Tandis que le gouvernement défend son projet de budget pour 2027, des lycéens bloquent leurs établissements et manifestent pour réclamer davantage de moyens dans l’Education nationale et dénoncer le sort de la jeunesse. « Le ressenti des lycéens n’est pas feint », reconnaît l’économiste Maxime Sbaihi, spécialiste des questions de démographie et de natalité. Depuis son premier essai Le Grand Vieillissement : comment faire face au papy-boom ? (Editions de l’Observatoire, 2022), il n’a eu de cesse de pointer les inégalités intergénérationnelles du système sociofiscal français.
Si la France veut stabiliser sa dette publique sur les cinq prochaines années, prévient le directeur stratégique du Club Landoy et expert-associé à l’Institut Montaigne, elle devra trouver « environ 140 milliards d’euros », et le faire « sans sacrifier les dépenses d’avenir ». Sa conclusion : « toute tentative de rétablir nos comptes publics sans toucher aux 46 % de dépense publique consacrée à la retraite et à la santé sera donc vouée à l’échec ». Entretien.
L’Express : la dette française atteint 119 % du PIB, et le taux d’emprunt à dix ans a frôlé les 5 % cette semaine. Comment en est-on arrivé là ?
Maxime Sbaihi : Il y a deux explications principales à l’accumulation de cette dette. La première c’est que notre classe politique, tous bords confondus, a pris la fâcheuse habitude, depuis des décennies, de faire de la relance permanente, sans jamais parvenir à résorber les déficits une fois les chocs passés. Nous l’avons encore constaté après la pandémie de Covid ou la guerre en Ukraine. Cette mauvaise gestion était plus ou moins tolérée par un taux de croissance supérieur au taux d’intérêt, mais c’est fini depuis que l’une a disparu et que l’autre s’est envolé.
La deuxième composante de la dette , plus structurelle, vient du vieillissement de la population, qui emballe nos comptes publics par la dépense sociale, principalement les retraites et la santé. A elles seules, les dépenses sociales expliquent les trois quarts de la hausse de la dépense publique sur les 50 dernières années. Elles sont désormais « hors de contrôle », pour reprendre la terminologie de la Cour des Comptes.
Et encore, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg car les dépenses de retraites des fonctionnaires sont dissoutes dans les dépenses de chaque ministère, ce qui dénature leur budget et sous-estime grandement le déficit des retraites.
Les conséquences de ce dérapage budgétaire se font-elles déjà sentir ? Si oui, sur qui : quelles générations, quelles catégories de la population ?
Elles se font déjà ressentir de manière très concrète sur la charge de la dette, qui est passée d’environ 35 milliards en 2020 à 65 milliards cette année, et peut-être 100 milliards d’ici 2030, si les tendances actuelles continuent. C’est autant d’argent que nous ne pourrons pas investir, par exemple, dans la transition climatique ou pour muscler notre défense.
La contrainte budgétaire croissante nous force aussi à faire des choix dans les budgets votés chaque année. Pour tenter de contenir le déficit, nous avons malheureusement comprimé les dépenses d’avenir tout en laissant filer les dépenses sociales, notamment les retraites qui ont été revalorisées six fois sur les quatre dernières années. Ces arbitrages peuvent être politiquement gagnants à court terme, mais sont économiquement suicidaires à long terme.
Cette dette record accumulée en période de paix ne sert donc pas à préparer l’avenir, bien au contraire. C’est de la « maltraitance budgétaire des enfants » pour reprendre l’expression de Laurence Kotlikoff (Ndlr : un économiste américain), elle ne sert pas à investir dans leurs crèches, leurs écoles, leurs universités, dans nos tribunaux et nos infrastructures. Ça se verrait ! Elle est principalement contractée pour financer le vieillissement de la population et la préférence française pour la retraite.
Tant que la France reste empêtrée dans sa dette, quelles dépenses d’avenir sacrifie-t-elle ?
L’exemple le plus frappant est celui de l’éducation. Depuis 2010, la dépense moyenne par étudiant du secondaire et de l’enseignement supérieur a baissé. Cela devrait tous nous faire bondir. Tandis que le PIB a augmenté de 18 % et la dépense publique de 45 % sur la même période, nous avons réduit les moyens consacrés à chaque étudiant du secondaire et du supérieur pour se former.
Il n’y a qu’une seule interprétation possible : nous avons fait le choix de désinvestir dans la jeunesse et le capital humain. Le ressenti des lycéens n’est pas feint.
Le partage de l’effort s’invite déjà dans la campagne présidentielle. Les uns veulent taxer les ultra-riches et les entreprises, les autres réduire le train de vie de l’État. Sur qui l’effort doit-il reposer pour être à la fois efficace et équitable ?
Je crains que nous n’ayons pas pris la mesure de la gravité de la situation : il faut trouver environ 140 milliards d’euros sur les cinq prochaines années rien que pour stabiliser la dette publique. Et il faut le faire sans sacrifier les dépenses d’avenir et sans compromettre notre capacité à croître, notamment pour pouvoir ensuite se désendetter. Toute tentative de rétablir nos comptes publics sans toucher aux 46 % de dépense publique consacrée à la retraite et à la santé sera donc vouée à l’échec.
Il va aussi falloir opérer un grand rebasculement intergénérationnel pour redonner la priorité aux salaires plutôt qu’aux retraites, pour faire en sorte que l’activité paie plus que l’inactivité, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Sans cette garantie, sans efforts partagés, les actifs n’accepteront jamais l’absolue nécessité de travailler plus longtemps sur la vie que les retraités actuels.
Le projet de budget du gouvernement met les retraités à contribution. Est-ce un bon début, ou une goutte d’eau dans l’océan ?
Je note que le débat avance enfin. La nécessité de faire des économies sur les retraites et la santé, compte tenu de leur dynamique et leur place dans notre dépense publique, est enfin reconnue. Il va falloir désindexer les pensions, et pas qu’une fois, mais la désindexation prévue dans le budget présenté au Parlement est assortie d’une possibilité d’annulation rétroactive.
Plus nous attendons, plus le couperet sera brutal, y compris pour les retraités »
Quant à l’abattement de 10 % dont bénéficient les retraités qui payent l’impôt sur le revenu, il faudrait carrément le supprimer car cette niche fiscale, très coûteuse, n’a plus aucune justification économique ou sociale. L’heure des demi-mesures est révolue. En Grèce, au Portugal, en Espagne, en Italie, en Suède ou encore en Argentine, tous les pays forcés de rétablir leurs comptes publics dans l’urgence ont commencé par couper en catastrophe dans la première ligne budgétaire : les pensions. Plus nous attendons, plus le couperet sera brutal, y compris pour les retraités.
Vous avez suivi la zone euro et la BCE chez Bloomberg, notamment pendant la crise grecque de 2015. Aujourd’hui, le taux français à dix ans approche les 5 %, l’écart avec l’Allemagne est au plus haut depuis 2012 et l’État doit emprunter 340 milliards d’euros en 2027. Etes-vous inquiet ?
Les taux obligataires augmentent partout pour des raisons multiples mais ils augmentent beaucoup plus vite chez nous. C’est cet écart grandissant, mesuré par le spread avec l’Allemagne ou l’Italie, qui est inquiétant. La marée obligataire se retire partout, mais la France est nue.
Par endettement continu, nous avons abandonné notre souveraineté budgétaire aux marchés financiers. Il en faut si peu pour que leur méfiance actuelle devienne défiance définitive et que nous nous retrouvions dans la même situation que l’Italie en 2011. A l’époque, l’économie italienne avait tellement fait trembler la zone euro que Angela Merkel et Nicolas Sarkozy avaient congédié Silvio Berlusconi pour qu’un gouvernement technique, sous l’égide de Mario Monti, effectue le travail ingrat de rattraper les dégâts laissés par la démagogie et la procrastination. Une réforme radicale des retraites fut expédiée en deux semaines avec désindexation des pensions, limitation des départs anticipés et un âge légal porté à 67 ans.
Une crise de la dette française, impensable il y a quelques années, est-elle devenue un scénario crédible ?
Oui, parce que notre encours de dette est devenu tellement important qu’il nous rend hypersensible aux moindres variations de taux. C’est bien notre dynamique de la dette que scrutent de près nos créanciers : un stock record et improductif, les pires finances publiques de la zone euro, une croissance atone, un coût de refinancement prohibitif, et aucune stratégie crédible de retour à l’équilibre budgétaire. Tous les signaux sont donc au rouge.
Il faut désormais ajouter à cette liste la nervosité croissante des investisseurs face à un risque politique qui se matérialise peu à peu à l’approche de l’élection présidentielle. C’est aussi la déconnexion entre l’état catastrophique de nos comptes publics et une pré-campagne indifférente aux questions budgétaires qui inquiète les marchés et nos voisins.
Nous sommes le seul pays européen qui a vu sa dette publique augmenter de façon continue depuis 1974 alors que tous nos voisins ont connu des périodes de désendettement. Notre tour est donc venu. La crise de la dette aura lieu, la seule question c’est : juste avant ou juste après la présidentielle ?
*Les Balançoires vides, Le piège de la dénatalité, Éditions de l’Observatoire, 2025, 272 p., 22 euros.
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-10-06 10:00:00
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