs de l’école à ceux de l’Assemblée nationale.
On ne peut pas parler d’entrisme, de noyautage
D’autant qu’au sein du « Paquebot », les résistances sont grandes, les habitudes tenaces, et cela vaut aussi pour les compagnonnages idéologiques des principaux syndicats d’enseignants. La majoritaire FSU – qui a remporté 34 % des voix aux dernières élections professionnelles de 2022 – est historiquement proche du Parti communiste français, dont chacun sait les rapports conflictuels avec La France insoumise. Peut-être même encore davantage en Seine-Saint-Denis, l’ancienne « ceinture rouge », bastion du PCF. Et ce n’est pas l’Unsa, deuxième fédération de l’Education nationale, plus modérée et réformiste – en particulier la branche des personnels de direction – qui pourrait être soupçonnée d’être manipulée de l’intérieur ou sensible aux sirènes insoumises. « Il ne faut pas tout confondre : les syndicalismes lycéens et étudiants sont des écoles d’apprentissage politique ; cela n’a rien à voir avec les syndicats d’enseignants, explique Céline Malaisé, présidente du groupe communiste au conseil régional d’Ile-de-France, ancienne enseignante et engagée à la Snes-FSU. Si la voix communiste est traditionnellement audible, de manière syndicale j’entends, on est ici sur du temps long et les rapports de force ne se posent pas en termes d’influences politiques. On ne peut pas parler d’entrisme, de noyautage. »
En d’autres termes, si La France insoumise susurre à l’oreille des lycéens, elle a encore du chemin à parcourir pour parvenir à capter celle des profs. Surtout de ceux qui ont été agressés en marge des manifestations – le plus souvent par des éléments extérieurs aux lycées bloqués – et pour lesquels il faut chercher, chercher encore, pour trouver des marques de soutien. Les enquêtes électorales basées sur les élections européennes et législatives montrent d’ailleurs qu’une grande transhumance des enseignants vers la gauche radicale tient du fantasme. Au contraire, le Parti socialiste semble retrouver des couleurs au sein de cette population qui, en outre, n’est pas imperméable aux grands mouvements de fond : elle aussi se voit tentée, de plus en plus, par le Rassemblement national…
Source link : https://www.lexpress.fr/politique/blocus-des-lycees-lfi-les-eleves-et-les-professeurs-la-bataille-du-recit-RCAYC3FTXRFWRILPUQOC6D3MGU/
Author : Erwan Bruckert, Sébastien Schneegans
Publish date : 2026-10-02 10:45:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.