L’Express

Comment la Hongrie de Viktor Orban est devenue le nouveau terrain de jeu du Mossad

La polémique a commencé par une missive courtoise. « A Son Excellence Mahmoud Ahmadinejad », est-il écrit en entête de la lettre, paraphée à Budapest. Dans un courrier daté du 3 avril 2024, le recteur de l’université Ludovika, Gergely Deli, convie l’ancien président iranien à une conférence sur les « valeurs universelles dans l’environnement mondial ». « Ce serait un honneur et un privilège de vous compter parmi nos invités lors de ce programme », précise-t-il dans la lettre que L’Express a pu consulter grâce à une source interne. La conférence est censée être discrète – personne ou presque ne sait qu’elle doit avoir lieu.

Raté. Dès l’arrivée d’Ahmadinejad sur le sol hongrois, un média social proche du responsable iranien, Dolate Bahar, évente la visite. Sur les réseaux sociaux, les comptes affiliés dévoilent les coulisses : accueil digne d’un chef d’Etat à l’aéroport, poignée de main chaleureuse avec le recteur. La nouvelle provoque une bronca en Hongrie. Le pays, qui compte une importante communauté juive, s’étrangle de cet accueil en grande pompe réservé à un ex-dirigeant ouvertement antisémite. Deux ans plus tard, un article du New York Times donne une nouvelle coloration à l’affaire : tout ceci n’était qu’un simulacre. La conférence aurait été un prétexte pour une rencontre entre Mahmoud Ahmadinejad et David Barnea, alors directeur du Mossad. Le service secret entendait préparer son retour au pouvoir à Téhéran.

Société écran

Le retournement de situation est vertigineux. Ces connexions avec la Hongrie apparaissent déjà sur un autre dossier : celui de l’explosion des bipeurs des responsables du Hezbollah, au Liban, les 17 et 18 septembre 2024. Le petit pays d’Europe centrale est devenu l’un des nouveaux terrains de jeu du Mossad. Budapest a l’avantage de la discrétion et se montre clémente à l’égard des opérations d’espionnage israéliennes. Le fruit d’une histoire qui remonte au début de la démocratie hongroise, favorisée par une lune de miel ininterrompue entre deux dirigeants : Viktor Orban et Benyamin Netanyahou.

Une machination aussi sophistiquée que celle qui a décimé les responsables du Hezbollah ne se fait pas sans préparation – ni intermédiaires. Parmi eux se trouve BAC Consulting, une petite auto-entreprise censée commercialiser les bipeurs en Afrique de l’Est. La société est gérée par une actionnaire unique, Cristiana Barsony-Arcidiacono – le nom reprend ses initiales -, une Italo-Hongroise qui disparaît dans la foulée de l’opération. Son entreprise, immatriculée en Hongrie, serait une « société écran contrôlée par Israël », affirme le New York Times. BAC Consulting a été chargée de dérouter la fabrication des bipeurs du taïwanais Gold Apollo vers un circuit contrôlé par le Mossad.

Dans un ouvrage sorti en mai 2026 en Israël, A Fateful Message (non traduit), un ancien haut responsable de la défense israélienne raconte l’opération des bipeurs de l’intérieur. Présenté comme un « roman d’espionnage » très fortement inspiré de faits réels, l’ouvrage évoque nommément la « consultante » Cristiana Barsony-Arcidiacono. Approchée à Paris en 2020 par « Lidia », une agente du Mossad, elle lui accorde peu à peu sa confiance. Quand le service a besoin de trouver un domicile européen à sa société écran, son nom surgit. Cristiana accomplit sa mission dans l’ignorance totale de l’identité de ses commanditaires – selon le récit qu’en fait l’ouvrage.

Contact quotidien

Quand l’affaire sera révélée au grand jour, la presse braque son regard sur la Hongrie. Le gouvernement de Viktor Orban fait le dos rond. Deux ans plus tard, en avril 2026, le Washington Post révèle que le ministre des Affaires étrangères hongrois de l’époque, Péter Szijjártó, a appelé son homologue iranien, Abbas Araghchi, le 30 septembre 2024, le Hezbollah étant un allié de Téhéran. « Nos services secrets ont déjà contacté vos services et nous partagerons toutes les informations que nous avons recueillies au cours de l’enquête », a-t-il confié.

La Hongrie semble être devenue un pays de choix pour les activités liées à l’espionnage. « Les directeurs du renseignement ont déjà demandé à leurs homologues israéliens de ne pas faire ce genre d’opérations sans les prévenir. A chaque fois, le Mossad dit oui. A chaque fois, il recommence », relève András Dezső, journaliste d’investigation hongrois, spécialiste des renseignements et auteur de Fedősztori, une enquête sur les services secrets du pays.

Difficile de rompre tout contact avec le Mossad, quand il abreuve l’Europe d’informations précieuses à l’antiterrorisme. Un temps, le rapport de force était presque inverse. Dans Fedősztori, un ancien officier du contre-terrorisme hongrois raconte qu’après 1989, les services de la nouvelle démocratie hongroise monnayaient les dossiers de surveillance sur des mouvements terroristes passant par la capitale, au point d’être en « contact quotidien avec le bureau de liaison du Mossad à Budapest ».

Utilisation de Pegasus

Des liens de plus de trente ans lient les deux services. Le même ressort personnel peut en partie expliquer pourquoi Budapest a été choisie par le Mossad pour entrer en contact avec Ahmadinejad en 2024. Difficile d’imaginer que les services secrets hongrois aient pu être maintenus dans l’ignorance de la venue de l’ancien dirigeant iranien dans leur propre pays. Ahmadinejad ne s’en cachait pas, de toute façon. « Ils ont pu être mis au courant par le Mossad d’une opération en cours, mais probablement pas de son but final. Le recrutement d’une source à ce niveau est trop délicat pour risquer une fuite », estime un ancien haut cadre du renseignement extérieur hongrois. Selon lui, « le dialogue est intervenu beaucoup plus haut, au niveau politique ».

Celui de l’exécutif, en l’occurrence. La proximité de Viktor Orban et Benyamin Netanyahou est remarquée par les spécialistes de l’espionnage. En juillet 2017, le Premier ministre israélien choisit la Hongrie pour la première visite d’un dirigeant d’Israël en Europe centrale depuis la fin du communisme. Qu’importe les accusations de complaisance avec l’antisémitisme qui ciblent Orban, les deux hommes s’entendent. Le pouvoir hongrois achète Pegasus, logiciel de surveillance développée par la firme israélienne NSO, proche du Mossad.

En 2025, lors d’un nouveau séjour de Netanyahou en Hongrie, Viktor Orban annonce le retrait de son pays de la Cour pénale internationale, qui vise depuis 2024 le chef de gouvernement israélien d’un mandat d’arrêt pour crime de guerre. Cette fois-là, Netanyahou a fait un arrêt remarqué à la Ludovika. « Ce n’est pas n’importe quelle université. C’est un établissement très proche du pouvoir. Elle forme des officiers militaires, des policiers, des membres de l’administration publique et travaille de très près avec les différents ministères », confie un bon connaisseur de l’établissement. Son recteur Gergely Deli a aussi enseigné et a été vice-directeur du Mathias Corvinus Collegium, un think tank étroitement lié à Viktor Orban. Lors de sa visite, Netanyahou y a reçu le titre de citoyen d’honneur de l’université. A deux mois près, il aurait pu y croiser Mahmoud Ahmadinejad, de retour pour sa seconde conférence en deux ans.



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Author : Alexandra Saviana

Publish date : 2026-10-05 15:00:00

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