L’Express

« La violence pour nous, c’est 40 par classe » : au cœur des manifestations lycéennes en 1990

Cet article a été publié pour la première fois dans L’Express le 15 novembre 1990

En jean et en baskets, ces enfants du « rap » basculent soudain hors la loi, hors la fête. Impressionnant : la vitrine vole en éclats. En quelques minutes, il ne reste plus rien dans le magasin. En quelques secondes, ils « démoulent ». Comprenez : ils se dispersent. Des images chocs : centres commerciaux mis à sac, voitures incendiées, affrontements avec les CRS. Un bilan plutôt lourd : une bonne centaine de blessés parmi les flics. C’était le 12 novembre, à Paris, de la Bastille au pont de l’Alma. Descendus de la banlieue, blacks, beurs et autres « ados » issus des terminus de la RATP et du RER exprimaient, à leur façon, brutale, une désespérance : un « Vaulx-en-Velin » dans les quartiers « bourges » de la capitale. Inquiétant et pathétique : paumés, cogneurs et pilleurs déboulaient en bandes chez les « riches ». Du jamais-vu.

Zoulous et lycéens, même combat ? « Eux, ils cassent des cars de flics. Nous, on se casse la voix. Mais c’est du pareil au même », affirme Samy, 19 ans, élève en terminale B au lycée de Sèvres. Et « tchatcheur apolitique », comme il l’affirme. Si le pouvoir, en laissant un peu trop complaisamment les « casseurs » opérer, croyait désespérer les lycéens, du moins les effrayer, les dissuader d’organiser de nouveaux happenings, c’est raté ! Sans doute beaucoup de ceux qui, sagement, sur l’air de « La Carmagnole », chantaient que Lionel Jospin n’avait « au-cu, au-cu, aucune éducation » et lui réclamaient « du pognon, du blé, de l’oseille et des profs » se sont-ils sentis « écœurés » par la tournure que prenait « leur » manif. Écœurés aussi par la récupération brutale de certains leaders : quelques heures à peine après la « grande baston », réunis en « coord », à la Bourse du travail, près de la République, dans une atmosphère tendue, une trentaine de meneurs — communistes en tête — décidaient d’une autre manif, dès le 16 novembre. Dehors, la base n’avait qu’à suivre.

N’empêche, ils étaient de 100 000 à 200 000, dans les rues de Paris. Presque autant dans les grandes villes de province… Qu’importe le chiffre ! Les gamins de 17 ans gueulaient leurs galères, leurs angoisses. Et obligeaient, sous la pression des circonstances, un ministre de l’Education, Premier ministre par intérim, à proposer, en catastrophe, un plan d’urgence pour les lycées. Et un président de la République, âgé de 74 ans, recevait et approuvait leurs revendications. La gauche, qui s’octroie facilement le monopole du cœur et de la jeunesse, n’avait rien vu venir. Le 12 novembre, acculée, débordée et paniquée à l’idée de rééditer la tragique bavure de la mort de Malik Oussekine, en 1986, elle a paré au plus pressé : ce sont des paniers à salade, prêtés pour l’occasion, qui ont amené les « négociateurs » à l’Elysée et à Matignon ! Ce sont des policiers en civil qui ont assuré le service d’ordre et d’autres, en tenue, qui ont accueilli dans les gares, un plan de Paris à la main, les manifestants « montés » de la province, pour qu’ils ne se perdent pas. Le message se voulait clair : on vous comprend !

Multiples alertes

« Nos revendications vont plus loin que le fric. Si tu vis dans une cité pourrie et que t’as un bahut tout gris, t’as pas envie d’y aller » se désespère Mauro, 18 ans. Une gueule à la Gavroche, élève au lycée François-Villon à Paris. « La violence, pour nous, c’est 40 par classe. Les lycées sont en train de devenir des cités-dortoirs, alors que, pour nous, en banlieue, le seul moyen de s’en sortir, c’est justement le bahut. On est dans la merde ! » s’écrie Ricardo, 19 ans, élève en terminale B au lycée Jean-Renoir, à Bondy. A eux deux, ils résument le mal-être des lycéens. Et l’incompréhension des pouvoirs publics. Aveugle et sourd, le gouvernement s’est contenté d’aligner des milliards. Pourtant, depuis le début de l’année scolaire, ce n’est pas faute d’avoir été alerté.

Premier signe, le 28 septembre : 3 000 lycéens dans les rues du Mans (Sarthe) pour un prof de maths qui manque dans une classe du lycée Bellevue. Ce n’est pas rien ! L’Education nationale n’y voit que du feu et se contente de trouver un vacataire. RAS, dit-elle, Le 9 octobre, c’est le traumatisme. Vaulx-en-Velin (Rhône), banlieue — néanmoins « réhabilitée » — du grand Lyon, s’embrase après la mort d’un jeune de la cité. Rien à voir avec les lycéens ? Faux. « Vaulx, affirment-ils, est le vrai détonateur de la révolte d’aujourd’hui. Dans ou hors le système éducatif, nous nous sentons exclus, condamnés à galérer. » C’est après Vaulx que la violence s’empare de tous les bahuts des ghettos. Le 11 octobre, on apprend qu’une élève a été violée dans les locaux du lycée Blanqui, à Saint-Ouen. Le lendemain, incendie criminel dans un LEP de Saint-Denis. Un climat délétère. Les langues se délient : agressions contre les profs, racket des élèves apparaissent comme le lot quotidien. La révolte des lycéens secoue les banlieues.

Une première : dans le passé, les lycées « intellectuels » du Quartier latin donnaient le ton d’une contestation encore marquée par l’idéologie ; aujourd’hui, ce sont des bahuts « pourris » de l’ancienne « ceinture rouge » de Paris qui prennent l’initiative. Avec des mots d’ordre terre à terre : plus de profs, plus de pions, plus de sécurité, des locaux rénovés. Bref, comme la jeunesse du pays allait le répéter des semaines durant, « plus de pognon ». Mais derrière ces revendications concrètes, une angoisse, surtout : la crainte du chômage, d’un avenir bouché, de l’exclusion. « Qu’on nous donne les moyens de réussir ! Moi, je travaille sur des tours et des fraises de 1960, alors que maintenant tout est à commandes numériques ! » s’insurge Nicolas, en terminale dans un LEP de Clichy. No future ?

C’est au cœur de la Seine-Saint-Denis, le fief agonisant d’un Parti communiste moribond, que se structure le mouvement, Dans les lycées de Pantin et de Montreuil, notamment. Pour le PC, une aubaine. Il voit dans ces ados désemparés l’occasion — à ne pas rater — de se refaire une santé, à quelques semaines de son congrès. Les Jeunesses communistes (JC) prennent en main le mouvement. Elles sont bien implantées sur le terrain. Ce sont elles qui recueillent tous les mécontentements. Alerté par cette tentative de récupération, sentant que le mouvement monte et craignant d’être dépassé, SOS-Racisme, l’organisation du jeune député socialiste de l’Essonne Julien Dray, lance alors dans la bataille son émanation, la FIDL (Fédération indépendante et démocratique lycéenne), créée il y a quatre ans. Pour Dray, une nécessité : montrer que, comme en 1986, il « tient » la jeunesse. Dans un premier temps, il fonce dans le mur. Voulant renouveler le coup médiatique d’Isabelle Thomas hier leader des étudiants en colère, aujourd’hui chargée de mission à l’Elysée — il propulse sur le devant de la scène une gamine de 17 ans, Delphine Batho. Elle a du pep’s, elle est mignonne. Mais elle « passe » mieux à la télé que dans les AG. Les banlieues ne se reconnaissent pas dans cette fille issue d’un milieu bourgeois et de l’un des lycées les plus « rupins » de la capitale : Henri-IV. Le tir est rectifié. SOS-Racisme lance Nasser Ramdam, jeune beur de 18 ans d’un lycée de Bondy qui manifeste déjà un vrai talent de pro. La bataille des coordinations commence pour le leadership du mouvement. C’est à qui, JC ou FIDL, aura le plus de lycées dans son camp. Naïfs, ignorants des luttes de pouvoir, les lycéens se laissent d’abord « guider ». Ils ne crient pas encore à la « manip ».

Le 22 octobre, ils sont plusieurs milliers à défiler dans les rues de Paris. Rebelote les 24 et 26 octobre. Lionel Jospin accorde 100 pions supplémentaires ! Michel Rocard décuple la mise le lendemain en annonçant la création de 1 000 postes. Rien n’y fait : le malaise est plus profond. Les AG se multiplient : la contagion gagne. A Paris et en province. Le gouvernement tablait sur la Toussaint pour calmer le jeu. Raté ! Les vacances sont fébriles. Des réunions ont lieu partout. Le 1er novembre et les jours suivants, on retrouve les lycéens dans les bistrots de la Bastille, à Censier ou à Tolbiac. Une atmosphère enfumée, une ambiance un peu méfiante pour savoir qui dirige quoi. Mais le résultat est là le 5 novembre, jour de la rentrée des classes et de la discussion du budget de l’Education à l’Assemblée, les jeunes sont 150 000 à manifester à travers la France. Pour le pouvoir, l’heure n’est plus à se demander ce qu’ils veulent, mais à essayer de se protéger. Là encore, raté ! Les coordinations sont dépassées par leur base. « Vous avez déjà essayé de manipuler un tremblement de terre ? » dit en rigolant le sénateur socialiste et ancien trotskiste Jean-Luc Mélenchon.

Halte aux récupérations

Ras-le-bol des coords ! Les lycéens ne veulent pas tout mélanger. Ils se révoltent contre leurs conditions de travail, pas contre la guerre du Golfe, comme leur suggère le PC ; pour des profs supplémentaires, pas contre la CSG, comme leur souffle la CGT ; pour avoir des raisons d’espérer, pas pour renverser Jospin, comme le souhaitent certains adversaires socialistes du ministre — « Il faudrait tout reprendre de zéro, avec le nouveau ! » Le soir de la manifestation du 5 novembre, réunis à la fac de Censier, à Paris, la base hausse le ton : « Assez de la dictature parisienne ! La bagarre d’appareils, c’est nul, ça ne mène à rien. On est tous dans la même galère ! » Les leaders de la veille, Nasser Ramdam pour la FIDL ou Katia pour les JC, se font huer : « Qui êtes-vous pour parler à notre place ? » D’accord pour profiter de l’infrastructure mise à la disposition des deux coords – « Les photocopieuses n’ont pas d’odeur ». Mais pas question de dénaturer « leur » révolte. La province, elle aussi, monte au créneau : « La manif, c’est dans la France entière, pas seulement à Paris. Vous ne nous écoutez pas ! » lance Etienne, un lycéen de Nantes.

N’empêche, quand il s’agit d’organiser les défilés, le rôle « opérationnel » des coordinations joue à plein. C’est là que la récupération du mouvement est inévitable. Pour preuve, la manif du 8 novembre, décidée trois jours plus tôt par la base. Boudée par les deux principales coords, elle est un échec : elle ne rassemblera que 2 500 lycéens. Pourtant, ce jour-là, entrent véritablement dans la danse plusieurs grands lycées parisiens. De quoi donner des sueurs froides à un ministre de l’Education désemparé qui s’empresse de recevoir une délégation menée par le très BCBG Emmanuel, « leader » de Jacques-Decour. Alors que, dans la rue, s’agitent déjà des zoulous…

Mais, pour ces jeunes qui ne se souviennent vraiment que d’un seul président, François Mitterrand, l’objectif ultime de toute grande manif s’impose de lui-même : l’Elysée. Ils décident donc que leur défilé monstre du 12, parti de la Bastille, se dirigera vers le Château. Satisfaction de la coord communiste. Consternation à la FIDL : la bande à Julien Dray, qui, depuis 1986, travaille pour la plus grande gloire du président, s’affole à l’idée qu’elle pourrait contribuer, cette fois-ci, à sa déstabilisation. Jusqu’au dernier moment, de furieuses négociations se déroulent dans les coulisses. Deux défilés sont même prévus. Une troisième et éphémère coordination voit le jour. Pilotée discrètement par les amis de Jean-Christophe Cambadélis, lui aussi ancien trotskiste, et, aujourd’hui, député socialiste très proche de Jospin. Objectif : ne pas laisser le mouvement entre les mains des amis de Dray et des JC. Et faire admettre à la base des « apo » (apolitiques) que, par prudence, leur manif ne devrait pas aller jusqu’aux grilles de l’Elysée. La veille, la cause est entendue : on ne dépassera pas le rond-point des Champs-Elysées. On connaît la suite. Ils ne passeront pas rive droite. Mais, pour cette foule immense de lycéens, le rite initiatique est accompli. Quelles leçons en tireront-ils ?



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Publish date : 2026-10-05 14:30:00

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