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Les applications de rencontre sont en train de mourir, et cela s’explique scientifiquement

Sur les téléphones des célibataires, elles dorment. L’icône de Hinge ou Tinder est bien là, mais elles sont de plus en plus rarement ouvertes. Aux Etats-Unis, un sondage Harris publié en février indique que deux célibataires sur trois n’utilisent pas d’applications de rencontre. En France, 61 % des utilisateurs disent ressentir une fatigue, selon une étude publiée en septembre 2025. En parallèle, 85 % des Français disent préférer faire des rencontres en personne plutôt que sur Internet, notamment chez les moins de 35 ans. Effet de mode ? Pas seulement. Si les applis ne disparaissent pas, on observe une érosion de l’engagement et de la fréquence d’utilisation. Serions-nous en train de redécouvrir les vertus du hasard ?

La promesse tenait en une phrase : des milliers de partenaires possibles sans quitter son canapé. Le manque d’autrefois s’est transformé en abondance. Mais chaque session impose une cascade de micro-décisions : swiper, engager la conversation, la poursuivre, proposer un rendez-vous ou continuer à chercher mieux. Le célibataire moderne a trop de choix, et c’est précisément là que les choses se compliquent. Liesel Sharabi, directrice de laboratoire à l’Arizona State University, a par exemple suivi des centaines d’utilisateurs pendant plusieurs mois. Ses conclusions sont sans appel : leur épuisement émotionnel et leur sentiment d’inefficacité augmentaient avec le temps, et les rencontres finissaient par ressembler à un travail à temps partiel. « On pourrait penser que davantage de choix est une bonne chose mais, en réalité, c’est une partie du problème car elles entraînent une fatigue décisionnelle », affirme la chercheuse.

Chercher l’amour comme on ferait les courses a des conséquences. « Cela fait aussi perdre de vue aux utilisateurs qu’ils interagissent avec de vraies personnes, qui ont de vrais sentiments », poursuit Liesel Sharabi. D’autant que l’application nous demande de porter des centaines de jugements sur des personnes que l’on connaît à peine. Résultat : lassitude et cynisme priment. Par ailleurs, si le rejet a toujours fait partie du jeu, l’écran l’amplifie. Messages sans réponse, matchs qui s’évaporent, silences inexpliqués : tout cela laisse une trace psychologique intense, et on se protège en s’investissant moins.

« Mentalité de rejet »

Ces plateformes découpent le choix d’un partenaire en une suite de décisions simples et isolées. Le but se déplace alors : il ne s’agit plus de construire une relation, mais d’accumuler des matchs. Ceux-ci offrent une validation immédiate, même quand personne n’a l’intention d’écrire. Et comme ils tombent de façon imprévisible, ils agissent en récompenses intermittentes, ce mécanisme qui donne envie de rouvrir l’appli « pour voir ». Pour beaucoup d’utilisateurs, être choisi suffit ; la personne en face passe au second plan. On est plus près de Candy Crush que de la recherche de l’amour.

Les expériences convergent. Exposer des utilisateurs à un grand nombre de profils accroît la surcharge cognitive et la peur de rester célibataire, tout en abaissant l’estime de soi. D’autres travaux décrivent une « mentalité de rejet » : plus on fait défiler, plus on écarte des candidats. Faute d’informations, on recourt à des raccourcis : une coiffure, une tournure maladroite deviennent des substituts de personnalité, et deux secondes suffisent pour éliminer quelqu’un. Dans ses études, Tila Pronk, professeure associée au département de psychologie sociale de l’Université de Tilburg, aux Pays-Bas, a montré que le tout premier profil avait la probabilité la plus élevée d’être accepté. « Plutôt que de nous aider à trouver quelqu’un qui nous plaît, le fait d’avoir accès à un choix toujours plus important semble davantage nous donner de plus en plus de raisons de dire non », témoigne la chercheuse.

Pire, l’abondance persiste après le choix. Même en pleine conversation prometteuse, l’appli reste sur l’écran, avec la possibilité d’un profil plus drôle, plus séduisant, plus compatible. On finit par jauger les gens comme on essaie une voiture ou une robe. D’où un paradoxe : le choix immense censé faciliter la rencontre rend plus difficiles la curiosité, la tolérance à l’incertitude et la satisfaction d’avoir choisi. C’est là qu’intervient la notion de « regret anticipé ». « Choisir une personne signifie aussi ne pas choisir toutes les autres qui restent disponibles. En ce sens, le swipe peut nous placer dans un état psychologique particulièrement efficace pour trier un grand nombre de personnes, mais peut-être moins adapté à la découverte de la complexité d’un être humain réel », témoigne Tila Pronk.

« Erreur d’attitude »

Historiquement, les humains ont rencontré leur partenaire par l’entourage, l’école ou le travail : on fréquentait les gens avant de tomber amoureux, et l’attirance venait parfois petit à petit. En 1970, environ un tiers des couples hétérosexuels américains s’étaient formés par l’intermédiaire d’amis. Ils ne sont plus que 20 % en 2020. Ces interactions répétées et anodines ont une vertu : elles laissent le temps de corriger une première impression. Après quelques discussions à la cantine, certains découvrent qu’ils ne s’apprécient pas du tout, d’autres qu’ils aiment être ensemble. « Les jeunes sont nostalgiques de ce à quoi ressemblaient les rencontres avant l’apparition des applications », juge Liesel Sharabi.

À l’inverse, les filtres des applis (taille, diplôme, âge) mesurent du superficiel. Six mois plus tard, souligne Liesel Sharabi, d’autres qualités comptent bien plus que quelques centimètres ou le salaire. La chercheuse parle d’une « erreur d’attitude » : croire que le partenaire idéal existe et qu’il suffit de le dénicher, alors que la compatibilité se construit. Le groupe, enfin, en dit souvent plus qu’un tête-à-tête. Observer comment quelqu’un traite les autres compte autant que la façon dont il vous traite.

« Pour moi, l’objectif ultime est de faire sortir les gens des applis le plus rapidement possible, afin qu’ils puissent redécouvrir le caractère enthousiasmant d’une vraie rencontre », tonne Tila Pronk. Le retour au réel n’est peut-être pas un bond en arrière, mais une réaction très humaine à un système qui nous avait fait oublier que tomber amoureux n’est pas un problème algorithmique.



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Author : Yohan Blavignat

Publish date : 2026-10-03 14:00:00

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