L’Express

Jean-Christophe Notin : « Le 17 octobre, les services secrets ont été aveugles sur les banlieues »


Habitué au monde de la DGSE, auquel il a consacré trois livres, Jean-Christophe Notin élargit, dans Le secret des services (Tallandier), son réseau de maîtres espions français, avec des préfets, des généraux, un douanier, et même une magistrate.

Au long de ses douze entretiens avec les dirigeants du renseignement français, il décrit l’envers des menaces dont le grand public entend parler à longueur d’année, non sans surprises et révélations. Qui aurait imaginé les espions aussi anxieux de la situation intérieure ? Qui sait que la plupart des échanges entre criminels échappent au contrôle des agents secrets ? Entretien.

Dans le secret des services, de Jean-Christophe Notin

On n’imagine pas des maîtres espions livrer facilement leurs secrets. Ceux que vous avez rencontrés ont-ils été bavards ?

Jean-Christophe Notin : Une fois en face de vous, ils aiment parler. Les entretiens duraient une heure et demie ou deux heures, j’en ai vu certains plusieurs fois. Et j’ai été surpris par leur liberté de parole sur beaucoup de sujets, la Russie, le terrorisme, l’entrisme des frères musulmans, le narcotrafic… A la relecture, ils n’ont d’ailleurs pas tellement caviardé leur propos. Évidemment, ils ne vont pas donner le nom d’une source ou révéler les caractéristiques d’un matériel sensible. Mais ils ont apprécié, je crois, de pouvoir évoquer leur vraie façon de travailler, au sein d’une communauté beaucoup plus soudée qu’il y a une dizaine d’années. Il a été question d’infiltration, de légendes, de modes de rémunération des sources…

Un sujet écrase aujourd’hui l’actualité : l’ultragauche et les violences urbaines. Avez-vous senti que ce public figurait parmi les grandes préoccupations des services de renseignement ?

J’ai senti que l’ultragauche les préoccupait, mais pas forcément plus que l’ultradroite. Il y a toujours des trous, mais j’ai l’impression qu’ils ont une très bonne vue de ces milieux, notamment le renseignement territorial. Quant à savoir ce que ces groupes projettent, en revanche, c’est différent. On ne le dit pas assez, mais l’action du renseignement a nombre de limites juridiques : toute mise sur écoute est par exemple soumise à l’approbation de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR).

L’autre limite, qui m’a étonné, je dois l’avouer, concerne les messageries cryptées. Le renseignement n’a pas forcément accès à tout ce qui se dit sur WhatsApp, Signal, voire dans des chats internes à des jeux vidéo. Cela explique que sur la mobilisation des banlieues, ils aient pu être en partie aveugles. Mais il faut aussi remettre les choses en perspective. Le renseignement est un capteur de la vie de notre pays, qui a dysfonctionné le samedi 17 octobre. Mais de même qu’un thermomètre ne peut être tenu responsable du mauvais temps, il ne peut l’être de la montée des violences.

« C’était l’une de leurs très grandes craintes »

Certes, mais cette alliance inédite entre militants d’ultragauche et pilleurs des quartiers difficiles avait-elle au moins été envisagée par les services de renseignement ?

De manière générale, c’était l’une de leurs très grandes craintes : que des publics qui n’ont rien à voir les uns avec les autres s’agrègent dans la rue. Les casseurs, les pilleurs, les jeunes de banlieue, les gilets jaunes, les lycéens, ce ne sont pas les mêmes milieux. Mais ils se sont retrouvés autour d’un même événement.

Le terrorisme islamiste occupe une place moindre dans votre livre qu’on aurait pu l’imaginer il y a cinq ou huit ans. La menace a-t-elle reculé ?

C’est une menace cyclique. Après un pic post-11 Septembre, puis une période de stabilisation, tout repart en flèche avec les attentats de 2015. Pendant dix ans, tous les services ont été braqués sur le terrorisme. C’était aussi un choix politique : on a mis le paquet là-dessus, parfois au détriment d’autres sujets comme le contre-espionnage ou la sécurité économique. Donc oui, la menace est mieux endiguée aujourd’hui.

Les filières djihadistes venues de l’étranger se sont taries. En revanche, vous n’empêcherez jamais complètement un individu isolé de passer à l’acte. Il peut être suivi, fiché, et décider soudain de prendre un couteau et de descendre dans la rue. Vous ne pouvez pas placer un agent de renseignement derrière lui vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce que suggèrent les professionnels du renseignement, c’est d’apprendre à vivre, hélas, avec cette menace, à l’échelle de la société.

Julie Holveck, la patronne du renseignement pénitentiaire, vous indique que les sortants de prison radicalisés constituent un enjeu majeur pour les années à venir. Est-ce un point de grande inquiétude ?

Les terroristes qui vont sortir prochainement de prison sont notamment ceux qui ont écopé des peines les plus lourdes, donc ceux qui ont commis les faits les plus graves. Ils n’ont pas tous rompu avec leur idéologie, loin de là. Donc, oui, il s’agit d’un public particulièrement ciblé. Il existe évidemment un dispositif pour les suivre à leur sortie.

Infiltration d’agents en prison

Ce service du renseignement pénitentiaire est une des découvertes de votre livre. On fait connaissance avec un service secret qui mène des infiltrations en prison, dans la clandestinité.

Ils sont au cœur du réacteur, et on découvre des pratiques extrêmement intéressantes, notamment des infiltrations d’agents sous légende dans les prisons. J’ai essayé d’obtenir un exemple concret de légende : là fut la limite de l’exercice…

Au terme de ces douze entretiens, quelles sont les menaces qui préoccupent le plus les services secrets français, selon vous ?

Ce que j’ai essayé de faire ressortir, c’est que les menaces extérieures ne dominent pas nécessairement le tableau. Bien sûr, il y a la Russie. Mais la source de beaucoup des problèmes auxquels nous sommes confrontés est désormais très intérieure.

« Le système russe est extrêmement cadenassé »

Quid du terrorisme venu d’Iran, voire de Russie ?

La DGSI suit ces sujets, mais je n’ai pas senti de fébrilité particulière. Ce que j’ai perçu des menaces extérieures était même souvent en décalage avec le niveau de menace présenté par le président de la République, fin septembre. Mais il faut être honnête : mes entretiens ont eu lieu avant l’opération semble-t-il terroriste de l’aéroport de Leipzig, en Allemagne, le 4 août, attribuée par le renseignement allemand à la Russie. Ce moment a été un électrochoc pour les services de renseignement.

Vous citez Nicolas Lerner, le directeur de la DGSE. « Notre boulot, c’est de dire ce que Poutine a dans la tête », déclare-t-il. Y arrive-t-on ?

Le système russe est extrêmement cadenassé. Le premier cercle autour de Poutine est très resserré, même la CIA n’a pas réussi à l’infiltrer de façon à disposer d’une source permettant de savoir avec certitude ce qu’il allait décider sur l’invasion de l’Ukraine.

Mais le renseignement américain a alerté l’Europe entière sur l’imminence d’une attaque, à rebours des analyses françaises. Est-ce un échec de la DGSE ou de la Direction du renseignement militaire (DRM) ?

L’intentionnalité politique n’est pas la mission première de la DRM. Son boulot est de dire : voilà les moyens militaires que la Russie a amassés aux frontières, voilà ce qu’elle peut faire avec. C’est plutôt à la DGSE qu’on demande : « Comment analysez-vous la position de Poutine ? » En réalité, les deux services ont eu tort sur la décision de Poutine, mais ils ont eu raison sur la deuxième partie de leur analyse qui est beaucoup moins connue. Ils disaient : « S’il y va, il en a pour de nombreuses années. » A l’inverse de ce que pensaient la CIA et évidemment le renseignement russe.

« L’accès aux données cryptées cause beaucoup de tracas »

Le général Jacques Langlade de Montgros vous dit aussi : « Depuis trois ans, le temps joue en faveur de la Russie. » C’est une phrase forte…

C’est une analyse froide du rapport de forces. Cela ne signifie absolument pas qu’il soit prorusse ou hostile à l’Ukraine. Il estime simplement la situation militaire. Lorsqu’on parle d’une éventuelle substitution de la France au renseignement américain en Ukraine, il faut être réaliste : ce n’est pas une question de compétence, c’est une question de masse. Notamment de moyens satellitaires. La France ne dispose tout simplement pas du même volume que les États-Unis.

Sur quel sujet le renseignement français vous a-t-il paru le plus impuissant ?

Très clairement l’accès aux données cryptées, dont beaucoup m’ont parlé, et qui cause beaucoup de tracas dans tous les domaines. Car les terroristes, les narcotrafiquants, les séditieux de tous genres ne parlent plus au téléphone aujourd’hui. Quand Sébastien Tiran, le directeur de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) me dit qu’il ne sait pas casser le chiffrement des messageries WhatsApp ou Telegram, c’est très inquiétant.



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Author : Etienne Girard

Publish date : 2026-10-28 17:00:00

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